SERIE : Blossoms Shanghai (Fan hua) (2023–24) de Wong Kar-Wai
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Pouvait-on franchement rêver mieux ? Dix ans après The Grand Master, on aurait donc donné à WKW les clés du studio et carte blanche pour livrer une fresque à la Lynch ou à la Fassbinder sur quelques vingt-quatre heures de programme ? WKW qui a besoin de plusieurs heures, de plusieurs jours, de plusieurs années de tournage pour en extraire au mieux une minute de film serait-il capable de nous livrer comme ça au débotté trente épisodes signés de sa main ? On y croit à peine et on se lance... Et là, patatras, les deux premiers épisodes, montage syncopé, effet chic et choc systématique, musique tapageuse, habillage clinquant, histoire alambiquée, personnages multiples difficilement identifiables, font un peu mal au sein comme dirait l'ami Gols pourtant non spécialisé en allaitement. On est bien sûr heureux de retrouver nostalgiquement, au détour de deux trois plans, la ville de Shanghai (auquel ce blog doit une bonne part de son nom), le Peace Hotel bordel, une vingtaine d'expressions shanghaïennes qu'on est parvenu à maîtriser en huit ans de présence (j'apprends lentement les langues, oui... Mais un "tsé wé" (au revoir pour les incultes) et ma madeleine chinoise se décompose en larmes de pluie acide), une lumière jaune-orange somptueuse, des acteurs au sourire si doux et à la façade si mystérieuse, et puis putain c'est WKW... On se consulte avec l'ami Bastien (le comparse sino-cinoche), stop ou encore ?, on est un peu dubitatifs, de concert, mais on décide, de son côté, de s'accrocher... On a une odyssée à terminer, pas le choix...
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Et on fait bien. On fait bien parce que même si toute cette histoire se révèlera un peu trop délayée, on finira par avoir l'habitude quotidiennement, pendant un mois, de se faire un petit épisode aux alentours de minuit, comme un ultime rendez-vous amoureux en loucedé avec cette ville et ce réalisateur, qui nous ont fait l'un comme l'autre tant vibrer. On verra bien ici ou là les petits défauts de la chose, les répétitions, les acteurs à potentiel comique un peu limités, les resucées musicales ad lib, mais on finit (comme dans toutes les séries ? non, là, un vrai lien affectif nous rivait dès le départ au projet) par se fondre dans ce monde éminemment wongkarwaïen jusqu'à dissolution complète. Il faut bien sûr que je dise un mot sur l'histoire, sur, forcément, la dimension, les dimensions "temporelles" de la chose, mais vous pouvez aisément sauter le prochain paragraphe car l'essentiel n'est bien sûr point là.
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Il sera donc longuement question de plusieurs intrigues : la rivalité entre restaurants dans la fameuse Huanghe Lu, le développement de l'industrie textile et sa vente dans la non moins fameuse Haining Lu et puis, enfin, d'investissements à la bourse, le marché shanghaïen des actions connaissant une activité florissante en ce milieu des années 90's. Des pistes qui ne vous semblent pas franchement passionnantes en soi et assez étonnantes finalement par rapport aux considérations habituelles du Wong ? Soyons franc, ce qui l'intéresse surtout là-dedans, dans ce barnum économique de cette époque, de cette ville, de ce pays tout entier, c'est bien la jalousie des uns envers les autres et ce souci constant de réussite entrainant son lot de relations troubles : amitié indéfectible, fidélité à tout va, trahison par dépit, par envie, accointances opportunistes, vengeances vicieuses, associations ambiguës (est-ce l'amour, l'amitié ou l'argent qui mène la danse ?) etc, etc... Petit à petit, à travers cette vie qui anime Huanghe Lu, ces restaurants traditionnels, inamovibles, ces restaurants plus discrets, cosy, ces nouveaux restaurants, plus clinquants, une tramette se développe mettant en scène une foultitude de personnages... Personnage central de l'histoire Ah Bao (solide Ge Hu), avec l'aide de son mentor le vieillard mais finaud Uncle Ye, est l'homme en goguette : il semble tirer les ficelles de ces deux petits mondes essentiels, ceux de la finance comme ceux des restaurants (WKW et la bouffe, une thématique à elle seule sur laquelle on pourrait se répandre pendant des heures), sa présence en un lieu étant un garant de sa réussite - un véritable influenceur avant l'heure. Autour de lui, tourne un trio de femmes : Li Li (féline et froide mais somptueuse Zhilei Xin), nouvelle directrice du mirifique restaurant Le Grand Lisbonne, Ling Zi, amie de longue date, pleine de classe, discrète et sérieuse, rencontrée au Japon quelques années plus tôt, qui tient pour lui le restaurant Les Nuits de Tokyo et enfin une certaine Miss Wang, la vivacité et la pétillance faites femme, qui travaille sur le Bund au bureau du commerce international : elle aide Ah Bao avec une certaine dévotion (amicalement et professionnellement) à monter des opérations commerciales. Ah Bao, chemin faisant, semble se rapprocher de plus en plus de Li Li au détriment (amoureusement parlant nous semble-t-il) de ces deux fidèles camarades de route : il l'aide non seulement pour que son restaurant survive au milieu de ce monde sauvage et sans pitié de Huanghe Lu puis il s'acoquine avec elle pour monter des opérations financières d'ampleur... Entre eux, il y a la figure énigmatique d'un certain Mr A. (le mentor de Li Li - on découvrira au fil des épisodes quelle fut véritablement la teneur de leur relation) et un requin empâté nommé M. Qiang (très proche de Li Li, mais aussi de Ling Zi). La rivalité entre Qiang et Ah Bao (qui va conquérir qui ?, qui écrasera financièrement l'autre ?...) nous tiendra en haleine quasiment jusqu'au dernier épisode. Bref.
