Adieu au Langage de Jean-Luc Godard - 2014
Toujours tâche ardue que de parler des longs-métrages récents de JLG, tant la majeure partie du sens se retrouve en général dans les limbes de l'expectation dubitative. Adieu au Langage ne faillit pas à la règle, et se situe à l'exact endroit de ma perplexité. On avait laissé notre Jean-Luc en plein accès morbide, on sait depuis les Histoire(s) du Cinéma qu'il creuse sa tombe et fait ses adieux à tout. Or, malgré le titre de ce nouvel opus, le voilà étrangement léger, ce qui veut dire que, dans ses grands moments, le film est d'une poésie lumineuse, et, dans ses petits moments, qu'il frôle, mais oui, le superficiel. Autant dire que je préfère quand Godard joue les spectres prophétiques plutôt que quand il est gagné par cette inspiration rigolarde qui lui va assez peu ; autant dire, donc, que je ne suis pas très amoureux de ce film.
Attention : il contient encore assez de moments purement fulgurants pour mériter plusieurs fois le détour, hein. C'est normal : JLG met tout dans ses films, et dans celui-ci encore plus. Le bazar regorge jusqu'à ras-bord de citations, de formes, de sons, de musique, de références, de jeux de mots, de cris de corbeaux, de peinture, de plans de Fritz Lang, de femmes à poil, de chiens, de couvertures de livre, et de tout ce qui fait le folklore godardien. Au milieu du magma, c'est évident que la poésie fait plus qu'à son tour de nombreuses apparitions. Formellement, d'abord : Godard expérimente la 3D (dont je ne parlerai pas ici, puisque le co***rd de gérant de mon cinéma a cru bon de nous proposer une copie en 2D), mais il prolonge surtout les triturages d'images jusqu'à atteindre une grande beauté. Les paysages, sur-saturés de couleurs primaires, sont solarisées et contrastées au maximum jusqu'à obtenir une sorte de tableau abstrait à la Pollock absolument renversant. L'écran s'emplit de couleurs, et du coup les paysages quiets de l'univers godardien y gagne une force incroyable. Il y a également cet éternel choix d'images justes, d'extraits de films faramineux : on reconnaît Cocteau, Laughton, Lang, mais on assiste aussi à des tas de bribes d'images sans repère, que le gusse ralentit, répète, accélère, stoppe à l'envi, comme de la matière, c'est splendide. Au son des très belles musiques, on éprouve cet apaisement du vieil ermite, qui court cette fois-ci derrière son chien Roxy, véritable fil rouge du film, qui en donne le ton : humour, mélancolie, danger, silence...
Dans le fond, le film est souvent vertigineux, même si on ne comprend pas tout. On peut entendre des citations comme : « Ne pas peindre ce qu’on voit, puisqu’on ne voit rien, mais peindre ce qu’on ne voit pas », typique pirouette godardienne (la phrase est pourtant de Monnet), ou quelques taquineries genre : « On va bientôt tous avoir besoin d'interprètes, ne serait-ce que pour se comprendre soi-même.» Il est d'ailleurs question de ça surtout : comment le langage a fini par disparaître, et comment le cinéma de Godard peut travailler à en inventer un nouveau, qui n'a rien à voir avec la conversation ou avec la parole, mais qui serait un outil de communication neuf et inédit. On le voit, loin d'être un vieillard fini, JLG continue à travailler sur le monde actuel, tout en s'en désolidarisant de plus en plus. La somme de mots qu'on entend dans Adieu au Langage constitue finalement un nouveau langage, qui ne passe pas par l'échange ou par l'information : le choc des phrases sans lien entre elles fabrique une nouvelle langue, un peu comme le montage de deux images en fabrique une troisième. Eprouvant, intellectuellement et même physiquement (le travail sur les volumes sonores, diable !), le bazar vous envoie 4000 questionnements/seconde, desquels émergent beaucoup de belles choses.
