LIVRE : Rolling Stones, une Biographie de François Bon - 2002
J'ai mis un bon mois pour venir à bout de cette énorme pavasse, et un mois en compagnie des Stones, c'est pas de tout repos. Passionnante de la première page à la 1100ème, cette biographie "intime" de François Bon ne se contente pas de décrire des faits : elle interroge, se laisse aller à l'errance, sait parler art et création, et finit par ressembler plus au portrait d'une génération entière qu'à celui d'un groupe de rock'n roll. Fidèle au projet qu'il poursuivra avec le beau Bob Dylan, Bon veut rendre à la musique populaire sa place légendaire, son importance culturelle indéniable. Il traque littéralement jour après jour les faits et gestes des Stones, leurs excès et leur grandeur, mais c'est pour mieux se livrer à une introspection personnelle : quelle est sa place à lui, François Bon, dans la carrière des Stones, et quelle y est la place de sa génération à lui, François Bon ?
L'écriture est superbe, complexe et souvent poétique. Bon excelle comme toujours à rendre énormes les tournants d'une carrière (ici, la rencontre Jagger/Richards, la mort de Brian Jones, le concert d'Altamont, la création de Satisfaction, la descente aux enfers de Richards), sachant consacrer de très longs passages à quelques secondes seulement : le meurtre en plein concert, ce cri qui retentit à quelques mètres du groupe, constitue par exemple un violent focus dans la trame de cette histoire, comme un point d'orgue autour duquel tout s'articule. Inversement, il sait aussi survoler avec puissance des pans entiers de vie, toujours dans un mouvement ample et très tenu. La vie des zigottos est riche en anecdotes, c'est évident, mais on sent que Bon ne se laisse pas aller à l'hagiographie bête et méchante, à la seule admiration un peu adolescente (même si elle y est aussi) : il est souvent sévère, dédaigneux même par rapport à certaines poses des Stones, à certains de leurs choix, et pointe allègrement leurs défauts : inculture crasse, crâneries de gosses, trahisons multiples. Les personnages "secondaires" y sont traités avec énormément de finesse, comme ce pianiste (Ian Stewart) qui a suivi le groupe toute sa carrière sans jamais que les autres le considèrent comme un vrai Stones, comme ces innombrables femmes d'une nuit, comme ces hommes d'affaire, comme ces gardes du corps, fans, dealers et autres chauffeurs douteux qui ont fait la réputation sulfureuse du groupe.
Surtout, et c'est là que le livre est le plus précieux, Rolling Stones une Biographie parle de musique. Si toutes les anecdotes sont là, les plus beaux passages sont ceux où on tente de mettre le doigt sur ce qui fait le son-Stones, leur marque, leur génie. La précision sur ce qui concerne la guitare de Richards ou la batterie de Watts est extraordinaire, tant le challenge est osé : arriver à parler concrètement de choses abstraites, l'Art, la création, la musique. Bon laisse très souvent la parole aux membres du groupe, en anglais s'il vous plaît, si bien qu'on voit vraiment les personnages exister, les caractères évoluer. Les petites remarques de l'auteur, qui viennent mettre en doute ou corroborer ces paroles, sont parfaites d'"objectivité subjective". A la toute fin du livre, Bon se laisse enfin aller à un autoportrait en fan des Stones absolument bouleversant, démontant le projet de ce livre en vrai sentimental. Un projet grandissime et qui donne un bouquin immanquable sur toute une génération. Que ceux qui aiment la musique (et pas seulement celle des Stones) réservent leur mois prochain.