Le Cuirassé Potemkine (Bronenosets Potyomkin) (1925) de Sergei M. Eisenstein
Il est pas mauvais ce petit Sergei, dommage qu'il n'ait pas assez de pellicule et qu'il soit obligé de nous montrer 3 fois chaque scène, mais on comprend bien quand même le message final : un pour tous, tous pour un, ah cette ère délicieuse du début du communisme... Je voudrais pas faire ma chochotte mais je suis quand même assez déçu : en dehors de la scène d'anthologie des escaliers d'Odessa (où on se rend compte que sous les balles, un cul-de-jatte, une vieille ou un landau courent aussi vite) avec ce très joli mouvement de caméra planant sur ce pauvre bébé qui n'en finit pas de rouler (on voit pas la chute finale mais bon), il manque de grands morceaux de bravoure ; certes il y a l'arrivée de tous les habitants d'Odessa sur le port, mais bon la foule, vous savez, vous plantez votre caméra Nanjing lu, le samedi, à 15h et le Sergei il fait moins le
malin avec ses 348 figurants. Sinon, j'aime beaucoup le docteur Smirnof (ça s'invente pas) qui supervise les carcasses de viande et qui annonce débonnairement devant les plaintes des moussaillons qu'il y a deux trois asticots, pas de quoi en faire un drame, un coup de jet d'eau et on n'en parle plus (il est maintenant superviseur de l'hygiène des restaurants en Chine). Mais le camarade Vakulinchuk ne l'entend pas de cette oreille, sonne l'heure de la révolte et se prendra une balle dans la tête, ce qui nous vaudra un superbe plongeon dans les cordes du cuirassé. C'est bien sûr toujours monté à l'énergie - durée de vie maxi d'un plan 5 secondes - avec quelques scènes sur le bateau visuellement très réussies, restons sportifs : ainsi la
mise à mort d'une partie de l'équipage isolé a tribord, regroupé sous une toile, avant que les tireurs se sabordent à leur tour, l'apparition du chef orthodoxe en haut des escaliers, joué de façon très prenante par Georges Moustaki, et qui dans la bousculade va jeter son crucifix qui se plantera dans le plancher du pitit bateau - il feindra ensuite d'être mort, rah fourbe d'homme de robe !! Même la course poursuite à la fin entre l'escadrille et le cuirassé est un peu décevante, chacun finissant par sympathiser sans qu'un petit boulet soit tiré. Préfère haut la main La Grêve avec ses milliards d'inventions. (Shang - 02/12/06)
Ce sacré Shang vous prend un des 5 ou 6 plus grands films de tous les temps et vous le renvoie dans les cordes aussi sec. Rhalala, 'reusement que j'suis là pour rétablir la balance. Mauvais procès que ceux intentés par mon compère : bien sûr, Sergeï utilise 3 ou 4 fois le même plan pour évoquer la foule immense qui envahit le port d'Odessa, mais le manque de moyens ne peut constituer, dans ce cas, une critique crédible, et je pense qu'il faut justement admirer le gars Eisenstein de trouver autant d'idées avec si peu de roubles pour représenter des tableaux aussi vastes. Le film est un morceau de bravoure à lui seul, révolutionnant en un peu plus d'une heure l'ensemble du cinéma. On sent à quel point ce cinéma-là entre en guerre avec ce qui existait jusqu'alors, surtout en Occident. Pas de trame, mais une multitude d'impressions ; pas de personnage principal, mais la masse populaire considérée comme un seul personnage ; le montage utilisé dans ses aspects émotionnels et non "logiques", où le faux raccord est utilisé justement pour créer un choc visuel ; tout dans Le Cuirassé Potemkine est nouveau, expérimental, et tout fonctionne avec une force incroyable.
