Liverpool de Lisandro Alonso - 2008
On est étonné par les premières images de Liverpool, pour peu qu'on connaisse un peu l'univers d'Alonso : un long générique rock'n roll, puis une première scène où un groupe de jeunes joue à la Playstation. On se dit que Alonso met un pied en modernité, sort un peu de sa jungle pour aller se frotter à quelque chose de plus urbain, de plus "moderne". Mais très vite, c'est le retour en terrain connu ; après ce premier plan déconnecté du reste (et qui va constituer, puique les jeunes jouent à un jeu de foot, presque la seule référence à la ville de Liverpool annoncée dans le titre, véritable fausse piste), on s'accroche aux basques d'un autre de ces errants qu'Alonso se plaît à filmer en long, en large et en temps : ici, c'est un marin qui fait escale à Ushuaïa pour y retrouver sa mère qu'il n'a pas vue depuis longtemps. On connaît désormais le principe : le cheminement est plus important que le résultat de la quête, et on va donc assister à toutes les étapes du voyage, arrêts dans les cantines, boîtes de strip-tease, wagons désaffectés, et paysages glacés. A chaque fois, de longs plans-séquence qui filment la plupart du temps le vide, l'attente, la pause. Dès lors, chaque phrase, chaque geste, pèse son pesant de signifiant, et quand enfin notre compère arrive dans sa famille, on est déjà chargé jusque là de questions sans réponse.
On n'aura guère de réponse non plus par la suite, disons même que le mystère s'épaissit, puisque la famille du gars est tout aussi opaque que lui : père renfrogné, soeur étrange (légèrement débile... ?), mère mourante qui ne se souvient même plus de son fils. On sent qu'il y a derrière ce portrait familial un secret, quelque chose de lourd, non assumé, et que la venue du fiston n'est pas une bonne nouvelle ; mais on n'en saura pas plus : le gars disparaît dans la neige, la vie quotidienne reprend son cours banal, et on n'aura assisté à aucun évènement, aucun fait marquant...
Avec tout ça, vous allez penser que j'ai détesté la chose : que nenni. Je dirai même qu'Alonso ne m'avait pas convaincu comme ça depuis La Libertad. Comme dans ce premier film, il revient ici à un travail sur la fiction comparée au documentaire, en faisant toujours se ballader la première à l'orée de la seconde. Il suffit que le personnage esquisse un coup d'oeil circulaire anxieux avant de boire à sa bouteille de gnôle pour qu'on imagine tout un réseau de fictions possibles ; il suffit d'un mot sec du père, ou d'un geste un peu apaisant envers sa fille, pour que l'imaginaire se déclenche et qu'on invente toute l'histoire de cette famille. Liverpool nous présente la surface des choses ; à nous de la remplir de nos propres fantasmes de cinéma. Certes, c'est un film ardu, lent, qui prend son public pour des êtres non seulement pensants, mais créatifs, en charge de faire leur propre film avec le matériau donné par Alonso. Mais cette audace, cette confiance, cette exigence du cinéaste force le respect, d'autant qu'il se tient à son cahier des charges avec une extrême rigueur. On ne nous explique rien, on nous montre, on ne saura rien des motivations d'Alonso, et je crois bien que c'est ce que je préfère au cinéma, finalement : qu'on me foute la paix... En plus de ça, le film est splendidement cadré et éclairé, ce qui le rapproche d'un film de Pedro Costa, auquel on pense souvent. Si vous êtes un tant soit peu en forme, et conscients de votre propre intelligence, je vous conseille Liverpool, ainsi que les autres films de Alonso bien sûr.





