Nuits d'Ivresse printanière (Chun feng chen zui de ye wan) (2009) de Lou Ye
Et si Lou Ye s'imposait définitivement comme l'un des seuls cinéastes chinois de "fiction" à être capable de capter cette jeunesse chinoise, pleine du désir d'aimer, de vivre, d'énergie, mais rattrapée malgré elle par une brumasse de désespoir, de tristesse qui finit par gagner leur âmes comme les nuages gris envahissent le ciel ?...; en dehors de ces formules à deux yuans - j'ai le droit à mon ptit lyrisme passager quand même -, j'avoue qu'après Une Jeunesse Chinoise (je garde également un excellent souvenir de Suzhou River qu'il me faudrait revoir ; et un souvenir beaucoup plus terne de Purple Butterfly qui m'avait laissé froid), je suis totalement emballé par ce nouveau Lou Ye, toujours efficace dans sa mise en scène constamment en mouvement, semblant ne jamais tenir en place mais sans jamais tomber dans l'arty de petit malin - voilà pour la forme ; je demeure tout autant charmé dans le fond, avec ces multiples chassés-croisés amoureux - trois hommes et deux femmes - où chacun tente de chercher une bouée de sauvetage, pense la trouver, mais ne parvient que très rarement à s'y raccrocher.
Jiang Chen (bluffant Hao Qin, à la fois solaire par son charisme, son charme évident et lunaire par cette difficulté à garder ses conquêtes dans ses "rayons" (mouais...)) est au centre de ce système amoureux complexe, puisqu'il parvient à séduire dans un premier temps un homme marié (Wang Ping) puis un jeune homme (Luo Haito) qui semble prêt, pour lui, à laisser tomber sa petite amie. Ce n'est point un hasard si Chen et Ping ne peuvent vivre leur passion que sur une île, loin de cette société où il est on ne peut plus difficile (encore à l'heure d'actuelle) d'afficher en plein jour son homosexualité, pour ne pas dire sa fougue amoureuse. La femme de Ping fait suivre son mari (par Luo Haito) et ne tarde pas à découvrir cette liaison clandestine qu'elle se refuse d'admettre - jalousie, bien sûr, mais également perte de la face aux yeux de sa famille qui a toute confiance en Ping. Luo Haito, quant à lui, tentera de prendre la place de Ping (lorsque celui-ci s'éclipse) dans le coeur de Chen, mais peine à couper le cordon amical et amoureux qui le relie à sa donzelle. Si ces deux hommes seront incapables de suivre jusqu'au bout l'électron libre Chen (suicide pour l'un, difficulté pour l'autre de faire un véritable choix - Chen ne cherchant point peut-être à les retenir plus que ça...), que dire de ces deux personnages de femmes qui semblent dans cette histoire encore plus abandonnées, esseulées, laissées pour compte... La femme de Ping, "sanguine", se réfugie dans une violence aveugle, la jeune amie de Haito, pourtant capable de solidarité et de compassion quand d'autres sont dans le besoin, finissant par s'effacer d'elle-même. Jiang Chen, ni véritable bourreau, ni véritable victime, continuera de son côté ses errances amoureuses, après avoir essayé de soigner ses blessures, de chercher à les dissimuler (la séquence du tatouage) - les souvenirs (Wong Kar Wai n'est pas forcément si loin) de son amour avec Ping continuant d'affleurer dans un petit jour gagné par une sombre brume.
On sent dans cette jeunesse à la fois une formidable énergie et une évidente volonté d'aller de l'avant coûte que coûte, mais, à l'image de ce voyage avorté - la voiture de Chen et Haito crevant au bord de l'autoroute -, il semblerait bien que ces fuites en avant amoureuses soient irrémédiablement vouées à l'échec. Une superbe séquence, notamment, traduit à la fois cette soif de jouissance et cette constante bataille pour parvenir à ses fins (comme un combat perdu d'avance...?): lorsque Chen et Ping se retrouvent ensemble sous la douche et font l'amour pour la première fois, on ressent ce désir profond qui les agite tout en
ayant l'impression que ses corps se rejoignent au prix d'un terrible combat ; sans forcément parler "d'énergie du désespoir", Lou Ye parvient toujours à montrer subtilement un certain déphasage entre ces évidentes aspirations amoureuses et cette brutale réalité baignée de tristesse. Les séquences de chant (Lorsque Chen, habillée en femme, se lance sur scène dans cette chanson que viennent recouvrir - magnifiquement (sublime montage de toute la séquence) - quelques notes de piano mélancoliques) ou de karaoke (Chen, Haito et la jeune femme, réunis dans cette salle de karaoke, pour une scène à la fois pleine d'apaisement mais également follement tristoune - les larmes aux yeux de la fille) sont en cela particulièrement symptomatiques de cette envie terrible d'exprimer ses émotions, de faire partager son ressenti à l'autre mais avec toujours un voile de "mal-être" qui semble embaumer le tout. Pas facile de forcément traduire par des mots (mea culpa les amis...), l'ambivalence constante de cette atmosphère à la fois électrique et "déchargée", comme fatalement court-circuitée, mais les images de Lou Ye, elles (et c'est l'essentiel...), y parviennent avec une grande économie de moyens. Enivré et content de l'être, le cinéma chinois contemporain (ah ? Lou Ye est banni, trop dommage...) ne donnant que trop rarement de tels motifs de satisfaction. (Shang - 26/09/10)
Respects envers mon éminent camarade, qui a su dans le texte ci-dessus mettre des mots sur l'ineffable. Très difficile en effet de décrire l'atmosphère envoûtante, poignante, bluesy, qui émane de ce très beau film : Lou Ye est tout simplement un hyper-sensible qui ne se laisse jamais déborder complètement par ses émotions (un peu comme Wong Kar-Wai, exact), et parvient à les transformer en un bel écrin esthétique pour en décupler les effets. A la vision de Nuits d'Ivresse printanière, on imagine la difficulté incroyable que cela a dû être de filmer une telle histoire dans la Chine d'aujourd'hui, et on devine ça et là un filmage presque clandestin, à l'arrache. Pourtant, jamais la mise en scène n'est sacrifiée, malgré son éclectisme et ses ruptures de rythme de scènes en scènes. L'émotion est toujours "là où il faut", par une utilisation très judicieuse du placement des personnages dans le cadre (le plan qui fait l'affiche du film est une splendide composition, tout comme cette scène, bouleversante aussi de mon côté, du karaoké sentimental, où chaque individu est placé sous le regard des autres et du spectateur avec une grand finesse). Je ne vais pas répéter ce qu'a dit mon collègue, et nous nous retrouverons pour cette fois sur ce film-là. Même s'il accuse une petite baisse de rythme à mi-chemin, selon moi, et ne parvient pas tout le long à garder l'incandescence de sa première heure, malgré un scénario parfois un peu trop souligné et sans mystère (je me venge de ce que mon camarade n'aime pas Valhalla Rising), on est là en face d'un mélodrame prenant et courageux, sur un certain état de la jeunesse. Lou Ye tue. (Gols - 23/12/10)




