Ennemis intimes (Mein liebster Feind - Klaus Kinski) (1999) de Werner Herzog
Il y a certes quelques redites avec les différentes interviews données par le passé sur les relations explosives entre Herzog et Kinski (lorsque sur le tournage d'Aguirre Werner a menacé Klaus de le flinguer avec sa carabine, alors que Kinski menaçait de définitivement quitter le tournage - cela restant purement au niveau des mots) ainsi qu'avec les images du reportage Burden of Dreams sur le tournage de Fitzcarraldo, qui montre parfois la tension extrême sur le plateau ou le danger de certaines séquences ; il est malgré tout intéressant de sentir le besoin d'Herzog de faire ce genre de film-hommage à son "meilleur ennemi". Certes, il n'est pas toujours tendre avec les multiples accès de folie furieuse de Kinski, il est loin de chercher à embellir nostalgiquement leurs prises de gueule et leurs différends artistiques, mais il finit aussi par convenir que leur association -dangereuse et violente- a toujours fini par profiter au film. De même lorsque Werner avoue avoir eu envie u
n jour de mettre le feu chez son ami Klaus (seul un ami de ce dernier l'empêcha au dernier moment de passer à l'acte), il tente de relativiser leur haine qui tend à ressembler surtout à une drôle d'association pour le pire et le meilleur. La séquence d'ouverture est particulièrement croustillante, Herzog mimant les crises soudaines de Kinski, dans un ancien logement qu'ils ont partagé pendant quelques mois, sous les yeux ahuris de deux bons bourgeois allemands qui semblent se demander si l'esprit destructeur de Kinski ne va pas finir par revenir dans leur belle cuisine équipée ; c'est assez savoureux. Tout du long, même si Herzog ne mâche pas toujours ses mots sur la mégalomanie ou l'égocentrisme de son acteur, on sent qu'un véritable respect a fini par les unir. Quelques moments également relativement apaisants et tranquilles avec l'actrice de Woyzeck, Eva Mattes, ou avec Claudia Cardinale qui sont particulièrement tendres avec le souvenir de Kinski, ainsi qu'une belle balade devant des photos de tournage faisant comprendre que la photo en noir et blanc ci-contre est en fait totalement mise en scène pour l'objectif (si Kinski et Herzog se sont frottés ou menacés plus d'une fois, ils ne se sont point lattés pour autant), comme pour donner un peu plus de poids à la légende de ce curieux couple de cinéma résolument détonnant. Sans vouloir faire table rase du passé et de leurs frictions, Herzog, par le choix notamment des dernières images montrant Kinski adoptant un papillon ou jouant sur avec un immense morceau de tissu dans le vent, rend un ultime hommage à l'esprit volubile de Kinski avec une sorte de tendresse finalement avouée. (Shang - 17/05/08)
_____________________
/image%2F0405316%2F20240626%2Fob_30ca91_mein-liebster-feind-16.jpg)
C'est pas tout d'écrire des livres sur Herzog, encore faut-il voir ses films. J'avais vu le ci-devant Ennemis intimes au cinéma, non sans admiration, mais non sans un brin d'agacement également, me souviens-je, quant à ce qui m'avait paru être de l'entre-soi. A la revoyure, je m'incline : c'est du très beau travail de la part de Herzog, qui rend ici hommage à l'acteur qui a beaucoup contribué à sa gloire (et c'est réciproque), indissociable de son œuvre, mais aussi sacrément fêlé et ingérable sur les tournages. Mais je n'y ai pas cette fois perçu d'entre-soi : il parvient par ces simples images, par ces témoignages mesurés, à parler tout simplement du métier d'acteur, en prenant comme exemple le plus radical d'entre eux. Kinski, c'est l'ancienne école des acteurs, ceux qui pensaient qu'il fallait entrer complètement et jusqu'à la folie dans un rôle pour en rendre toute la sève. Qu'il se soit retrouvé au sein des projets déments de Herzog, eux-même complètement border-line, n'a pas contribué à l'assainissement de son esprit et à la nuance dans cette direction-là.
/image%2F0405316%2F20240626%2Fob_0db91d_csm-mein-liebster-feind-10-be532826ad.jpg)
Sanguin, fragile, égoïste et égotiste, obsédé par la perfection, il a pu ainsi, perdu dans les confins de la jungle, laisser libre court à sa folie, à la fois freiné et encouragé par un Herzog qu'on devine comme à son habitude bien manipulateur avec l'acteur : ses films ont indéniablement profité de la démence de Kinski, et il a beau prétendre qu'il voulait le tuer et qu'il est souvent tombé dans l'indécence lors des tournages, on le sent aussi bien enthousiasmé par le résultat ; il commente tout ça sur son ton marmoréen, mais on le sent très à l'aise avec ce monde de la marge, ces instants d'hystérie, ces débordements. C'est Herzog : il adore les gens branques, mais il fait mine de les condamner. C'est pour ça qu'on l'aime, et c'est pour ça qu'on aime beaucoup ce film, qui est à son image. Il ressuscite un temps du cinéma révolu, celui des énormes projets mis en place par une bande de dingues et menés au bout quels que soient les obstacles. On revoit avec plaisir quelques plans magnifiques obtenus jadis par un Herzog touché par la grâce (cette descente des porteurs le long de la falaise bordée par le brouillard, popopo), on regarde amusé les colères homériques de Klaus (qui vérifie le dicton "Chien qui aboie ne mord pas"), et on se dit que cette collaboration sur le fil était sûrement nécessaire aux deux parties pour accoucher de tels moments de magie (dans Woyzeck, notamment, que je n'ai jamais vu mais qui a tout l'air superbe). Ennemis intimes est autant le portrait d'une complicité chaotique entre deux grands artistes qu'un retour nostalgique sur les grands films de Herzog, une sorte de bilan de ses films au moment où le cinéma (et les acteurs) est à un tournant de son évolution. Joli film mélancolique et tendre, à la fois cruel et amoureux de ce personnage faramineux, seul vrai absent du film (pour cause de décès) mais qui le hante puissamment. (Gols - 26/06/24)
/image%2F0405316%2F20240626%2Fob_8a4b6f_mybestfiend-web1.jpg)
Venez vénérer Werner : ici

