Fiertés de Philippe Faucon - 2018
Comme quoi, sincèrement, avec trois bouts de bois et un élastique, il est possible de parler de l'histoire récente de l'homosexualité sans en faire des tonnes, et en livrant un magnifique film. Faucon est le plus discret des cinéastes récents à s'être attaqué à la chose, et le résultat est bien plus noble, plus intéressant et moins solennel que ses contemporains. Fiertés est en fait une mini-série pour Arte, qui retrace en trois épisodes trois moments-clé des combats gays des dernières années : 1981, victoire de la gauche et dépénalisation de l'homosexualité ; 1999, invention du PACS et donc possibilité aux personnes du même sexe de fricoter sans entrave ; 2013, lois Taubira ouvrant le droit au mariage pour les homos. Trois moments d'histoire, filmés depuis l'intérieur, simplement, comme des avancées sociales importantes pour une communauté regardée avec une absence de folklore qui lui fait honneur. La bonne idée du film, c'est de filmer ces moments amples en parallèle avec l'évolution d'un jeune gars découvrant et assumant de plus en plus son homosexualité : Victor, adolescent, puis adulte et père est le symbole de cette évolution des moeurs, et toutes les difficultés, les espoirs, les victoires et les échecs de la cause passent par sa biographie exemplaire. Conflits familiaux, errances amoureuses, questions d'identité, angoisses existentielles, puis soucis de paternité à son tour, confrontation à l'homophobie, au sida, à la mort, une sorte de manuel de savoir-survivre de l'homosexuel contemporain se déroule sous nos yeux, dans un habillage aussi simple qu'intime. Le résultat est un intelligent portrait d'homme d'aujourd'hui, jamais complètement lissé par Faucon qui se montre très habile avec son scénario anti-manichéen, jamais complètement détestable non plus : juste un type qui découvre qu'il aime les autres types, les obstacles que lui imposent ceux qui pensent qu'il ne devrait pas aimer les autres types, et ses combats plus ou moins nobles pour s'affirmer et se trouver.
On connaît l'honnêteté intellectuelle de Faucon, qui ne filme rien qui ne soit ressenti, pensé et juste. Sa méthode trouve ici un essor magnifique, sûrement dopée par le temps qu'il peut prendre pour raconter. Les personnages, même joués de façon un peu amateur par certains, sont forts et crédibles, notamment le père (Frédéric Pierrot, toujours aussi fort), véritable nid de contradictions, refusant au départ par éducation l'homosexualité de son fils, mais homme de gauche, luttant intérieurement contre ces convictions et complètement dévoué à l'amour pour lui, qui endosse une vraie évolution de personnage au cours des trois époques ; et l'amant plus âgé (Stanislas Nordey, d'un naturel confondant), qui devient peu à peu l'amour d'une vie, militant au jour le jour. Les circonvolutions de la société, ses revirements politiques, ses avancées et ses reculées, toutes ses contradictions, passent sous les yeux de la caméra de Faucon, qui dessine discrètement l'arrière-plan de son film mais laisse toujours la première place aux personnages, aux émotions. C'est fait en ligne droite, avec un dépouillement parfait, ça ne se prend pas la tête avec le pourquoi du comment mais aligne simplement tout ce qu'on peut dire sur le sujet, sans cri, sans effets, sans crânerie. Et cette ascèse de style fait jaillir l'émotion dans les petites choses, dans les petits gestes, dans les petits faits sans importance du quotidien, comme ça, sans nous asséner les choses. C'est en un mot superbe qu'un film aussi "minuscule" puisse faire autant de ravages dans nos coeurs, dire autant de choses sur l'homosexualité, et se refermer sans bruit quand tout a été dit. Un modèle de cinéma, cette série.


