LIVRE : Les Muses Parlent de Truman Capote - 1956
J'ai toujours dit que j'aimais beaucoup Truman Capote, mais il faudrait quand même pas qu'il profite de mon admiration pour me donner à lire des médiocrités comme Les Muses Parlent. Ce livre, ni fait ni à faire, brouillon et lâché, tente de retracer, à la manière journalistico-comique qui a fait la gloire de Truman, une tournée d'une compagnie d'opera américaine dans l'U.R.S.S. de 1955. On s'attend à lire une critique acerbe du mode de vie soviétique et de l'inculture de la population indigène, et on assiste curieusement à un portrait au vitriol des acteurs américains eux-mêmes, fats, vains, superficiels et colonialistes. C'est la partie la mieux réussie du livre : Capote, on l'a déjà vu dans les magnifiques Portraits, sait dresser en trois lignes le tableau d'un personnage. Personne ne sait comme lui pointer un tic, un défaut, une tare chez un être, cela sans avoir l'air d'y toucher, et avec un rythme et une virtuosité assassins. C'est le côté que je préfère chez le gars : son ironie mordante et élégante, le raffinement du dandy allié au maniement du tomahawk. Frontal et hilarant.
Mais pour ces quelques pointes de génie, on doit se taper des kilomètres de phrases plates, et d'anecdotes que le gars voudrait révélatrices du hiatus entre le monde russe et le monde ricain, mais qui ne sont que sans intérêt. On a compris au bout de quelques pages que Capote veut renverser sa situation, et présenter les Russes comme des gens certes dépravés et pauvres, mais cultivés et raffinés, et les Ricains comme des précieuses petites choses uniquement préoccupés par leurs bijoux et leur apparence. Bon. Alors pourquoi nous servir cette interminable soirée-diapos sur le voyage en train de la troupe, avec description détaillée du menu servi au resto, avec le relevé de chaque petite phrase, de chaque petit geste ? Peu inspiré, semblant assez triste de ne pas trouver dans son sujet la matière croustillante qu'il recherchait, Capote ne sait où fouiller pour faire rire, et tape à côté. La deuxième moitié du livre est heureusement un peu plus inspirée, parce que recentrée sur le seul personnage de Capote lui-même, ses errances, ses questions, ses réactions par rapport au spectacle (Porgy and Bess de Gershwin) proposé aux Russes. En fin de compte, ce bouquin confirme que c'est bien quand Truman regarde Capote qu'il est le plus génial. Les Muses Parlent semble être un fond de tiroir, ou une commande qu'on aurait mieux fait de passer à Albert Londres. Il en aurait fait un vrai brûlot politique.