LIVRE : Retour au Goudron - Dernière livraison d'Infernus Iohannes (alias Antoine Volodine) - 2026
/image%2F0405316%2F20260908%2Fob_7d5de3_sans-titre.jpg)
Vaste projet dont j'avoue que je n'ai pas bien compris les tenants et aboutissants que celui de Infernus Iohannes, collectif ou pseudonyme de Volodine : grouper tout un tas de textes aussi différents dans le style que dans le fond, afin de constituer une "œuvre" constituée de "brochures bardiques"... Mmmm, m'est avis que le dealer de Volodine doit rouler en Porsche. Je vous propose donc d'aborder ce grand œuvre avec les yeux du candide innocent sans vous renseigner outre mesure sur les motivations de ce mystérieux collectif : parmi les 11 livres (!) qui sortent signés par lui en cette rentrée, arrêtons-nous donc sur celui qui nous a le plus attiré l’œil par son titre et sa couverture : Retour au Goudron - Dernière livraison aux éditions La Marelle. On découvre d'ailleurs que c'est le dernier livre de la longue série, mais baste : candide innocent, on a dit.
A l'image du projet global, ce livre échappe en grande partie à la compréhension, mais n'en est pas moins doté d'une étrangeté assez marquante. On a là 7 bribes de livres, a priori indépendants les uns des autres, mais reliés par ce qu'ils racontent : d'abord une couverture au titre thiéfainesque ; puis un conte légèrement zen, qui nous narre l'errance d'un voyageur et de sa compagne dans les limbes : sont-ils morts ou vivants ? trouveront-ils le but de leur voyage ? qui sont ces étranges créatures qu'ils croisent sur leur route (un représentant en projecteur de cinéma, un être tricéphale, un dangereux assassin ) ? Que signifie réellement leur quête, eux qui sont à la recherche d'un pays soviétique qui semble inaccessible ? On continue ensuite avec une série de photos "urbex" montrant un lieu déserté par les humains, qu'on dirait envahi par une sorte de jungle urbaine (on apprend en quatrième qu'il s'agit du port de Macao abandonné). Ensuite une série de rêves décrit dans leur plus simple appareil ; enfin, une liste fantaisiste et assez drôle des autres œuvres des auteurs. La perte, l'effacement, l'oubli, la disparition sont les thèmes qui semblent irradier ces parties disparates : que ce soient les deux voyageurs qui, à force d'errer sans jamais trouver de repos finissent par fusionner et ne faire qu'un, abandonnant leur humanité pour devenir une chose abstraite à l'orée de la mort ; ou ces photos évoquant des paysages abandonnés par l'homme qui les a conçus ; ou ces rêves, d'où le narrateur s'extrait pour les décrire, à la fois dedans et dehors ; ou encore dans la délégation de ces écrits à d'autres auteurs, inventés, l'écrivain semble se soustraire de ce qu'il écrit, comme s'il était déjà absent de son livre. Il convient d'aborder cet objet bizarre comme on aborde un recueil de poésie, une installation au musée ou une expérimentation artistique : on hausse les sourcils plus souvent qu'à notre tour, mais on avoue aussi que la chose est tellement autre qu'elle a son charme, et que ça fait du bien d'être trimballé sur des routes qu'on n'a pas l'habitude d'emprunter. On passe de l'ennui à l'émerveillement, c'est le risque avec ce genre de bidule expérimental, mais l'émerveillement prend le dessus. On se laisse porter par la singularité de cette écriture, par le hiatus qu'elle forme avec les images, par l'indéfinissable que le texte trimballe : un puissant parfum de fin, de mort, de perte, sans que ça ne rende jamais les choses morbides ou tristes. Je ne lirai peut-être pas les 10 autres, mais j'y reviendrai, sans aucun doute...