L'Homme de marbre (Człowiek z marmuru) d'Andrzej Wajda - 1977
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On n'attendait pas Wajda aussi expérimentateur que dans ce film passionnant, qui jongle avec les temporalités et les "strates" de style en virtuose. Faisant le pont entre la Pologne stalinienne des années 50 et celle tout aussi autoritaire des années 70, il parle de façon frontale de son pays et de son évolution politique (ou pas), mais en plus se permet de passer d'un type de mise en scène à un autre, tout en rendant son film extrêmement homogène et cohérent. Dans les années 70, temps présent du film, Agneszka, une cinéaste débutante, a choisi pour sa fin d'études un sujet bien embarrassant pour le pouvoir : retracer la vie de Mateusz Birkut, ouvrier-maçon modèle, archétype du travailleur honnête et fidèle au régime, jeune et fort, érigé à l'époque (on est dans les 50's donc) comme un symbole de la ferveur laborieuse nationale au point qu'on lui a consacré une statue de marbre. La jeune réalisatrice se pose pourtant des questions que tout le monde avait mises sous le tapis : qu'est devenu Birkut ? Pourquoi a-t-il été désavoué par le régime peu de temps après son heure de gloire ? Pourquoi a-t-il été effacé de l'Histoire ? La pugnace Agnezka enfonce les portes pour parvenir à boucler son projet, trouvant ici des images d'archives édifiantes, là un ex-camarade prêt à parler, planquant son cadreur derrière une plante verte pour filmer un témoin gênant, au grand dam de ses supérieurs qui font tout pour lui mettre des bâtons dans les roues.
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Ces allers retours, au service d'une construction impressionnante, permettent à Wajda de s'exercer à plusieurs styles : le montage d'images d'archives, les ajouts de "fausses archives", les flash-back sur les années 50 et les retours au temps présent sont autant de types de mise en scène différents. Si dans les années 70 la mise en scène est nerveuse, le filmage souvent à l'épaule, tout à l'énergie, inondée de musique rock (assez moche), les scènes des années 50 obéissent à une réalisation beaucoup plus classique, calme, cérébrale. Dans tous les registres, le cinéaste est excellent : L'Homme de marbre est avant tout un film de mise en scène, qui nous fait d'ailleurs retrouver avec bonheur ces vieux briscards de la réalisation, qui savaient toujours la valeur morale de la place de la caméra, étaient capables de vous balancer des plans surpuissants au milieu de séquences très sobres, connaissaient tout de la "machinerie" et des focales ; cinéma qui s'est un peu perdu, dirais-je sans vouloir jouer au vieux con. En tout cas, ici, on se coule avec bonheur dans ce savoir-faire prodigieux, d'autant plus efficient qu'il est capable de s'essayer à plusieurs types de réalisation avec autant de réussite dans chacun. On aime autant la plastique énervée, actuelle, moderne du temps présent (on pense aux films italiens de cette époque, Rosi, Ferreri) que le bel académisme du temps passé.
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Au niveau du fond, c'est tout aussi passionnant bien que plus attendu. Wajda traque la vérité triste qui se cache derrière les images de propagande, et met à jour un pouvoir politique despotique et affreux qui n'a cessé de s'exercer depuis les années 50 (où le pauvre Birkut est tout bonnement exclu de la société, mis au rang de paria) jusqu'aux années 70 (où Agnezka se voit privée de son film dès qu'il devient un peu trop gênant). Il montre en quoi la Pologne prône toujours son appartenance à la modernité (le film se déroule sur fond de construction d'une ville nouvelle) alors qu'elle obéit à de vieux modèles politiques autoritaires et ancestraux. Très ancré dans la terre de son pays, Wajda réalise en tout cas un beau film indigné et triste, soutenu par des acteurs impeccables, un sens de la narration ample et construit, et une mise en scène parfaite. Un film parfois un peu cérébral, qui retient ses émotions, se méfie des sentiments, mais un film intelligent qui donne à réfléchir aux ravages d'un régime dont le ventre est encore fécond...
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