LIVRE : La Traversée de l'Eté (Summer Crossing) de Truman Capote - 1943
Le voilà donc, ce fameux manuscrit d'un Truman Capote de 19 ans, qui a ressurgi il y a 3 ans des cartons. L'aura mythique autour de la parution de ce livre est presque aussi forte que son contenu, et on aborde ça avec la circonspection de rigueur.
Et dès les premières pages, on est rassuré : on a bien affaire à un très beau texte de Capote. La Traversée de l'Eté, c'est tout à son avantage, n'est pas encore embarrassé des tics de narration qui handicaperont beaucoup de textes de Truman par la suite ; on n'y trouve pas encore ce dandysme précieux, cette méchanceté gratuite, cette prétention presque schyzophrène, cette auto-satisfaction douloureuse. A 19 ans, Capote est encore un jeune gars plein d'espoirs et de sentiments purs. Il trousse donc une petite histoire se déroulant sur un été : la riche Grady, jeune fille rêvant de devenir une femme, tombe amoureuse de Clyde, gardien de parking. Affres de l'amour, barrières des classes sociales, pressions familiales, difficile découverte de la sexualité : le temps d'une saison, la petite fille va devenir une adulte et faire l'expérience de l'âpreté de la vie. Sur ce thème fitzgeraldien, Capote fait preuve d'une très grande inspiration quand il s'agit de créer une image, de mettre le doigt sur une émotion. Le roman est d'une sensibilité pleine d'acuité, et on dirait que le jeune Truman a déjà tout compris de ce que va lui réserver la vie. D'une facture classique, le texte est pourtant étonnamment moderne dans son fond, traitant avec audace du sexe, de la révolte, du refus des valeurs judéo-chrétiennes. Bien sûr, il reste encore pleins de défauts, quelques comparaisons un peu maladroites ou naïves, une étrange construction (le dernier chapitre est beaucoup trop rapide, bancal par raport aux rythmes très précis du début), quelques faiblesses au niveau de la psychologie des personnages. Mais il y a déjà là-dedans la précision du style, une forte posture face à l'existence, la beauté des "mouvements internes" de chaque chapitre, et la grande sensibilité acerbe de Capote. On n'est pas encore dans La Harpe d'Herbe ou Les Domaines Hantés (pour ne citer que les textes qui sont dans cette veine romanesque), mais La Traversée de l'Eté est loin d'être un fond de tiroir : c'est la preuve d'un talent naissant.