Ne change rien de Pedro Costa - 2010
Longtemps que je n'avais pas été faire un tour du côté du cinéma de Costa, et j'y reviens avec le plus beau film qui soit : Ne change rien atteint une grâce incroyable, aidé sûrement par son motif principal, Jeanne Balibar, la beauté fragile incarnée, mais pas avare non plus en grandeur formelle. On regarde ce film pourtant sobre et limite austère bouche bée, en bénissant chaque seconde de ce qu'elle nous donne à voir, priant pour que le fragile équilibre ne se rompe jamais ; je vous rassure : ça n'arrivera pas, c'est un film absolument parfaitement tenu, qui, une fois qu'il a énoncé son principe, s'y tient jusqu'au bout.
Appelons ça un documentaire : le film suit les pérégrinations de Balibar sur une période qui va des premières répétitions de son disque jusqu'aux concerts, en passant par les représentations de la Périchole d'Offenbach qu'elle joue à Paris et par quelques pauses sous forme de voyages. Première qualité du film : arriver à nous faire comprendre, sentir, partager même, ce que c'est que la construction d'une chanson. Epaulée par le précieux Rodolphe Burger, Balibar tatônne, se trompe, chante faux, adopte aux forceps des rythmiques étranges, avant de trouver miraculeusement le bon ton, le bon angle. Le film montre ça, lentement, patiemment, n'hésitant pas à s'arrêter plusieurs minutes sur une mélodie qui se cherche, captant avec beaucoup de justesse le difficile travail de la création, répétitif, ennuyeux, ardu, mais grâcieux et passionnant. Toujours un challenge de filmer l'acte créatif lui-même, Ne change rien y parvient avec brio. Collant littéralement au visage de Balibar, Costa montre celui-ci se fermer sous la lassitude ou le découragement, s'ouvrir soudain sur un sourire ou un front qui se déride, attrapant avec une beauté incroyable ces petits instants : un sourire au pianiste derrière elle, un soupir qui lui échappe quand on lui fait annôner pour la millième fois une syllabe d'Offenbach, un petit geste du corps tout entier qui montre qu'elle trouve enfin le tempo... tout ça sous l'oeil de Burger, qui lui aussi est filmé comme un chef d'orchestre de l'ensemble, induisant le rythme et la couleur de la chanson en train de se faire, tout en regards et en accompagnements. Très beau.
Pourtant, jamais le film n'est "objectif", jamais il ne se contente de filmer une réalité brute. Il est certes composé uniquement de plans fixes (ce qui va à l'encontre de la façon habituelle de filmer la musique), ce qui pourrait le rendre froid. Mais avec son art impeccable de la bonne distance, avec sa gamme infinie de noir et blanc, avec son maniement pointu de l'ombre et de la lumière, avec son sens de la durée, Costa tresse un écheveau formel autour de son modèle qui laisse baba. La majeure partie du film est plongée dans l'ombre, d'où émergent, sur quelques centimètres d'écran, un regard, une bouche, un corps : c'est Balibar, filmée en icône façon underground new-yorkais (on pense souvent à Warhol ou à Mekas), dont la voix fragile est rendue d'autant plus ténue qu'elle jaillit de cette obscurité, de cet endroit mystérieux de cette femme tenu caché dans l'ombre. L'impression d'enfermement et de déséquilibre est rendue encore plus prégnante par la façon de brouiller les repères géographiques : on ne sait jamais trop si on est en représentation, en répétition, où se trouvent le public et les coulisses, dans quel temps du travail on se trouve, ni même dans quel lieu précis : héritée des Straub certainement, cette façon de filmer les angles, les ouvertures de portes, de se situer toujours là où on ne l'attend pas, est super efficace. Ca donne lieu à quelques plans ahurissants, comme cette brusque apparition de deux Japonaises dans un bar (un voyage à Tokyo ?), comme cette représentation de la Périchole filmée depuis un poste insituable (derrière le pianiste mais avec l'actrice, on n'y comprend rien), comme ces scènes de concert dont on n'apprend qu'elle sont "live" que quand on entend le public applaudir. Costa nous perd dans le labyrinthe visuel de sa mise en scène, et on accepte sans problème de se laisser mener là-dedans, au coeur du travail créatif, au plus près de ce corps étrange et de cette femme qui bosse, en regardant la fragilité des choses se faire. Le film le plus sensible qui soit, au final, la perfection.



