Triple Agent d'Eric Rohmer - 2003
Tiens, voilà un Rohmer que j'avais loupé ; ça tombe bien, lui aussi. Les arcanes politiques conviennent bien peu à notre compère, qui montre ici les limites de son cinéma. A force d'accumuler les mots, ils finissent par tourner à vide, et Triple Agent en est malheureusement la preuve. Terriblement verbeux, le film se mord la queue.
La bonne idée, a priori, c'est de raconter une complexe histoire d'espionnage, qui met en branle des faits historiques d'une grande ampleur, tout en restant dans l'intime. Tous les agissements de Fiodor, agent trouble à la sole d'on ne sait trop quel parti, nous sont montrés du point de vue de sa femme, Arsinoé, peintre grecque bien peu au fait des combats politiques que se livrent les nations en cette année 1936. On voit à peu près ce qui a pu intéresser Rohmer là-dedans : pour une fois, le badinage amoureux va rejoindre des choses beaucoup plus vastes, l'Histoire, la montée du fascisme, la pression communiste, l'avènement du Front Populaire... Les échanges verbaux entre nos deux tourtereaux sont ainsi jolimen
t tournés, toujours en va-et-vient entre légèreté amoureuse et secrets d'Etats. La variété des champs/contre-champs, le jeu toujours aussi "faussement faux" des acteurs, cette façon de rester avec insistance sur les acteurs en les cadrant en plans serrés : on retrouve le Rohmer qu'on connaît dans la mise en scène, avec en plus ce talent indéniable pour organiser une reconstitution historique crédible avec trois fois rien : un bouquet disposé harmonieusement, un tableau de maître, un chapeau vintage, un ou deux bouts de décor à l'ancienne, suffisent à nous faire croire au retour en arrière. Rien à reprocher donc à la beauté de la mise en scène.
Mais on s'ennuie quand même sévère devant les ratiocinations infinies des personnages, qui semblent énoncer des thèses plutôt que de discuter. Si les scènes de couple sont plutôt réussies, les débats politiques sentent la documentation poussiéreuse à outrance ; Rohmer écrit des dialogues lourdosses où chaque camp a
l'occasion d'exposer longuement ses thèses, et il ôte définitivement toute vie à ces personnages qui représentent des grands mouvements plutôt que des êtres de chair et de sang. Du coup, on lâche pied devant la trame, et on se perd quant aux motivations du personnage principal : pour qui bosse-t-il ? On ne le sait pas, tout comme il n'a pas l'air de vraiment le savoir lui-même. C'est peut-être ça, le truc : à force de bavarder sur la complexité de la politique, on finit par ne plus savoir qui on est, le Verbe représentant finalement un piège plutôt qu'un moyen de clarifier les choses. En tout cas, on est assommé sous les mots, sous leurs doubles sens, leurs mensonges, ce qu'ils dissimulent autant que ce qu'ils disent ; on comprend que Rohmer a voulu donner là l'image ultime de l'espion, mais sur deux heures ça fatigue. Le gars ajoute du coup des images d'archives (très joliment amenées, il faut reconnaître), comme gêné devant la pauvreté du matériel qu'il a filmé. Mais ça ne suffit pas : pour cette fois, Rohmer m'a tuer.
L'odyssée rhomérique est là