Gueule d'Amour (1937) de Jean Grémillon
La garce, la garce, la garce ! Shangols fait un ptit tour du côté du bon vieux patrimoine cinématographique français. Et qui croise-t-il au coin du bois ? Oh putain, forcément, le gars Gabin, toujours dans les bons plans. A 33 ans le type est au top de sa forme (37, l'année de La Grande Illusion et de Pépé le Moko suivies immédiatement par Le Quai des Brumes et La Bête Humaine...) et il trouve dans ce film un rôle où il excelle : d'amoureux transi sur un nuage (le Gabin en poupon avec de la gouaille) il devient un gars désillusionné et dépressif (Gabin est déjà très fort pour marcher comme un ptit vieux). De lumineux, notre ami Jean passe à sombre, colérique et livide... Gueule d'Amour est-il un film célébrant la perfidie et la vénalité de la femme (Mireille Balin, perfide Madeleine) ou l'amitié coûte que coûte (selon le mot de Guitry comme quoi on reconnaît un ami lorsqu'on l'appelle au milieu de la nuit pour lui faire part d'un meurtre qu'on a commis) ? Il y a forcément un peu des deux, l'essentiel du film étant tourné sur les rapports chaotiques entre Gabin et sa Madeleine et le final sur cette amitié stronger than life...
Jean est une bonne pâte. Il passe pour un demi-dieu quand il défile avec les gars de l'armée, reçoit moult cadeaux mais il s'en cague. Les femmes, hein... Et puis il croise par hasard la main de cette Madeleine, son visage, son regard. Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que les yeux du Jean se sont illuminés, qu'il est prêt à tout lui sacrifier - elle veut 10.000 boules ? Tiens. Elle les perd au jeu ? Tant pis. Il faut dire que la Madelon a un faciès plutôt esthétique et qu'elle vit dans un loft bien luxueux. Péter dans la soie ou dans la mousse du bain, Jean n'en a cure, mais cela n'enlève rien au plaisir. Elle lui fait un mauvais plan, lui pose des lapins, passe son temps à s'excuser pour des absences incontournables : Jean pourrait s'agacer, il subit ; il s'en fout, il l'aime un point c'est tout. Il faudrait juste qu'elle ne dépasse pas les bornes : le prenne de haut devant un tiers, se foutre de son meilleur pote. Elle les dépassera.
Gabin et Balin ont la classe, des dialogues de Spaak qui font des étincelles et l'image est suffisamment lumineuse et contrastée pour qu'ils aient des airs de demi-dieux. Ensemble, c'est la fusion : il a de l'inspiration et elle un sourire si doux. Au téléphone ou par pneumatique, c'est souvent la douche froide : Mon cher Jean, je ne pourrais venir... Il résiste puis devient lourd. Et tombe de haut, se fracasse sa gueule d'amour la première sur le tarmac. Le fil est rompu, il a eu sa leçon, le bougre - il avait une gueule d'amour, il fait dorénavant simplement la gueule. Mais cette femme, cette femme, elle ne va pas lâcher. Parce qu'elle sait malgré ses petits airs de ne pas y toucher qu'elle le tient dans sa main comme une ptite coccinelle orpheline. Elle pense qu'il est malléable, elle ne l'a jamais vu se mettre en colère dans d'autre film. Elle en fera les frais, un vrai suicide collectif. Il faut reconnaître à Grémillon un réel tact à filmer la chose (une séquence notable tout de même, quasi ophulsienne, lors du bal - le mouvement de la caméra, c'est pas de la gelée) et à mettre ses acteurs en valeurs - certains plans dignes d'Harcourt. Du bon vieux patrimoine français romantico-dramatique qui n'est pas déplaisant pour commencer "gentiment" (l'utilisation du mot "gentil" dans les années trente, du nanan) un dimanche. Estampillé "qualité française - AOC".







