LIVRE : La Constellation du Chien (The Dog stars) de Peter Heller - 2013
Découvrir dans un premier roman une langue nouvelle, tout en retrouvant quelque chose du souffle des grands auteurs qu'on aime (Harrison, McCarthy, Hemingway, ...), avouez que c'est pas si fréquent. Lire Shangols vous aura au moins appris cela : c'est encore possible pourtant. La preuve avec ce puissant et génial roman, le premier donc d'un inconnu qui avant ça, a fait tous les métiers, mais a aussi dû lire tous les bons livres qu'il faut. La Constellation du Chien fait le pont entre les inspirations philosophico-futuristes de La Route et le lyrisme naturaliste de Dalva, tout en restant éminemment personnel : le bonheur, quoi.
Ca se passe après l'Apocalypse, alors que la grippe a décimé "99 virgule quelque chose pour cent de la planète". Sur son aérodrome abandonné, accompagné de son chien Jasper, Hig survit plus qu'il ne vit, survolant avec son petit avion l'Amérique désertée, vaguement dérangé parfois par quelques rôdeurs que son voisin viandard assassine sans sommation. Pourtant, il a entendu il y a quelques années dans la radio de son avion un faible signal humain, qui va le hanter jusqu'à ce qu'il entreprenne le voyage... N'en disons pas plus. Disons seulement que cette histoire de SF donne l'occasion à Heller de développer des thématiques purement américaines (la notion de territoire, l'individualisme et la communauté) tout en faisant mine de parler de pêche à la truite et de chasse à l'élan. Le monde est déserté par les humains, et ce qui reste de l'Amérique est un territoire qui retourne au vierge, à la sauvagerie aussi des premiers temps, où il est à nouveau possible de rencontrer des loups, des élans... ou des femmes nues quasi-irréelles. Un retour au Paradis qui se serait construit sur les ruines d'une civilisation morte, celle de la consommation et du profit. Les villes sont calcinées, ne restent que d'immenses périmètres purs. Le roman excelle à rendre ce paysage apocalyptique magnifique ; Heller sait ce que c'est que la nature, c'est évident, et transmet avec un lyrisme incroyable la beauté de ce qui l'entoure ; beauté rendue encore plus poignante par le fait que le héros du bouquin est un être qui a tout perdu, qui regrette les hommes, en manque d'humanité. Du coup, les descriptions de ses rapports avec son voisin, mais surtout avec son chien, sont bouleversantes.
Le roman est non seulement palpitant, mais vous serre le coeur avec une force émotionnelle impeccable. Le style, unique, bluffant, y est pour beaucoup : phrases hyper courtes, épurées jusqu'à ne se réduire qu'à un seul mot parfois, interrompues au milieu par l'impossibilité de mettre des mots sur les émotions (ou juste parce qu'il est inutile de terminer, tout le monde a compris), rythmes hâchés, dialogues inscrits dans le même flux que les descriptions, paragraphes ramassés... Heller supprime tout le gras, tout l'inutile ; et ce qui reste (longues errances au milieu de la nature, hommage au chien mort, fascination amoureuse, flashs-back pleins d'amertume), c'est le primordial. N'importe quel auteur aurait fait l'inverse, gardé la trame et jeté l'attente. C'est toute la beauté de la chose : Heller garde la beauté des choses. Pourtant le scénario tient diablement la route, et réserve son lot de rebondissements (la superbe scène d'attaque au mortier), si bien qu'on a presque l'impression parfois d'être dans un roman d'aventures. Mais c'est surtout le côté élégiaque qu'on retient, l'appartenance profonde de l'auteur à un territoire et à une filiation littéraire américaine de la plus belle eau. Vrai coup de coeur donc pour ce splendide moment de poésie, de beauté et de violence en milieu deserté. (Gols 28/05/13)
Superbe conseil de lecture de la part de l'ami Gols qui devrait résolument en faire un métier. Ce bouquin est, disons-le tout de go, une merveille : Heller se montre aussi doué pour décrire les liens qui peuvent exister entre un homme et son chien que pour narrer des amours naissantes, rendre palpable la beauté d'une rivière, dénoncer la déshumanisation progressive de notre civilisation. Rien que cela. Ce type est tout aussi capable de vous tirer des larmes en parlant de la vieille couverture de son chien que de vous faire marrer en situation critique : il y a notamment ce fabuleux passage où, en terre inconnue, risquant de se faire dégommer par une simple balle, il tente de créer un lien, de communiquer par écrit avec les propriétaires des lieux. Il n'a semble-t-il plus rien à perdre depuis que son chien est mort (on compatit) et fait l'effort, en choisissant chaque mot un à un, de chercher une ultime fibre d'humanisme chez l'autre, de le toucher, de faire vibrer la dernier corde : en ces temps où s'il s'agit littéralement de tuer l'assaillant ou de crever, il tente un ultime coup de poker pour essayer de voir si la vie vaut encore d'être vécu... C'est tout en tact, en simplicité et c'est absolument éblouissant, puissant. On dévore ce bouquin comme une côte de boeuf saignante après quinze jours de disette, prêt à lire Heller sur trois mille pages - il pourrait nous décrire chaque étoile de la voie lactée, inventer n'importe quelle constellation qu'on le suivrait. Il y a de la peur, de l'empathie, de l'incompréhension, de l'empathie, encore, malgré tout, de l'amour, de la camaraderie, de l'empathie un peu, de la dépression au dessus de ce jardin américain dévasté mais renaissant toujours de ses cendres... et de la joie. Et puis Gols le soulignait, Heller a un style, bien à lui, propre, net, qui ne tourne jamais à la démonstration. Ses dialogues sont simples, riches, naturels, ses descriptions de la nature ne sont jamais vaseuses, permettent toujours de faire respirer le récit, son sens de la narration est d'une efficacité rare. Bref, rien à jeter, tout à savourer dans ce magnifique thriller naturaliste, réaliste, humaniste... et j'en passe. Si jamais comme Gols vous êtes déçu par le dernier opus de Heller, attelez-vous sans attendre à celui-là, on vous rembourse douze fois si vous êtes déçu. Une claque comme on aimerait en prendre plus souvent. (Shang 18/10/15)