Chez Eisenstein, il faut que le montage se voit, et qu'il serve non pas à raconter une histoire, à rendre logique un espace, à faire en sorte que le public ne soit pas perdu, mais à développer tout un réseau de correspondances entre les plans. C'est la théorie qui sera reprise par Godard : collez deux images l'une à côté de l'autre, vous obtenez une troisième image qui se développe dans l'imaginaire du spectateur. Ainsi tous les plans du film sont agencés en dépit du bon sens narratif, "géographique" ; ils sont accolés pour exprimer. Exprimer une émotion, un rythme, mais surtout toute une symbolique complexe et intellectuelle, écheveau très fouillé de correspondances, d'allusions, de culture commune, d'imagerie : un monocle qui pendouille devient l'expression de la courte vue des décideurs, un landeau qui dévale un escalier celle de l'innocence battue, des vers se tortillant sur un bout de viande celle d'une société corrompue. C'est l'insert très rapide et complètement "illogique" de ces hyper gros plans au sein de l'immensité de la foule qui en fait la force visuelle. Comme toujours, Eisenstein est un orfèvre dans la rupture de rythme, le hiatus entre les plans larges et les gros plans, entre les plans longs (où mon compère a-t-il vu qu'il n'y avait que des plans courts dans le film ?) et les images presque subliminales, abstraites à force de vouloir capter un seul mouvement, un seul rythme. Les bouts de pellicule sont agencés moins en fonction de leur rôle narratif qu'en fonction de l'émotion presque musicale que Sergeï veut donner : jamais film muet n'a été aussi bruyant, à l'image de cette montée faramineuse du rythme et du "son" juste avant que les fusiliers marins tirent sur leurs camarades : les plans, de plus en plus courts, de plus en plus rapprochés, de plus en plus désordonnés, tendent tous vers cet ultime geste et l'intertitre immense qui va le suspendre ("FRERES !", écrit en police 260). Même privée de musique, cette séquence se fait entendre par tous les bords. Ajoutée à la prodigieuse partition de Meisel (la montée des aigus, l'ajoût progressif des instruments, le staccatto qui vous soulève le coeur), c'est du génie pur, à la fois visuel et sonore.
Et puis, malgré l'aspect propagandiste qui peut soûler, on sent qu'Eisenstein se bat pour des causes nobles, et que sa sincérité n'est jamais prise en doute. Le film raconte l'histoire d'un groupe qui se forme, d'un seul marin révolté qui va finir par constituer une société entière tournée vers la lutte et la Révolution. Pour Eisenstein, le peuple n'est jamais une masse indistincte, comme il pourra l'être dans la propagande nazie plus tard. Au sein des immenses scènes de foule, il y a toujours 40000 inserts sur des visages, transformant ces petites gens en icônes quasi-mystiques : le peuple russe, parfois beau (ces virils marins), parfois laid (le cul-de-jatte, certaines femmes dont on ne cache pas les défauts), est en tout cas toujours admiré jusqu'à l'excès. Les superbes plans où on se passe de la boustifaille de main en main pour alimenter le cuirassé sont dignes de ces tableaux bouillonnants de vie que savaient faire les Italiens du XVIème siècle. Ce socle profondément humain fait toute la beauté du film, mais l'admiration d'Eisenstein va aussi aux machines, au travail industriel, et il va jusqu'à rendre les plans de la fin presque privés d'êtres humains pour filmer des machines en action (les bateaux qui se rejoignent comme les hommes à Odessa, ou ces simplissimes cadres sur la bouche des canons ronds qui rentrent dans le rectangle de l'écran). Les cadres sont virtuoses, leur composition progressive (l'écran divisé d'abord en plusieurs parties, puis en deux parties, puis en une seule pour la grande communion finale). Le film, entièrement tourné par et pour le peuple, n'a honnêtement pas pris une ride, et rentre d'ailleurs curieusement en résonnance avec ce qui se passe en Tunisie ces jours-ci. Comme mon camarade, j'aime aussi beaucoup La Grêve, mais faut pas déconner : Le Cuirassé Potemkine, c'est LE film qui a inventé le cinéma moderne. (Gols - 19/01/11)


