Le Testament du Docteur Mabuse (Das Testament des Dr. Mabuse) (1933) de Fritz Lang
Dès 1933, Fritz Lang avait tout pigé à propos de la pente savonneuse que suivait son pays, et cette déclaration du directeur de l'asile sous l'emprise de Mabuse fait encore froid dans le dos : "L'âme des hommes doit être effrayée jusqu'au plus profond d'elle-même par des crimes inexcusables et apparemment absurdes ; car le but ultime du crime est d'instaurer le règne absolu du crime, de créer un état total d'insécurité et d'anarchie fondé sur la destruction des idéaux d'un monde condamné au naufrage". Mort ou vivant, le spectre de Mabuse continue de tirer les ficelles, et tous ses sbires d'obéir sans vraiment comprendre le pourquoi du comment. Tous sauf un, le gars Kent, auquel l'amour pour la chtite Lilli finit (forcément, comme toujours) par ouvrir les yeux. Le type se rebelle, se retrouve pris au piège dans cette pièce lynchienne où derrière un rideau le Dr Mabuse est censé donner ses ordres, parvient tout de même à s'échapper (une séquence terriblement haletante qui se termine par un tourbillon - sentimental ?- salvateur) et part aux trousses de notre grand manipulateur aux côtés du malicieux commissaire Lohmann. Une course-poursuite qui les mènera dans l'antre de la folie...
Impressionnante et captivante séquence d'ouverture, avec l'inspecteur déchu Hofmeister qui, après avoir pénétré le repère des faussaires, tente tant que bien que mal de leur échapper sain et sauf. Une "mignonne" explosion de baril pour tenter de se débarrasser du gêneur avec des effets spéciaux vintage tout à la main et au canif, et une scène angoissante dans l'appart de notre homme lorsque, téléphonant au commissaire Lohmann pour le tenir au courant de ses découvertes, il se retrouve soudainement plongé dans l'obscurité totale... Lang parsème son film de petites énigmes (le coup du nom gravé dans le verre) et de scènes d'action superbement troussées (merveilleuse séquence que celle de l'assassinat dans la voiture avec notre victime qui appuie comme un couillon et un mouton sur son klaxon pour imiter ses congénères, bruit infernal permettant de couvrir le coup de feu qui lui sera fatal), se permet quelques échappées "fantastiques" à l'esthétisme soigné (cette cellule toute zarbi dans laquelle se trouve Hofmeister en proie à des visions, la tronche abominable du docteur Mabuse dont le spectre continue de hanter le directeur de l'asile - il fout franchement la trouille ce type : j'aurais découvert le film tout chtit, je ne serais pas allé aux toilettes situées au bout du couloir pendant une semaine...). Le final, avec cette course en bagnole, permet de conclure sur un rythme trépidant, et on ne peut reprocher aux Fritz de ne pas chercher à varier les genres (du comique au dramatique en passant par la romance et l'action) et les plaisirs.
Il est vrai, aussi, qu'il y a tout de même de très longs passages en caméra fixe qui s'attardent en particulier sur le commissaire Lohmman ou sur le directeur Baum. Si les deux acteurs sont tout autant captivants (le finaud Lohmann et son constant petit sourire, l'inexpressif Baum et son air triste comme une porte de prison), il est vrai que le film baisse alors un peu en intensité, le démêlement des tous les fils de l'enquête étant forcément un peu longuet et ardu. Voilà sans doute en partie pourquoi M le Maudit continue de tenir la corde dans mon petit cœur dévoué au gars Lang, tant tous les plans semblent dans une parfaite fluidité magistralement s'enchaîner. Ce Testament continue, historiquement, de "faire date" et demeure du très bel ouvrage, mais il manque sûrement une ptite pointe de magie langienne pour pouvoir l'élever au rang de ses chefs-d’œuvre - c'est en tout cas mon humble avis. Bon demain, si tout va bien, je me ferais la version française que je n'ai jamais eu l'occase encore de voir. Je vous tiens au courant - voilà, parfaitement... (Shang - 09/06/10)
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Une merveille absolue, que je n'avais à ma grande honte jamais vue (enfin, je crois). Lang rivalise de trouvailles pour rendre son film tour à tour drôle, inquiétant, haletant, profond, prophétique, politique... et toutes fonctionnent génialement. En plus des scènes géniales évoqués par mon camarade, on ne cesse de s'extasier sur les petits traits de génie du film, au niveau du son notamment : le tic-tac obsédant de la bombe cachée dans le décor répond à un plan où un homme casse un œuf dur ; une mélodie commencée dans une scène trouve sa résolution dans une autre. En ces débuts du parlant, Lang expérimente et trouve des "trucs" parfaitement géniaux. Au niveau visuel, on est aussi assez proche des inventions formelles de la période muette de Lang (ma préférée), et outre cette scène d'ouverture grandiose, entièrement muette, tendue comme un arc, on a droit à mille jolies idées destinées à rendre la film fun, fluide, agréable et varié. Pas dérangé pour ma part par l'immobilisme de certaines séquences, qui donnent des respirations et permettent également aux excellents acteurs de développer leurs personnages. Le film est en fait un immense montage parallèle entre les agissements de Mabuse et l'enquête de Lohmann, les deux se rapprochant de plus en plus au gré du déroulement. Et on est scié de constater comme tout ça, malgré la profusion des personnages et la complexité des actions, malgré les décors variés et l'abstraction de certaines idées, tient avec une magnifique fluidité : non seulement jamais perdu mais toujours tenu, le spectateur avale tout ça d'un seul trait, entre polar à l'ancienne et fantastique, entre comédie et pamphlet politique, sans jamais trouver ça lourd, avec une grâce éblouissante. Bien sûr, le film est prophétique de l'état de l'Allemagne en ces sombres années, et il n'en faut pas beaucoup à Lang pour sortir de ses gonds face au nazisme à venir. Il considère l'idéologue nazie comme un envoûtement des foules, comme une hypnose collective : quoi de mieux en effet que de ressusciter son personnage funeste de 1922, représentant à lui seul le Mal absolu, l'emprise totale de tous par un seul, le Crime ultime. Remarquable que, dès 1933, le cinéaste ait déjà cette vision presque mystique de Hitler, et qu'il lui fasse prendre les traits d'un fou surpuissant et invincible, capable d'infiltrer les esprits même après sa mort, qui ne se résume pas à sa propre personne mais devient omnipotent. Le Testament du Docteur Mabuse est un pur chef-d’œuvre que je place pour ma part sans vergogne aux côtés de M le Maudit, mais aussi des grands films visionnaires et puissants du maître (Les Niebelungen ou Metropolis). (Gols - 12/11/25)
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