LIVRE : Le Jardin d'acclimatation d'Yves Navarre - 1980
Pffff, je sors de ce gros bouquin à bout de souffle et passablement énervé, la vie de libraire a des contraintes qu'ignore le samouraï. Yves Navarre a obtenu le Goncourt avec ce livre en 1980, c'est très bien, mais le lire aujourd'hui ressemble à une grosse purge. On est en plein roman psychologique, avec son lot de personnages trop marqués par la vie parce que papa était ministre, ou trop hantés par la mort parce que tonton était dramaturge. Pour se consoler on se paye des vacances en bateau ou on est décoré de la Légion d'Honneur, on fouille dans les vieilles lettres ou on s'engueule avec sa femme, et on échange de bons mots en dégustant des cocktails colorés et en échangeant des considérations sybillines sur le sens de cette chienne de vie. Inutile de dire que je n'ai absolument rien compris à ce bouquin, qui met son point d'honneur à désamorcer systématiquement nos attentes. On y trouve des phrases telles que "Tu le détestes parce qu'il est Juif et que tu n'es pas antisémite" (putain, mais qu'est-ce que ça veut dire ?), de mémoire, ou des longs monologues qui, ainsi, transforment chaque phrase en formule, la plupart du temps inane. Le sujet : parce qu'il allait devenir ministre, un homme fait lobotomiser son fils le plus jeune, qui menace son ascension politicienne par son homosexualité affirmée. Dès lors, la famille explose, les quatre enfants se détestent et s'adorent, et même les petits-enfants semblent gagnés par cette douleur originelle. Chaque chapitre s'intéresse tour à tour à l'un d'eux, avec une récurrence pour Henri, le père, qui s'apprête, au jour anniversaire du drame, à solder son existence dans la solitude. Le souci, c'est qu'on s'intéresse à ces bourgeois trop torturés comme de sa première chemise. Ce n'est pas, à la rigueur, à la trame que tient l'intérêt du bouquin. Mais l'écriture, énormément datée et complètement ringarde, s'apparente à du Anouilh mal digéré. Pas tout à fait un compliment dans ma bouche. On comprend bien la sincérité de Navarre, sa colère, son amertume. Son roman a même parfois de jolis moments, quand il évoque l'enfance pure de ces personnages ou les moments de sérénité (rares). Mais dès qu'il joue au martyr, il est illisible, beaucoup trop long, très ampoulé. Un roman oublié qui aurait dû le rester, qui représente une époque et une façon d'écrire aujourd'hui mortes et enterrées.