Mais il en émerge aussi beaucoup de médiocres, sauf le respect dû à l'idole. En-dehors de son fascinant catalogue de données, JLG se remet à tourner avec des acteurs, et le moins qu'on puisse dire est qu'on regrette le temps de Je vous salue Marie. Quand ils ne sont pas mauvais comme des cochons, ils sont en charge de dialogues lourds, pris dans des atmosphères assez clicheteuses. Godard sait pourtant filmer des couples dans un appartement, mais là il en profite pour faire un peu n'importe quoi. Elans scatologiques douteux, poses artificielles, scénario qui s'effiloche, cette partie-là est terne, et ce ne sont pas les subites sorties en extérieur (qu'on croirait tirées d'un Straub) qui y changent quoi que ce soit. L'ensemble est de toute façon beaucoup trop goguenard, un peu comme si Godard voulait faire son malin, ce qui ne lui va pas. En gros, son humour est assez désolant, ne l'invitez pas à un concours de blagues. On apprécie que le gars soit encore assez vert pour mater des filles à poil et jouer avec son caca (...), mais on aimerait aussi qu'il se ressaisisse et enlève un peu ces tendances gaguesques. On en arrive du coup à être lassé de ces jeux de mots écrits (Ah dieux ! Oh Langage!) et on subit un peu le film par endroits. Pour tout dire, allez, avouons-le, on s'ennuie un peu. Peut-être que le gars est désormais plus à l'aise dans la forme courte. A voir bien sûr, de toute façon, si vous aimez les chiens, et puis parce que c'est un des derniers Godard. (Gols 02/07/14)
Adieu à Godard, aurais-je presque envie de dire, et ne regrettons rien... Comme notre ami à truffe dans le film guette chaque bruit, chaque variation du vent, l'ami Jean-Luc est à l'affût de la moindre citation perfide (je pense que plus rien n'est de lui au niveau de l'écriture... Il n'a plus de jus, plus d'encre, délaissé, délesté qu’il est - on a envie de se lâcher après 70 minutes dans le coaltar, c'est normal) et nous sert un gloubiboulga imagé qui laisse pantois, souvent. L'histoire d'amour conté vaguement en fond est tellement bordélique qu'il faudrait trois paires de ciseaux et dix tubes de colle pour tout remettre dans l'ordre (ah il sagouine proprement toute idée de récit, l'animal ! Que du mépris, vieux fou !) et l'on finirait presque par être rassuré (la nature, JLG, on la sent, ta nature) par les images muettes de ce chien gambadant simplement en forêt ou veillant sur son lac - plus il se tait, mieux on entend Godard finalement... (A noter tout de même ces paroles de Godard citant Darwin citant Buffon citant un chien : "A noter que le chien est le seul être sur terre qui vous aime plus qu'il ne s'aime lui-même" - vraiment dommage que Basti*n ne soit pas dans le coin, on aurait pu vider vingt futs de bière, le temps d'épuiser la question... Hein, moi, bien sûr, je serais d'accord, lui serait contre, mais ça ne veut pas dire que je ne serais pas à un moment d'accord avec lui, voyez (comptez 10 futs pour en arriver là, dix autres futs pour tomber tous les deux d'accord - ouais, on aurait surement oublié la citation entretemps). Bref, je bifurque, je bifurque mais faut dire que cet Adieu ne m'a pas franchement scotché. Oh oui, je pourrais aussi faire le malin en disant avoir apprécié certains rapprochements d'images diablement provocateurs (la foule acclamant Hitler, puis une autre acclamant un coureur du Tour de France - on rit jaune), certaines pensées diablement profondes - ainsi Mao disant qu'il était trop tôt pour juger les événements de 89 (1789, hein, on s'entend... 1989, cela fait bien longtemps que tout le monde a compris le message dans l'Empire en pire de mille lieux) - remarquez aussi, au passage, que Godard prend l'histoire et l'Histoire avec des pincettes : on ne sait jamais, avec le temps, qui seront les vrais vainqueurs et les vrais vaincus... Hum, hum… Bon on risque malheureusement d’en voir plus que lui à ce sujet… On est content, contrairement à Gols, de voir la version de ce film en 2D car avec juste un oeil on aurait risqué d'avoir mal à la tête - déjà que ; on pourrait enfin aussi s'extasier devant ces gros coquelicots tout rouges qui bouffent l'écran - ah oui, niveau couleurs saturés, on mange grave (cela doit d'ailleurs presque être dangereux quand on est daltonien) - et trouver les citations de Monet ou les clins d'oeil (pubiens) à Courbet relativement intelligents - et je ne parle de ce chieur de Rodin qui remet tout le monde à égalité sur son trône. Mais comme Godard s'en fout (ou serait contre), on n’en fera rien. Allez, Adieu l'ami on t'aimait bien, Adieu l'ami on t'aimait bien, tu sais... (Shang 12/12/14)







