Lola Montès (1955) de Max Ophüls
Quitte à faire grincer quelques dents, je ne suis pas un fan inconditionnel de Lola Montès, préférant les trois précédents films du Max. Il serait néanmoins un peu bêta de faire la fine bouche, d'autant que cette version restaurée est pétaradante de couleur et d'images à la beauté viscontienne. La virtuosité de la mise en scène du cinéaste explose lors des séquences de cirque, et si l'on retrouve les "traditionnels" mouvements de caméra du maître en forme d'ellipse qui épousent la forme de la piste de cirque (la scène notamment où, sur un fil, Lola se déplace de ville en ville) jusque dans les séquences de son passé (la visite chez les peintres (pour réaliser le tableau de Lola) où le roi de Bavière choisit, magnifique idée, le plus laborieux d'entre eux pour garder Lola le plus longtemps possible auprès de lui ; ou encore lorsque le Palais de Lola est attaqué par les manifestants), on a droit également ici à des mouvements à la verticale, notre Lola, mise en pâture au public, s'élevant toujours plus haut dans les cieux infernaux du cirque... Plus dure, vous connaissez la suite...
Là où le bât blesse (à mon très humble avis, fort contestable), c'est plus au niveau du rythme des séquences de "reconstitution" de son passé. Rien à dire au niveau des décors, de l'utilisation des paysages en scope comme pour mieux accentuer le côté "carte postale" de ce "conte", simplement moins charmé, aussi bien par le (non) jeu d'une Martine Carol qui manque terriblement de relief que par une certaine mollesse des situations qui finit par plomber un peu l'ambiance. Dommage que toutes ces vignettes du passé ne soient pas à l'image de cette magnifique séquence pleine de peps et d'efficacité lorsque Lola quitte brusquement la scène où elle danse pour incendier le chef d'orchestre (elle apprend que ce dernier lui a menti, pour devenir son amant, en lui disant qu'il était divorcé) avant d'aller s'excuser auprès de la femme de ce dernier qui assiste à la scène. C'est fulgurant, à l'image de l'honnêteté foncière de Lola ; même si dans les autres séquences (à l'exception de l'ultime flash-back, en Bavière, où elle trouve un certain apaisement) Lola est rarement à son avantage face aux hommes qui ponctuent sa vie - la mise en scène traduisant du même coup un certain malaise qui lui pèse -, en tant que spectateur ces longs morceaux, formellement splendides, sont un peu moins faciles à digérer à la longue... A moins que l'atmosphère ultra lourde et humide d'un Shanghai post typhonesque m'ait assommé, mais po sûr.
Il faut reconnaître, malgré cette petite pointe de déception qui perce, à voir enfin ce film dans sa version originale, qu'Ophüls se permet les plus extravagantes trouvailles comme ce cadre qui ne cesse de diminuer
pour les séquences plus intimes et de s'élargir au max lors des séquences "spectaculaires" du cirque. On sent constamment chez le cinéaste la volonté de ne rien laisser au hasard sur le plan technique, ce qui ne l'empêche point d'expérimenter les choses les plus osées. Ophüls, comme dans La Ronde (on retrouve d'ailleurs un manège) s'attache une nouvelle fois à boucler la boucle en situant le premier et le dernier flash-back dans un carrosse. Si le premier est d'une taille démesurée, sans doute à l'image de la grandeur des espoirs de Lola quant à son destin, le dernier est minuscule comme si son avenir était dorénavant bouché, l'essentiel de sa vie étant derrière elle... Elle a tout essayé et finalement tout perdu, elle en semble la première consciente. A la fin du spectacle, elle finit par être exhibée dans une cage, se "vendant", au sens propre, aux spectateurs (comme elle a déjà vendu sa vie en en faisant un spectacle) qui, pour un dollar, peuvent venir toucher ce phénomène de foire... (on pense forcément à Freaks, revu - ah ben ça alors quelle coïncidence! - justement ce matin). C'est trrrrrrrrrrès beau, indéniablement, la mise en abîme dans le concept de la mise en scène de la mise en scène d'une vie (ce passé de l'héroïne "reconstitué", entre réalité et imaginaire, et offert comme divertissement aux spectateurs - du cirque et du film...) mais un tantinet décevant au niveau du rythme de l'ensemble - vous avez droit, ceci dit, de me lancer un œil torve et de faire une petite moue de dédain. (Shang - 14/08/09)
