Le Caïman (Il Caimano) (2006) de Nanni Moretti
Voilà un film curieux, très éloigné de ce à quoi on s'attend en lisant la presse ces jours-ci. Remettons donc les pendules à l'heure : Le Caïman n'est pas un film sur Berlusconi. En tout cas, même si les attaques sur le clown politique sont nombreuses, ce n'est pas sur ce terrain-là, étrangement, que Moretti convainc le plus.
Les skuds lancés contre Berlusconi sont souvent lourds et mal amenés. Moretti hésite entre la critique politique pure (mais peu de faits directement politiques sont montrés), la critique de l'aspect médiatique du président (ça, c'est plus réussi, Moretti reste un grand filmeur de culture populaire), et critique de l'Italie dans son entier (corruption, mollesse des opinions, image extérieure, etc.). Tout ça dans un style parfois très réaliste (les images d'archives, par ailleurs totalement effrayantes, des discours du vrai Berlusconi), parfois beaucoup plus "farcesque" (une valise de billets qui tombe du ciel, une rencontre entre politique et justice sur fond de pages arrachées,...), parfois très sombre (la dernière scène, le procès de Berlusconi et ses retombées sur le monde politico-judiciaire, là aussi terrassante). Ce qui gène, c'est qu'on se souvient des engagements jouissifs passés du gars Moretti
(notamment dans son sublime Palombella Rosa), et que du coup, Le Caïman apparaît très fade, assagi, ce que confirme le jeu très rentré de Nanni lui-même. Il n'a plus envie de rire, et je dois avouer que c'est un peu dommage. Même s'il est vrai que Berlusconi est un personnage effrayant et qu'on peut avoir du mal à rigoler avec ce fascisme larvé. Cela donne un dernier plan un peu trop chargé : Moretti, qui joue Berlusconi, dans sa voiture aux vitres fumées, s'éloigne du tribunal qui vient de le condamner ; le tribunal explose sous la pression populiste ; pas une émotion sur les traits de l'acteur ; musique qui rappelle à mort Dark Vador... Lourd, lourd... C'est très bien de prendre la politique au sérieux, mais encore faut-il savoir viser la bonne cible.
Là où par contre, Moretti est énorme, c'est dans la simple histoire d'amour. Sa veine Chambre du Fils, en quelque sorte. Je suis persuadé que le vrai sujet du film est là, dans le portrait d'un homme qui commence à glisser sur la pente de la dépression, abandonné par sa femme, perdu dans son travail, se rendant compte des concessions qu'il a dû faire toute sa vie Il y a des scènes très simples (un match de foot, un enfant qui joue aux Lego, une femme avec un enfant, des peintres qui repeignent une maison, etc.) qui sont de vrais moments de bonheur. Le film touche par ces scènes-là, par un regard ému sur le monde, par une vision simple de la vie. La vie est triste et gaie, difficile et simple. Le choix des musiques (il faut clamer que Moretti est un des grands cinéastes musicaux, son choix est toujours judicieux), le jeu fin et "droopyesque" du grand Silvio Orlando, le rythme magnifiquement doux des scènes de famille, la simplicité des plans alliée à la complexité discrète du montage, tout ça fait que Le Caïman est un très joli film d'amour, une romance desespérée et amoureuse pourtant de la vie. Peut-être que c'est là que Moretti doit chercher maintenant.
Je ne suis donc pas déçu par ce Moretti nouveau-né, puisqu'il confirme ce que je savais déjà : il est le grand cinéaste des tourments du quotidien. (Gols - 27/05/06)
J'arrive un peu après la pluie, et je suis qui plus est relativement d'accord avec ce qu'en a dit mon Bibice (je suis possessif ce soir, j'ai le droit non?).
Moretti joue à Berlusconi (sans que cela le fasse beaucoup rire) dans les 10 dernières minutes et c'est un peu le film en fait que l'on s'attendait à voir. Au lieu de ça on est entre la chronique familiale et -même si c'est un peu poussé- 8 1/2 puisque l'on assiste également à un film en train de se faire avec les affres et les problèmes quotidiens du réalisateur. Silvio Orlando, omniprésent, joue en effet plutôt en retenue mais il a des envolées colèriques qui valent le détour. Margharita Buy qui joue son ex-femme est étonnante en analyse footbalistique (... Bon là Bibibe a fait l'impasse, je le vois bien) et la chtite Jasmine Trinca est délicieuse de fraîcheur. Il est tout de même intéressant de voir ce père 100 fois plus concerné par ses enfants que par Berlusconi comme si Moretti avait un peu perdu la foi en son projet en cours de réalisation. Combien de fois ne lance-t-il pas que tout le monde sait très bien que Berlusconi est un bandit pour peu qu'on veuille ouvrir les yeux ? Ce père désabusé politiquement plus que jamais, l'est aussi amoureusement (désespérant de reconquérir sa femme), même si une ultime scène de séduction entre les deux époux nouvellement divorcés - qui ne cessent de se dépasser en voiture pour mieux se jeter des regards complices - laisse une porte ouverte... Un projet un peu brouillon au final, comme si Moretti ne savait plus tellement à quel saint se vouer. Une chtite dépression Nanni? Allons, tout passe, même le Berlusco a fini par dégager. (Shang - 02/12/06)