Dernière Séance de Laurent Achard - 2011

Dernière Séance, c'est un peu le pont manquant entre Dario Argento et Bruno Dumont, excusez du peu. Le fait qu'il n'arrive ni au baroque de l'un ni à la radicalité de l'autre n'y change rien : on a affaire à un film réellement ambitieux, intrigant et unique, qui vient fouiller dans un genre bien rare dans le cinéma français : le film d'horreur, ou plus exactement le "slasher". Sylvain est projectionniste dans un cinoche en instance de fermeture (il n'y a plus que Noël Simsolo qui y vient, c'est bien la preuve), cinoche qui affiche une sorte de programmation idéale et fantasmée, Renoir, Van Sant, Chabrol, Keaton. Mais dans les sous-sols de la salle, il voue un véritable culte morbide aux stars du cinéma d'antan, dont il a affiché les photos comme autant d'icônes sur les murs de sa chambre-cerveau. Au centre trône la star ultime, sa môman, dont on apprendra dans deux ou trois flashs-back traumatiques qu'elle est à l'origine de sa passion pour le cinéma et pour... les oreilles. Oreilles qui constitue son autre passe-temps : chaque nuit, le gars assassine des gonzesses pour leur couper une oreille et l'accrocher à ces portraits du passé. Voilà pour la trame, improbable mais intéressante, qui réunit la névrose enfantine, la cinéphilie compulsive et le meurtre brutal.

C'est donc sur la cinéphilie que se construit la folie de Sylvain, et c'est une des bonnes idées du film. La mise en scène regorge de cadres dans les cadres, symbole de cette petite fenêtre de projection où le personnage projette ses rêves et ses obsessions. C'est presque aussi par le cinéma qu'il commet ses meurtres, à la manière du Voyeur de Powell, auquel on pense souvent : Achard prend bien soin, pour chacune des victimes, de dessiner un ou deux détails biographiques qui rendent ces femmes vivantes, potentiellement porteuses de fiction. Une chauffeur de taxi fan de karaoké, une majorette, une vendeuse de bijoux, une pauvre prostipute un peu larguée ; quelques plans, une possibilité de film à elle seule, puis le meurtre qui vient trancher cette fiction naissante. C'est habile. On regrette du coup les lourdeurs psychologiques et symboliques du film, ce freudisme pour les nuls développé par cette histoire avec la mère, cette icônographie religieuse qui relie le cinéma à un culte (même idée chez Truffaut dans La Chambre verte, mais autrement plus troublante alors). Les scènes dans le sous-sol sont ratées, trop démonstratives, trop appliquées (ce son lancinant qu'on y entend souligne maladroitement les choses, cette lumière spectrale paraît trop irréelle pour qu'on y croie). Autre défaut : le rythme, qui hésite entre la grande radicalité et l'emballement.

A part ça, la mise en scène de Achard est vraiment bonne, surtout sur les passages attendus des meurtres en eux-mêmes. Il cultive le goût du hors-champ avec une vraie maîtrise, donnant à voir sans voir tout en voyant. La caméra est souvent placée à bonne distance du meurtre, mais les sons et la netteté des lumières font qu'on y assiste avec la brutalité de rigueur : magnifique mouvement de va et vient de la caméra lors du meurtre de la taxi-woman, belle fixité lors de celui de la pute. D'autre part, le film mèle très habilement les grands motifs du cinéma à l'histoire : le rouge "argento-esque" des fauteuils de la salle, les plans de la fin où le héros rentre littéralement à l'intérieur de French Cancan de Renoir, le champ-contre-champ sur l'actrice qui pète les plombs à l'écran et le spectateur qui la contemple fasciné, ce genre de choses brouille les frontières entre les deux mondes, celui de la projection des films et celui de la vie réelle. Finalement, tout ça signifie peut-être que la cinéphilie est une déviance mentale (il suffit de constater le nombre de films noirs vus par Shang pour se le confirmer). Malgré ses faiblesses, ce film parle brillamment de cette maladie, ça suffit à mon bonheur.