Les Chiens d'Alain Jessua - 1979
Ah le cinéma français de la fin des 70's ! Ce cinéma qui sentait le poulet du dimanche midi, le papier peint à motifs vasarelliens défraîchis et les chemises col pelle à tarte moulantes sur gourmette apparente... On y est en plein avec Les Chiens, thriller urbain qui, à l'époque, devait apparaître dangereusement prophétique et qui, aujourd'hui, n'est que dangereusement inregardable. Gros potentiel au départ pourtant dans cette trame aux frontières de la science-fiction : un médecin s'installe dans une banlieue grise où la population, terrorisée par "les jeunes et les Noirs", a adopté en masse une armée de chiens, armes de guerre qu'elle envoie sans vergogne déchiqueter de la minorité dans des rafles nocturnes peu catholiques. A la tête de ces milices bien-pensantes, une sorte de seigneur sanglant adepte du dressage canin, qui va donner du fil à retordre aux idées progressistes et indignées de notre docteur. Fort ancrage politique (on se souvient des "chiens blancs" américains), atmosphère d'anticipation liée à la sur-protection et à la xénophobie, décor urbain glacé envahi par les bêtes, Jessua avait de quoi réussir un très beau film noir, voire un film fantastique de la plus belle eau.
Mais il se heurte à deux écueils de taille. D'un côté, son incapacité totale à filmer le suspense et l'action. Poussif comme un téléfilm de l'ORTF, considérant l'ellipse et la coupe comme des péchés capitaux, infoutu de rendre une quelconque dynamique à la moindre pauvre poursuite en bagnole, il se vautre allègrement dans tout ce qu'on aurait aimé trouver là-dedans : un film à la Friedkin, burné et vif. Là, on ne voit qu'un interminable film de dialogue, dans lequel tous les temps morts ont été gardés. Deuxième écueil de taille : la présence au générique, et qui plus est dans le rôle principal, de Victor Lanoux. Ce type est déjà une erreur à lui tout seul, mais dans ce rôle de médecin gauchiste et révolté, il est aussi crédible que moi en reine d'Angleterre. Le film devient involontairement comique dans les scènes où il est censé exercer son noble art. Je sais pas, une demi-journée d'observation chez un vrai médecin, c'est pas trop demander, si ? Mais même quand il est censé enquêter sur ce réseau de maitres-chiens glauques, il est nul : il se contente d'arborer un torse velu à la Guy Marchand et de rouler des épaules en prenant un air blasé devant des sous-rôles féminins très faciles (Nicole Calfan en alibi). Pitoyable, il anéantit le peu de soufre qu'aurait pu contenir le personnage. Face à un Depardieu assez marrant en dictateur à moustaches, il disparaît complètement. Mais même notre Gégé, pas dirigé, finit par devenir un peu artificiel dans cette histoire.
Restent quelques scènes qui laissent entrevoir ce qu'aurait pu être le film s'il avait été réalisé par un bon. Notamment une séquence assez hallucinante où, par l'intermédiaire d'un dressage de chien, Depardieu et Calfan se livrent à une véritable scène de baise, très ambigue, à distance, effrayante, filmée qui plus est en plans de plus en plus rapprochés : un mélange de brutalité et de sexualité qui donne son sens au scénario. On voit là-dedans que la bestialité qui travaille le film est en fait le prolongement d'un désir de possession sexuel. Dommage que ce ne soit qu'ici (et à deux ou trois autres trop rares occasions, comme celle où un chien s'attaque directement aux glaouis d'un violeur, ou celle où Depardieu fait pratiquement l'amour avec un clébard au ralenti comme dans un film d'Hamilton) que Jessua comprennne vraiment ce qu'il est en train de filmer. Le reste du temps on dirait un Mocky, ce qui n'est pas tout à fait une qualité.



