La Maison des Bois (1971) de Maurice Pialat
Bon ben franchement, j'ai un peu tardé pour m'y mettre, mais La Maison des Bois du père Maurice, c'est quand même franchement que du bonheur. Je me suis enquillé pratiquement les sept épisodes à la suite et c'est comme replonger dans son enfance. Certes je ne suis point né au début du siècle dernier (un peu plus jeune, oui), certes je ne fus qu'un Bourbonnais de "la ville", mais j'ai plongé dans ce récit avec une facilité déconcertante, avec un ressenti à fleur de peau, avec un plaisir immense. Quel est le secret de Pialat ? C'est tout simplement que tout sonne juste, c'est pas plus compliqué que cela. Les acteurs, professionnels ou non, sont parfaits (de Pierre Doris et Jacqueline Dufranne - un sourire qui contient toute la compassion du monde - jusqu'au bedeau et au jeune facteur), les enfants sont dirigés de main de "maître" (j'ai toujours adoré Pialat quand il fait l'acteur et toutes les séquences dans la salle de classe sont d'une spontanéité rare - on a toujours l'impression d'être dans une sorte d'improvisation parfaitement contrôlée (la leçon de morale sur "l'instruction", gigantesque); pour preuve également cette mini-séquence où Pialat, dans la cour de récré, demande à un enfant s'il est content de retrouver son père, ancien Poilu, et que ce dernier lui répond que son père est poilu comme un singe : Pialat explose de rire et quitte le cadre en riant sous cape... magique) et chaque dialogue est parfaitement "mis en bouche" par chacun des interprètes - comme ce paysan, dans le premier épisode, qui lance un "J'y va", faisant resurgir immédiatement l'image de mon grand-oncle et son patois qui me valut, d'ailleurs, plus tard, quelques petits problèmes de conjugaison... Ce petit monde de la campagne française est retranscrit avec une fidélité extraordinaire avec en prime toute une page d'Histoire - la Grande Guerre - et puis, surtout, le récit de ce gamin aussi turbulent qu'attachant, en quête de repères, d'affection... Du particulier à l'universel, c'est du Pialat au sommet de son art.
Difficile de savoir par où commencer pour aborder cette œuvre... Il est beaucoup question dans La Maison des Bois d'absence (Hervé privé de sa mère, qu'il ne reverra jamais, et de son père, engagé dans la guerre, qui ne peut lui rendre visite que rarement... Hervé finira par être recueilli par son père mais aura encore plus de mal à oublier "ses parents d'adoption transitoire", son papa Albert (Doris) et sa maman Jeanne (Dufranne) qui ont tant veillé sur lui), de deuil (de la mort de la Marquise en ouverture à la perte de ces "gamins" embarqués dans cette guerre), de départ (de multiples séquences évoquant, souvent en fin d'épisode, des séparations, des fuites (l'exode des paysans suite au rapprochement du front), ou encore l'entrée dans la guerre de nouvelles recrues...): autant de moments-clés, chargés d'émotion où il est bien difficile de pas en avoir gros sur la patate - putain de larmes qui tentent de faire leur chemin pendant qu'on mord sa couverture (fait froid en ce moment... diable). Beaucoup d'émotion, oui, mais sans jamais tomber dans le mièvre mélo ou l'effet facile, les acteurs jouant ces moments cruciaux avec, généralement, une magnifique retenue. Même si le dernier épisode parisien est un peu "en dedans" comparé aux autres, ces retrouvailles entre Hervé et ces "parents d'adoption" - une séquence qui convoque finalement tout un passé, tout ce qui a disparu, tout ce qui est perdu - finissent par vous scier les deux pattes.
Tableau du monde rural, donc, aussi avec ces personnages hauts en couleurs (le bedeau et le vin de messe, une séquence inoubliable, son cafetier fort en gueule, ses gendarmes po finauds...) mais qui ne tombent jamais dans la caricature. Pour n'en citer qu'un, il y a ce magnifique personnage de "châtelain", le Marquis (Fernand Gravey), totalement esseulé dans sa baraque déserte depuis la mort de sa femme et qui n'en demeure pas moins, à l'occasion, proche des paysans (cherchant autant à régler la panouille dans laquelle s'est mise papa Albert qu'à jouer le rôle de père "d'emprunt" auprès d'Hervé). L'épisode sur la visite de ces deux Parisiennes perdues sur ces routes de campagne, passant leur temps à se plaindre et à se chamailler pour rien, n'en a que plus de sel comparé à la petite vie simple, apaisée et terre-à-terre de nos campagnes (...): il faut les voir avec leurs carottes à la main incapables de savoir ce qu'elles pourraient en faire...
