Et toi et moi (Ore mo omae mo) (1946) de Mikio Naruse
Mikio Naruse se lance dans le burlesque - un duo de cols blancs à la Laurel et Hardy, pathétiquement drôle ou sympathiquement ridicule - doublé d'une bonne dose de revendication sociale - marre du capitalisme, maaaaarrre du ca-pi-ta-lisme (retrouvez l'air adéquat). Si nos deux amis Anao et Ooki nous font un peu honte par leur petit côté lèche-cul, on se dit qu'ils vont bien finir par avoir un jour le courage de se révolter - nos prières seront exaucées, vive le cinéma. Un film d'hommes donc (sniff)... Heureusement, l'un d'eux (Anao), qui a perdu sa femme, est entouré de trois donzelles et d'un fiston (superbe sens du cadre pour mettre en scène cette petite famille - photogramme ci dessous), les deux aînées (que ferait-on sans les femmes narusiennes ?) se chargeant de le motiver pour qu'il parvienne à reconquérir un tant soit peu de fierté. Ooki, lui, trouvera l'inspiration dans une pièce bien gauchiste que répète son fils, étudiant inscrit à l'atelier théâtre. La nouvelle génération guidant l'ancienne, on sent bien que le vent tourne dans ce Japon d'après-guerre.
Anao et Ooki sont tout fiers d'être les favoris de leur boss ; ce dont ils ne se rendent pas vraiment compte, c'est que ce dernier aime à les exploiter et à les ridiculiser. Pour lui, les deux font la paire, comme un petit couple de clowns qui ne pourrait fonctionner en solo. Il les emmène en soirée pour qu'ils se donnent en spectacle - Anao, petit moustachu déguisé en femme, c'est poilant -, nos deux compères se renvoyant ensuite la balle dans leur pauvre imitation de kabuki. Quitte à vraiment les prendre pour des sous-fifres bien dociles, autant ne pas se gêner, et le patron les invite chez lui... pour qu'ils ratissent le jardin et coupent du bois (Naruse se busterkeatonise), les envoie dans un spa (cool !) pour qu'ils ramènent des tonnes de colis (po cool), les convie à l'anniversaire de sa fille... pour qu'ils refassent leur sketch en duo. "En passant, tiens, Anao tu ramèneras l'une de tes filles pour qu'elle fasse le service"... Les deux ne pipent mot ; heureusement la fille d'Anao (le prétendant de la plus jeune soeur est dans la salle) le prie gentiment de ne pas se ridiculiser devant tout le monde et de partir en douce. Quand le boss, voyant Ooki resté seul pour assurer le spectacle, lui fera remarquer que "comme les sandales (objets qui est l'un des fils rouge du film), l'un(e) sans l'autre, cela ne sert à rien", ce sera la goutte d'eau qui fera déborder le vase. Les deux acolytes mettront ainsi du temps pour prendre leur courage à deux mains mais finiront par dire ses quatre vérités au boss sous les vivats de leur collègue (eux-mêmes sous la menace d'un licenciement). L'honneur est sauf.
L'humour, même si parfois ça plane pas très haut, et la bonne humeur sont du côté de nos deux gaziers, véritable petit couple déconneur qui tranche avec les spectacles sérieux et terriblement statiques qui ont lieu lors de cette fête d'anniversaire bourgeoise. Heureusement qu'ils peuvent bénéficier de la lucidité de leur progéniture décomplexée (le fils avec sa pièce qui casse du patron et les deux filles, joliment émouvantes, lorsqu'elles remettent leur père les pieds sur terre) pour qu'ils cessent leur pitrerie. Les deux se lancent occasionnellement de petites piques mais sont copains comme cochon (le moustachu qui met son bras autour de son comparse, tout attendri lorsqu'un couple, en pleine lune de miel, se fait prendre en photo) et Naruse se plaît à multiplier les parallélismes entre les deux, qu'ils soient ensemble (leur course pour se rendre chez le boss) ou chacun de son côté (les deux se faisant masser, sitôt rentrés à la casa, après une dure journée). Film relativement léger du gars Naruse qui ose tout de même y aller de sa petite remise en cause sociale. Toi et moi, destinée, inutile de fuir mais pas d'lutter (retrouvez... oups)



