Que la Bête Meure (1969) de Claude Chabrol
Un bon Chabrol n'est pas forcément un bon film (alors qu'un excellent Tavernier restera un mauvais... je suis caustique ce matin) mais faut reconnaître, sans état d'âme, que Que la Bête Meure se situe malgré tout dans le haut du panier. C'est un polar ultra classique (un accident, un homme cherche le coupable pour l'éliminer), une histoire de vengeance qui est un plat, non seulement, qui se mange froid, mais qui est surtout - rien d'étonnant connaissant Chabrol -, affaire de gourmet :" Pendant d'interminables heures, je lui ferai mériter sa mort / Je n'ai pour arme que ma patience / Je savoure sa mise à mort...". Pas de doute, Michel Duchaussoy est vénère.
A la suite de la mort accidentelle de son fils, un écrivain, apparemment veuf, n'a plus qu'un seul but : retrouver le coupable et lui faire payer sa race. Alors même qu'il désespère de trouver une piste, il pense que le hasard finira bien un jour par le mettre sur la voie... Et le hasard survint. Alors qu'il se trouve en pleine campagne, embourbé dans un petit chemin de terre, un gars du coin lui parle d'un couple à la voiture cabossée auquel il est arrivé la même mésaventure, la journée même où il a perdu son fils. Parmi les deux individus, il y avait une jeune actrice de la téloche que notre héros vénère parvient à rencontrer... Lorsque cette dernière évoque son beau-frère, garagiste, il sait qu'il tient le bon bout. Notre homme est déterminé, prêt à tout pour parvenir à ses fins et drague cette blonde en un tour de main : "Quand on poursuit un but comme le mien, écrit-il dans son petit carnet noir, l'émotion doit être bannie". Chabrol va se montrer relativement impitoyable pour nous présenter à la fois cette petite bourgeoisie de provinciaux parvenus et cet homme, ce monstre, cet être "abominable" incarné à la perfection par Jean Yanne. Lors d'un long plan séquence qui nous balance constamment d'un bout à l'autre du salon, alors que chaque petite craquelure du parquet trahit la gène des invités, a lieu une discussion d'anthologie entre la maîtresse de maison, ses hôtes et son invité de choix, l'écrivain : qu'on parle, de météo (forcément), de problèmes de circulation, de pollution ou de Nouveau Roman, c'est d'une platitude diabolique : tout l'art du remplissage du vide avec le bruit des mots dans une assiette. Et puis arrive enfin dans un bruit de jurons et de colère notre gueulard et tueur sans foi ni loi, un Jean Yanne dont le fils aura pour lui ces quelques mots tendres :"Le salop, le dégueulasse, je voudrais qu'il crève". On sent bien que notre écrivain n'est pas le seul à nourrir quelque rancune à l'égard de ce garagiste dont la pourriture suinte par toutes les pores. Le face à face entre Duchaussoy, toujours terriblement calme, et Yanne, toujours sur le qui-vive, hargneux comme un animal blessé, est tendu comme une voile de navire : lequel des deux tombera le premier à l'eau ?
Même si la fin est plus tortine que prévue (avec l'inspecteur Maurice Pialat, messieurs, s'il vous plaît : plus débonnaire et futé tu meurs), la trame ultra linéaire demeure relativement plan-plan. Mais bon, ce portrait d'une véritable ordure est tellement crédible, cette bourgeoisie provinciale tellement pathétique, qu'on finit par pardonner à Chabrol (bah, on l'aime bien, finalement, le bougre) les petits coups de mou du récit et le manque d'audace, en général, dans la mise en scène. (Shang - 11/02/09)
On est bien d'accord pour reconnaître à ce film sa place de must dans la carrière en dents de scie du compère Chabrol. Le scénario est proprement diabolique, dopé en plus par cet esprit très littéraire que le gusse a beaucoup moins pratiqué que son comparse Truffaut : "Je vais tuer un homme. Je ne connais ni son nom, ni son adresse, ni son aspect physique. Mais je vais le trouver et le tuer.", dès la première phrase le ton est donné, une atmosphère à la fois distancée et douloureuse qui imprègne tout le film. Il faut dire que le jeu rentré et absolument parfait de Duchaussoy renforce cette impression : le bonhomme est froid et déterminé comme la mort elle-même, si bien qu'on finit par se demander si la bête du titre n'est pas autant le bourreau que sa victime. Chabrol en fait un écrivain, et la lente dissection de ses tortures mentales, de ses obsessions vengeresses et des faits et gestes de sa cible mettent à distance un récit pourtant diablement chargé en émotions. L'absence d'affect affichée par Duchaussoy fait froid dans le dos, depuis la négation de la mort de son fils (il ordonne à la bonne de ne parler de lui qu'au présent) jusqu'à ce sadisme presque indifférent qu'il fait subir à la belle Hélène (superbe scène de révélation au restaurant, un jeu très ambigu devant le garçon qui découpe un canard, du Hitch en plein), en passant par la manipulation mentale qu'il exerce malgré lui sur le fils de ce maudit Paul Decourt. Froideur qui renvoie à la sorte d'objectivité du Nouveau Roman, cité avec ironie lors de la conversation sans nerfs relevé par mon compère Shang (effectivement, au passage, une des plus belles scènes de Chabrol, et une entrée de personnage proche du théâtre : après une demi-heure, le "monstre" fait son apparition, d'abord par le son, ensuite par l'image, et c'est Tartuffe de Molière qui est cité).
Face à ce monstre de froideur et de calcul, ayant perdu son humanité face à la douleur de perdre son fils, le personnage de Jean Yanne fait presque figure de caricature. Prolo abandonné dans un milieu de bourges, être déclassé, ramassis de vielles haines de classe, de rancunes, de machisme, le personnage (même parfaitement interprété par Yanne) est peut-être un peu too much, et c'est dommage. Il fallait sûrement ça pour que le film sorte de ses gonds mathématiques et rigides, pour montrer que le personnage n'appartient quasiment pas à ce film bourgeois, pour le rendre en fin de compte sympathique en ce qu'il se heurte à sa classe aseptisée et polie (un peu comme le Boudu de Renoir) ; mais la différence de jeu entre lui et les autres personnages fait un peu grincer des dents. Dans la scène hyper-sophistiquée de confrontation entre les deux personnages principaux, génialement mise en scène, ils retrouvent pendant quelques minutes un équilibre de jeu absolument parfait. Le film se termine par un nihilisme total ("Il faut que la bête meure. Mais l'homme aussi. L'un et l'autre doivent mourir."), une morale grinçante et anti-bourgeoise qui renvoie tout le monde dos à dos, celui qui tue par crétinerie et celui qui tue par vengeance. Bref, grosse satisfaction devant ce film aussi troublant dans son scénario que maîtrisé (et là, je m'oppose avec le gars Shang) dans sa mise en scène. (Gols - 25/08/18)




