Je suis un Aventurier (The Far Country) (1954) d'Anthony Mann
"I don't need other people. I don't need help. I can take care of me."
Quel plaisir de découvrir un grand western avec un grand Stewart traçant sa route dans de grands espaces... C'est un western avec certes les passages obligés du genre, les femmes qui cherchent leur héros, les desesperados et les canailles, le bétail que l'on mène de ville en ville, les immenses paysages recouverts par la verdure ou enneigés, la recherche de l'or... mais c'est surtout la trajectoire d'un homme, aventurier, oui, voire misanthrope, y'a de ça c'est vrai, solitaire, forcément, à l'esprit obtus, indéniablement, mais point non plus complètement fermé... Un homme qui ne demande rien à personne, hommes ou femmes, un homme qui n'attend rien des autres même si certains (en particulier son compagnon de route, Ben, l'incontournable Walter Brennan) se plaisent à le remettre dans le droit chemin, qui ne veut rien faire pour les autres (shérif, no way) jusqu'à, jusqu'à ce qu'il décide, peut-être, un jour d'ouvrir les yeux sur les bonnes volontés qui l'entourent. "I'm a lonesome cowboy", ça peut aussi s'avérer parfois usant...
Dès le départ, James Stewart is THE man : il met grave en garde deux types qui l'ont trahi - vous tentez de vous venger tout de suite et je vous flingue ou vous vous barrez gentiment, c'est selon -, embarque sur un navire avec son bétail et se joue d'une ribambelle d'hommes à ses trousses - avec l'aide d'une jeune femme, Ronda (Ruth Roman, po mal, sans plus), séduite au premier coup d'oeil (James a du charme, il y peut rien...)- et débarque en trombe dans la petite ville de Skagway (!)... Seulement à Skagway, il tombe sur le responsable du coin, le fourbe et fielleux Gannon, un type apparemment plus malin que lui : il lui confisque son bétail sous prétexte d'avoir troublé l'ordre public (j'adore la façon désabusée dont le James lui balance un "Thank you" un rictus forcé aux lèvres) et notre James, tout démuni, de se résoudre à accompagner le bétail de la belle et maline Ronda jusqu'à Dawson, de l'autre côté de la frontière. Néanmoins, il est bien disposé à récupérer ses propres bêtes et feinte le Gannon qui ne peut rien contre lui une fois qu'il passe la limite avec le territoire canadien. James fera par la suite preuve de sa lucidité et de sa connaissance du terrain en faisant un détour pour éviter les avalanches, puis décidera de se faire un petit pactole à Dawson où la ruée vers l'or bat son plein, avant de reprendre la route... Mais c'est sans compter sur le père Gannon qui cherche à étendre son influence dans ce nouvel el dorado...
"Where there's gold, there's stealing. Where there's stealing, there's killing. I knew it was coming."
James a le meilleur ami du monde avec ce bon vieux Ben qu'il considère d'un oeil bienveillant, se contentant le plus souvent de lui allumer sa pipe ou de lui procurer sa dose de café que ce dernier boit par litre. James a toutes les femmes à ses pieds, qu'il s'agisse de la chafouine Ronda ou de la jeunette Renée (la frenchy Corinne Calvet). James s'est gagné la confiance de la population de Dawson qui voit en lui le seul rempart contre les malversations de Gannon entouré de sa clique de tueurs. James a tout ce qu'un homme pourrait rêver mais il s'en fout, il veut toujours aller voir ailleurs. Comme lui dit son vieil ami Ben, prêt à jeter l'ancre après avoir amassé suffisamment d'or alors que James veut continuer son chemin : "Qu'est-ce que tu vas faire avec ton argent ? T'acheter des amis ?". Mais le James est têtu comme une vieille mule ; même quand on le supplie de prendre en main les rènes de la ville, il refuse : il n'est pas là pour jouer les redresseurs de torts face à cette violence qui se propage comme la peste (il a pour habitude de dégainer seulement si on lui tire dessus) - la fuite en avant, voilà quel est son truc... Il n' y a qu'en perdant ceux qui l'aiment, ceux qui étaient prêts à tout pour lui, qu'il peut peut-être revenir un jour les "pieds sur terre"...
