Chrysanthèmes tardifs (Bangiku) (1954) de Mikio Naruse
En filmant les relations entre trois anciennes geishas dans l'après-guerre, Naruse parvient magnifiquement à illustrer les différences entre une fourmi solitaire et des cigales dépensières, mais aussi à démontrer parfaitement que, malgré les apparences, l'argent est loin de faire le bonheur. Kin, interprétée par l'excellente Haruko Sugimura, est plus radine qu'une Auvergnate d'origine écossaise. Après avoir pris sa retraite en tant que geisha, elle a mis un petit pactole de côté qu'elle continue à faire prospérer en achetant des maisons ou des terrains. Elle a à son service une jeune femme sourde et muette ce qui lui assure une tranquillité parfaite : ce n'est pas elle qui va déblatérer sur son compte dans son entourage. Kin est intraitable. Bien qu'il s'agisse d'anciennes collègues à elle, Kin ne laisse par exemple rien passer à Tamae et Tomi lorsqu'il s'agit, chaque mois, de payer leur loyer. Ces dernières, qui vivent ensemble et jouissent encore de la compagnie de leur fils et de leur filles, sont à chaque fois obligées de quémander quelques jours de sursis.
Si Kin est aujourd'hui complètement esseulée, elle a eu par le passé plusieurs amants. L'un d'eux, qui a tenté de la tuer et de mourir avec, est justement dans le voisinage. Il vient rendre une ultime visite à cette ex-"geisha de sa vie" pour lui emprunter assez d'argent pour partir en Corée. Cette dernière le bat froid, le recevant sur le seuil de la porte, ce qui doit plus ou moins correspondre au Japon à la honte suprême pour trente-huit générations. Pas commode la Kin, même s'il semblerait que son coeur ne soit pas tout à fait mort. Elle garde en effet une immense tendresse pour un certain Tabe, un homme marié qui doit également lui rendre visite dans les prochains jours... Cette visite tourne malheureusement littéralement au cauchemar, Tabe, complètement bourré, demandant non seulement de la thune à Kin mais draguant aussi au passage la chtite sourde et muette toute effarouchée. Kin brûle dans la foulée la photo de cet homme, ce qui doit correspondre au Japon à une malédiction pour soixante-seize générations. "Les hommes sont comme des vampires qui se servent des femmes" - cette déclaration a le mérite d'être claire et on se fait tout petit dans notre fauteuil. Le dernier plan sur Kin la montre descendant un rude escalier, comme s'il n'y avait dorénavant que l'enfer de l'argent qui pouvait la maintenir en vie...
Certes, Tamae et Tomi (cette dernière ayant en plus une certaine tendance à griller son peu d'argent au jeu) ne roulent pas sur l'or et ne trouvent guère un réconfort extraordinaire dans leurs enfants respectifs. Le fils de Tamae se plairait presque à faire le gigolo et décide soudainement de s'envoler vers une autre ville pour bosser, comme s'il ne voulait plus être un boulet pour sa maman. La fille de Tomi est, elle, libre comme l'air, et quitte sur un coup de tête le foyer pour aller se marier avec un type plus âgé, sans vraiment se soucier de ce que pense sa mama. Pas vraiment de quoi sauter au plafond devant l'attitude de leur progéniture mais Tamae et Tomi savent se serrer les coudes. Elles nous livrent d'ailleurs une ultime scène - Marylin vue par le Japon, vaut son pesant de sushi - ponctuée par un grand éclat de rire : elles sont loin d'avoir abdiqué moralement, comme si leur charme, grâce à leur association, était loin d'être complètement éteint...
Trois portraits de femmes intimement mêlés (il s'agit en fait de l'adaptation de trois nouvelles indépendantes signées au départ Fumiko Hayashi) qui permettent à Naruse de décrire par petites touches les hauts et les bas, économiquement parlant, de nos trois geishas retraitées : mais qu'importe finalement l'argent par rapport à la solidarité. Petite leçon sobre mais percutante.


