LIVRE : Le Mars Club (The Mars Room) de Rachel Kushner - 2018
Pas très envie de finir dans un pénitencier à la lecture de ce roman rude, qui vous fait suivre les mésaventures de Romy, brave péquenaude du fond des Etats-Unis, coupable uniquement d'avoir dézingué un de ces porcs qu'on nous dit de balancer ces temps derniers. La nana tue ce type qui la harcèle, et la voilà condamnée à perpète dans un trou à rats, privée de son fils, et confrontée à la misère sociale, la violence et la solitude jusqu'à la fin de sa vie. Le livre vaut beaucoup pour son aspect documentaire : Kushner observe avec un mélange de fatalisme et de désolation cette population de femmes enfermées, racontant leurs désarrois, leurs petitesses, leurs combats de châteaux de sable, leurs minuscules joies, leurs entourloupes pour obtenir de minuscules bonheurs (une barre chocolatée ou une simple conversation), la profonde détresse où les a placées une société impitoyable et bêtement punitive qui les exclut définitivement du jeu. Entre les descriptions du fameux couloir de la mort et les cellules d'isolement, cette population ignorée est rendue avec force, à travers une poignée de personnages hauts en couleur (ma préférée : Conan, trans au grand coeur et à la cervelle de moineau). Mais c'est le sort de Romy qui préoccupe le plus Kushner : obnubilée par l'abandon de son fils, elle se fixe un but, arriver à savoir ce qu'il devient. Elle ira pour ce faire jusqu'au bout d'elle-même, tentant même de séduire un éducateur qui sera son seul contact avec l'extérieur, et découvrant par là-même la culture littéraire et une certaine forme de dignité. Le roman laisse d'ailleurs la place, de temps en temps, à des chapitres consacrés à ce dernier, voire à un autre homme qui se perd lui aussi peu à peu.
C'est peut-être là que le bât blesse le plus. En "s'évadant" parfois de la prison, Kiushner échoue dans ses tentatives d'immersion complète, et floute son projet. Assez mal construit, souffrant de déséquilibres assez sévères, Le Mars Club hésite entre ses différentes intentions. On aurait aimé rester toujours au plus près de cette héroïne ordinaire, ignorant avec elle ce qui se passe à l'extérieur ; et même les nombreux flashs-back destinés à nous la faire comprendre et aimer apparaissent en trop, si le but était de nous faire ressentir les effets de la prison. Là, Kushner écrit à vue, stoppant toute action pendant la première moitié du roman, puis s'emballant façon ado dans les dernières pages. Comme elle ne maîtrise pas non plus complètement son style, on reste un peu déçu : elle voudrait bien marcher dans la grande tradition de son pays, arriver à gérer un destin dans toutes ses dimensions et toutes ses temporalités en un seul mouvement, mais elle a de trop petits bras pour ça, et tombe souvent dans une écriture assez brouillonne. Reste un livre tout en dignité, intéressant dans le contexte qu'il décrit, et présentant un personnage fort et émouvant. Ça ne suffit pas, mais c'est déjà pas mal.