Gagnant quand même (The Shamrock Handicap) de John Ford - 1926
Aaaaaah l'Irlande, ses troupeaux de moutons, sa nature verdoyante, ses jolies jeunes filles pures, ses garçons pas fute-fute mais si dynamiques, ses grandes mandales dans la tronche à la moindre contrariété, son antisémitisme atavique... Voilà un film sponsorisé par l'office du tourisme du bon vieux pays irlandais, qui tend à prouver par A+B (les personnages ne connaissant pas franchement le reste de l'alphabet) que c'est le plus beau pays du monde et pis c'est tout. Jamais été un grand client de ces films nationalistes pleins de bon sens (disons un large spectre qui passerait par Pagnol et irait jusqu'à Loach), surtout si comme ici ils débouchent sur un fond légèrement douteux : dans son exaltation, dans sa déclaration d'amour sans nuance à son pays, Ford met tout dans le même panier, les beautés comme les horreurs de son peuple, traitant tout avec une égale tendresse. Quand il s'agit de l'amitié indéfectible entre Irlandais aux 4 coins du monde, on sourit amicalement ; quand il s'agit de se gausser des Noirs et surtout des Juifs, simplement parce que c'est comme ça qu'on est en Irlande nom de diou, je suis moins preneur. Re-situons certes ce film dans son époque, et fermons les yeux sur ces sorties racistes pur jus (on entend quand même un jockey juif espérer que son cheval n'est pas au courant de sa religion, pour ne pas qu'il le renverse...), même si le vrai "Handicap" du titre est peut-être bien là.
Or donc, l'Irlande resplendit de mille feux, peuplée de petits personnages rigolos qui s'engueulent, se saluent de champs en champs, picolent et s'aiment entre eux. Un brave gars (Leslie Fenton, curieusement efféminé) est engagé par un riche agent pour aller faire le jockey aux States, et contraint de ce fait d'abandonner sa douce Irlandaise (Janet Gaynor, mignonette). Neil va emmener sa culture avec lui (entendez : se mettre sur la gueule avec d'autres jockeys), et gagner des courses. Toute sa petite famille viendra le rejoindre pour une dernière course, celle de tous les dangers, avec comme discours "je suis d'Irlande, donc noble, courageux et très musclé". Devinez qui va gagner et qui va épouser Janet Gaynor à la fin ; devinez également dans quel pays ils vont faire leurs noces. C'est ce qu'on appelle une historiette à deux sous, mais le moins qu'on puisse dire c'est que Ford n'a pas d'autres ambitions que celle de réaliser un film tonique et léger, et qu'il y réussit très bien. On peut même dire qu'il dépasse assez largement le cahier des charges, se permettant quelques expériences poilantes avec sa caméra et quelques séquences spectaculaires.
Si le carnet de commande est rempli avec soin (comédie, amour, aventures, gags sympathiques), Ford tente des tas d'options de mise en scène qui valent le coup. Avec les intertitres, notamment : parfois joliment illustrés de dessins champêtres taquins, ils peuvent également être "animés" (les cris de joie de la foule disposés en dessin dans le carton), voire être écrit en langue étrangère (le patois irlandais, ou même l'hébreu quand le fameux Juif prie pour la victoire de son canasson). C'est très rigolo, et ça ajoute une énergie agréable à ces passages obligés que sont les intertitres. Les courses de chevaux sont également très tonique, la variété des angles de prises de vue bluffant carrément : plans larges, prises sous le cheval, travellings virtuoses, gros plans sur les jockeys, c'est un festival qui fait exploser les mouvements. Parfois même, Ford se permet de déconnecter complètement de son histoire, juste pour le plaisir d'une audace filmique : la scène quasi-fantastique où le Black se perd dans l'hôpital et délire sur les chirurgiens n'a rien à voir avec le reste, pulvérise tout les rythmes et tout le déroulement de la trame, mais on s'en fout : c'est joli à regarder
et rigolo. Le film est donc tout décousu, passant de la comédie pure à la chronique sociale, du film "de sport" à la bluette, mais finalement le résultat est vraiment plein de fraîcheur.
Ford fait une vraie déclaration d'amour sincère à son pays et à ses habitants, très maladroitement dans le scénario, très franchement dans sa mise en scène, et on ne s'en plaindra pas, tant il y a de choses à se mettre sous la dent. Une petite bulle.