Anthony Mann n'a pas à forcer son talent pour nous livrer un magnifique western pur jus. S'appuyant sur des dialogues qui font mouche (les petites et constantes réflexions de Stewart qui a toujours le dernier mot pour clore les débats, la logorrhée verbale du vieux Ben qui a bien du mal à retenir sa langue, pour le meilleur - quand il s'agit de convaincre le James de venir en aide aux personnes coincées par l'avalanche (comme la petite clochette qui accompagne toujours James et que, d'ailleurs, Ben lui a offerte : il est la petite voix de la raison qui parvient à teinter dans les profondeurs de l'esprit de James) - ou pour le pire - trahir malgré lui les plans de James...) et sur des décors grandioses, Mann livre une oeuvre puissante sur un homme "en fuite", rattrapé par son destin. Pas seulement un grand western, un grand film tout court. (Shang - 05/02/11)
Pas si courant que ça de regarder un western sur fond neigeux, et c'est un premier argument pour vous taper avec bienveillance ce petit film classique de derrière les fagots de bois. L'intrigue se déroule pendant la ruée vers l'or au Klondike, et c'en est un deuxième : on découvre ce qu'ont été les premiers temps de cet "âge d'or", avec ces braves gens qui s'enrichissent super rapidement... avant d'être détroussés et massacrés pendant leur retour au pays par des bandits de grands chemins, ou, pire, par des bandits d'état. Le méchant du film est en effet un homme d'affaires visqueux (belle composition de John McIntire) qui s'approprie "légalement" les concessions durement acquises par les pauvres, en faisant régner une loi par lui seul instaurée à grands coups d'éxécutions sommaires. Le fond est très noir, oui, malgré la blancheur immaculée des décors, donc : la caméra de Mann rend à merveille ces montagnes infranchissables, frontière d'un Eldorado rêvé, contre laquelle vient se heurter le Rêve Américain. Les cadres sont superbes, très vastes, et on en prend plein les mirettes avec ces vastes paysages enneigés sur lesquels viennent se découper les silhouettes des cow-boys rugueux et touchants. En anti-héros : le grand James Stewart, revenu de tout, solitaire et misanthrope, traînant un passé trouble (pourquoi a-t-il réellement tué deux gusses lors de son voyage qui l'amène jusqu'ici ?), sacrifiant ses amitiés au nom de sa sacro-sainte indépendance, et allant jusqu'à une certaine lâcheté pour la préserver. Le personnage, très original, est vraiment intéressant : il n'est pas aimable, trop campé sur ses positions, trop "neutre" par rapport à la misère qui l'entoure ; et pourtant Stewart en fait une homme touchant, perdu, avec sa science imparable du sourire craquant au bon moment, de la force virile associée à une certaine fragilité d'ensemble (il se ramasse pour le moins 40 bastoss, on lui pète un bras, et le gars se relève toujours). Le scénario lui adjoint la réplique féminine rêvée, son alter-ego en cynisme et en ambiguité, femme-maîtresse aussi malmenée que lui (elle se prend une avalanche au coin de la gueule), et on sent que ce couple tout cabossé a quelque chose de mythique : ils sont loin des autres, le reste de la distribution étant composée du lot habituel des bons vieux soulards sympathiques, des seconds couteaux chair à canon, et des jeunes filles jalouses. L'ensemble est de facture classique, certes, ce n'est pas Anthony Mann qui va commencer à faire des chichis avec sa caméra, mais la beauté de ces personnages, l'intérêt du contexte, la grandeur des paysages et la rapidité d'exécution remportent le morceau :on apprécie cette énième variation westernienne sur la communauté face à l'individu, qui manque peut-être un chouille de "grands moments" mais reste un petit film secret, douloureux et esthétiquement très agréable. Comme un Boetticher avec des moyens, quoi, et ça, c'est bien. (Gols - 28/02/12)





