Ils aimaient la Vie (Kanal) (1957) d'Andrzej Wajda
Derrière ce titre français couillon, se cache un petit joyau noir de film de guerre sur le soulèvement de Varsovie. Film tragique s'il en est puisque dès le début, alors qu'on nous présente une poignée de résistants polonais, on nous annonce qu'il faut bien les regarder une dernière fois car aucun ne va survivre... Du coup, on ouvre bien les yeux.
On est en 1944, dans un décor de ruines, et ces jeunes résistants sont constamment pilonnés par les Allemands. Ils tentent au maximum de camper sur leur position mais avec un lance-missile, trois mitraillettes et des poings fourbus, ils ne peuvent pas grand chose face aux tanks et aux obus des Boches. Ça explose à tout va, on se demande où Wajda a pu trouver un tel décor de maisons détruites et on se dit que la Pologne en 1957 était loin d'être reconstruite. On prend le temps de nous présenter en détail certains de ces hommes dont un compositeur qui s'installe au premier piano venu -et ça tombe bien, il y en a un intact-, un supérieur qui s'est amouraché d'une petite brune collée à ses basques, ou encore un jeune homme fougueux, rapidement blessé lors d'une attaque, qu'aime une grande beauté blonde, agent de liaison. Rapidement devant l'avancée inexorable des Allemands, il leur faut prendre une décision et le seul échappatoire sont les égouts qui traversent la ville de part en part. Cette soi-disante sortie de secours s'avère vite un véritable cauchemar où les hommes sont pris comme des rats.
Wajda, après nous avoir montré la situation explosive et désespérée en surface, nous plonge dans les méandres boueuses et infinies de ce labyrinthe infernal. Ce n'est pas un hasard si le compositeur finit par citer Dante, juste
avant de péter un câble et de partir en solo, les yeux vides, jouer de l'ocarina dans ces couloirs de la mort. Au début, c'est la panique - les Allemands auraient laissé des gaz - puis peu à peu, à mesure que l'énergie, tout comme l'oxygène, se font plus rares, on se rend compte que ces égouts seront pour la plupart leur tombeau. Ils se perdent, se cognent, s'engluent, toutes les sorties éventuelles constituant autant de pièges : si la blonde et son ami blessé échouent devant une grille qui donne sur le fleuve, le supérieur finit par exploser de colère - "il faut que je sorte pour ma femme et mon enfant" - devant les yeux enamourés de la petite brune qui se tire une balle ; ceux qui parviennent enfin à retrouver la lumière du jour tombent dans une caserne occupée par les Allemands, où les résistants, noirs comme des mineurs, préfèrent souvent la mort au sursis ; d'autres enfin tentent de dégoupiller des grenades qui leur barrent le passage et qui leur explosent à la tête.
Noir, c'est noir, c'est le moins qu'on puisse dire, et Wajda fait preuve d'une grande maîtrise pour nous faire ressentir le délire claustrophobique de ces hommes qui perdent peu à peu prise avec la réalité. 250.000 hommes trouvèrent la mort lors de ce soulèvement, résistants et population civile, et ce film constitue un hommage effrayant sur leur sens du sacrifice et leur volonté d'aller jusqu'au bout... de l'impasse. Impressionnant et à voir absolument. (Shang - 09/06/07)
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Un véritable éblouissement : comme quoi, il faut toujours suivre les conseils de Shang, même 18 ans après. Je reste épaté par cette tragédie sur fond de tragédie guerrière, surtout parce que Wajda, loin des films un peu propagandistes dès qu'il s'agit de toucher à l'Histoire de la Pologne, filme au ras du bitume, et même au-dessous puisque l'essentiel de l'intrigue se déroule sous terre. Tous les personnages, malgré leur facture tragique, bigger than life, ont cette pâte humaine, tous ont leurs grandeurs mais aussi leurs petitesses. De ce matériau humaniste et réaliste, Wajda tire une sorte d'odyssée infernale qui s'intéresse plus au massacre, à la défaite, qu'aux grands faits héroïques. Ces gens ne sont pas des héros, mais des hommes et des femmes pris au piège, qui font tout pour s'en sortir... et n'y arrivent pas. Une première partie presque néo-réaliste, documentaire, avec cette ville ravagée par les bombardements et cette poignée d'hommes offrant encore une résistance dérisoire, puis une partie expressionniste, presque fantastique, quand la troupe s'enfonce dans les égouts : la dualité entre les deux univers (le dehors et le dedans, le dessus et le dessous, la vie et la mort) est magnifiquement exploitée par le style. On reste en tout cas ébahi par la force visuelle des plans (ces cadres, bon dieu, ces cadres !), par le nihilisme du scénario, par la fatalité qui s'abat sur ces êtres de chair et de sang, et par la force de vision de Wajda, qui mêle Shakespeare à Dante dans un même mouvement. Chef-d'oeuvre. (Gols - 29/07/25)
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