_____________________________________________
/image%2F0405316%2F20241120%2Fob_ee2e4a_s-910-ca0bbc.jpg)
Ça faisait mille ans que je n'avais pas revu ce film, qui m'avait, tout comme mon compère, toujours semblé être un objet magnifique mais froid, et qui ne titillait pas mon ptit coeur. A le revoir aujourd'hui, je ne peux que m'incliner devant cette vision tout de même surpuissante de l'existence, ce film à la fois spectaculaire et intime, divertissant et philosophique. Ophüls nous entraine dans un mouvement chorégraphique et cinématographique complètement immersif pour nous raconter la vie (et la déchéance) de cette pauvre Lola, maîtresse totale des hommes, mais qui va finir par se faire dévorer par eux (car, c'est bien connu, les hommes gagnent toujours). Ophüls revient aux sources du cinéma, à l'époque où il n'était qu'un théâtre d'ombres, le relie à la danse et au cirque, et nous offre une succession de vignettes d'une invention prodigieuse. C'est la partie au cirque qui est la plus géniale : la rapidité de narration, le mélange des langues, les déplacements suavissimes de la caméra, le très bel équilibre entre petits trucages de scène et grands mouvements d'appareil, la débauche de moyens, le maniement du grotesque qui est presque comme un commentaire de la vie elle-même, et surtout l'utilisation de la frontière entre spectacle et réalité... : on se croirait dans un rêve, à la fois émerveillé par le procédé et désolé pour cette petite victime de la société du spectacle qu'est Lola. Elle apparait vraiment comme l'agneau sacrificiel, jouant sa vie pour raconter son passé ("Plus haut, Lola, plus haut !"), légende déprimée contrainte aux pires mises en scène. Le spectacle proposé par le gourmand Peter Ustinov est à la fois putassier et merveilleux, enfantin et morbide.
/image%2F0405316%2F20241120%2Fob_9a03a8_lolamontes-590x308.jpg)
Dans un même mouvement, le film égrène les grandes étapes de l'existence de Lola, dans des flash-back judicieusement choisis, tous symboliques d'une facette de la jeune femme : maîtresse de Liszt, honnête et franche, trahie par ses amants, aimant l'or et le luxe, épouse d'un roi, autant de tableaux mis en scène avec une élégance totale. Certes, c'est parfois un peu froid, ça frôle l'art pour l'art, et toutes ces vignettes ne sont pas passionnantes. Je suivrai également mon gars Shang sur le jeu de Martine Carol, qu m'a semblé un peu fadasse. Mais mis à part ces petites réserves, on reste sidéré par la mise ne scène, très formelle, toujours intelligente et visuellement splendide. Mon effet préféré à moi, ce sont ces centaines d'amorces qui obstruent la vision tout en donnant de la profondeur au plan : les acteurs sont très souvent placés derrière des cordes, des vitres teintées, des câbles, des pans de murs, qui occupent une grande partie de l'écran. Ça donne un effet bizarre, on est comme à l'intérieur et à l'extérieur en même temps. Mais que dire aussi de ces mouvements circulaires, de ces très longs plans diaboliquement complexes, de ces travellings qui vous emmènent dans des lieux et des atmosphères radicalement opposés en un seul mouvement, de ces changements d'éclairages très francs, de cette utilisation du son et des voix ? C'est vraiment une école pour tout élève de cinéma, mais tous ces "trucs" sont utilisés avec pertinence, au bon moment, pas comme ces gars qui veulent en mettre plein la vue : Ophüls use de la technique pour donner de l'émotion, pour donner à lire une subtilité dans son scénario, pour mettre en valeur les personnages, la situation, le sensation. Bref, me voilà bien scié par Lola Montès, la marque indéniable d'un vrai génie. (Gols - 20/11/24)
/image%2F0405316%2F20241120%2Fob_5dab44_lola-montes.jpeg)