Et puis il y a l'histoire de ce gamin, à la fois souvent abandonné à lui-même et enfant chéri de ce couple de paysans ; à la fois charmeur et tête de lard, il fait un peu figure d'électron libre au sein de cette campagne où au hasard des rencontres (l'aviateur, le Marquis, l'instit,...) il y a toujours quelqu'un qui se charge de le prendre sous ses ailes. Il semble faire le lien entre chacun des personnages de ce petit monde, un environnement qu'il aura forcément bien du mal à retrouver durant sa vie parisienne. Un enfant blessé au cœur par les circonstances capable de trouver à doses homéopathiques ses petites sources de bonheur lors de cet "exil" forcé... Ecorché mais aussi curieux, volontaire, tout Maurice dans une assiette. On pourrait également évoquer les petits clins d’œil de Pialat à Tati (le jeune facteur) mais surtout à Renoir (la scène du pique-nique au bord de l'eau avec les deux canotiers) même si, finalement, le petit monde recréé par le grand Maurice paraît plus "réaliste", plus nuancé, plus juste que son aîné. "Juste", encore une fois, mais ce n'est que faire justice d'employer ce mot à propos de ce cinéaste tant son univers cinématographique est d'un naturel confondant - la marque des grands. Bref, "la plus grande série française réalisée pour la télé" ? C'est presque une injure tant la compétition n'a jamais été vraiment relevée... Définitivement, nous on t'aime Maurice. (Shang - 17/02/11)
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Troisième vision, et toujours ravagé par cette série parfaite. Shang a tout dit, avec des mots parfaitement justes, je ne peux qu'appuyer ses dires, en en rajoutant une louche dans la justesse qui évite le pittoresque, dans l'émotion qui évite le pathos, dans la grandeur qui évite le solennel, dans la poésie qui évite la mièvrerie. Pialat tient là son équilibre le plus parfait entre sa légendaire amertume, représentée ici par cette guerre en arrière-plan mais qui vient plus souvent qu'à son tour infiltrer la tranquillité de ce village rural, et sa lumineuse poésie, incarnée par les enfants (Pialat est LE grand cinéaste de l'enfance, point). Le tout en mélangeant également ses influences (celle de Renoir est la plus évidente, on croirait nombre des plans issus d'une des toiles du père, et nombre d'épisodes issus du cinéma du fils), et son sens de la mise en scène recta : très longs plans fixes, simplicité absolue de la réalisation, que viennent rompre de temps en temps des fulgurances, comme ce resserrement du cadre autour d'un vigile qui surveille la carcasse d'un avion, ce montage magnifique sur un grand gaillard qui quitte sa famille (le plus bel adieu en train avec celui de Demy), ou l'arrivée de ce soldat mélancolique dans la lumière apaisée de la campagne.
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Tout ça est livré dans le plus simple appareil, avec des dialogues en grande partie improvisés (ou s'en donnant l'air), avec un scénario qui ne raconte pas de grands événements, mais enregistre avec une précision presque ethnographique ce qu'était la France rurale à cette époque : argot à l'ancienne, accents fleuris, personnages typiques, et surtout cette menace latente et constante de la guerre, qui rend les enfants malheureux et les adultes cons. Le film sait mieux que personne filmer une scène le bonheur tout simple (un pique-nique dans les champs, un jeu de gosses, un moment de tendresse) pour mieux, 2 secondes après, provoquer vos larmes par une petite note noire, par un petit détail, par une instillation magnifiquement délicate de l'émotion. Confondant de vérité, d'authenticité, de tendresse, d'humanité, La Maison des Bois montre avant tout une communauté qui s'organise autour d'un enfant abandonné, et en échange l'amour total qu'il leur donne. Effectivement, le dernier épisode oublie cette piste et se perd ailleurs, cassant le côté nostalgique de la série, et surtout, en déménageant à Paris, l'aspect autarcique de ce village de campagne : on l'oubliera et on restera sur le final du 6ème, qui est sans doute ce que la télé a produit de plus beau. Chef-d’œuvre absolu. (Gols - 15/06/24)
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