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Forcément, on pouvait s'y attendre, WKW s'amuse comme un petit fou avec la notion de temps. Il multiplie les flash-back, étant autant capable le bougre de remonter plus de dix ans en arrière pour nous narrer la rencontre entre deux personnages (sur un voire sur deux épisodes, on a le temps, putain) que de nous faire remonter... seulement vingt ou dix minutes en arrière... De là à dire (sans rentrer dans les détails et sans se perdre dans des explications infinies : je ne vais pas non plus faire une chronique de trente pages...) que pour WKW l'essentiel se situe toujours "dans le passé" il n'y a qu'un pas. Qu'un pas qu'on franchira sans sourciller car, à bien y réfléchir, que se passe-t-il véritablement "au présent" au delà de ces petits problèmes à la con purement "économiques" ? Pas grand-chose, des sourires, de la complicité, et beaucoup de déception, comme une sorte de procrastination affective usante... Pour rentrer dans le vif du sujet (enfin !), on pourrait dire que Blossoms Shanghai est un parfait condensé de toutes les œuvres de WKW en cela qu'il s'agit encore et toujours d'histoires d'amour sublimes... et foireuses. Entre les histoires d'amour englouties dans le passé avec l'espoir un jour de (?) (la relation entre Ah Bao et son premier grand amour Xuezhi), les histoires d'amour (puisqu'elles n'ont rien de purement amicales) au présent qui semblent ne jamais aboutir (Ah Bao avec Miss Wang et Ling Zi), et les histoires d'amour éventuelles, à venir, entre deux personnes qui semblent à jamais coincés affectivement dans leur passé (Ah Bao et Li Li), on sent bien que pour WKW il n'y a d'amour heureux... qu'une fois qu'il est terminé, fini, qu'il appartient au seul domaine des souvenirs. Comme si ces idylles ne se pouvaient d'être un jour "consommées" et qu'elles n'avaient d'existence véritable qu'une fois consumées... alors même, d'ailleurs, qu'elles furent inachevées, déceptives...
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C'est sûrement le grand tour de force de la série que de ne parler, derrière ces stratégies financières dont on se fout royalement, que d'amour, que de relations fortes entre individus (Ah Bao et ses quatre amies, principalement, mais pas que), sans jamais qu'on ait l'impression que celles-ci peuvent véritablement finir par voir le jour, par se concrétiser (qu'il est rat en baisers fougueux ce WKW, diable !)... Jusqu'au bout (laissons quand même un poil de suspense pour les plus optimistes...) ? Peut-être pas... Il n'en demeure pas moins que Ah Bao, bien qu'il soit entouré de femmes qu'il aime autant voire plus qu'elles l'aiment, voit progressivement ses rapports avec chacune d'entre elles se déliter, partir en vrille. Il leur reste fidèle, continue à les aider si nécessaire, toujours dans l'ombre, absolue cette fois, puisqu'il ne leur a fait que trop d'ombrage par le passé en restant à leur côté sans jamais vraiment s'engager avec elle : comme une sorte d'implication affective effective toujours reportée... Une malédiction, une fatalité puisque de toute façon chez WKW les personnages semblent à jamais emmurés dans leur passé amoureux ? A voir... Y aura-t-il une brèche, une échappatoire, un soupçon d'espoir... ? Et si finalement la seule solution, la seule victoire venait... des femmes, entre elles, et de leur respect, de leur amitié l'une envers l'autre (ce que les hommes, cherchant toujours à avoir la plus grosse (commission) sont incapables de faire...) ?
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Outre ces considérations amoureuses qui semblent brasser beaucoup d'air, mais qui constituent également les moments les plus forts et les plus beaux de la série (les tête-à-tête "ultimes" entre Ah Bao et ses quatre "amies" : va-t-on enfin assister au passage à l'acte, avec un furieux baiser scellant une passion jusque là inavouée, ou que nenni ?), on peut bien sûr s'arrêter quelques secondes sur la patte éternelle du maître ; si dans un premier temps il semblerait presque se parodier lui-même, on prend aussi un immense plaisir à retrouver tout du long tout ce qui a fait, à juste titre sa gloire : ces images audacieusement ralenties, comme saccadées, ces plans en plongée sur une femme marchant seule dans la rue et filmée au travers de fils électriques, ces plans en plongée sur ces deux personnages discutant sur un balcon qui domine le monde, ces subtiles et lents travellings sur des personnages se reflétant dans des vitres, personnages alors déformés, des miroirs, personnages alors démultipliés, ces teintes orangées nimbant une personne comme si elle attirait soudainement toute l'attention des cieux, des dieux, cette utilisation presque systématique de la musique (la BO mériterait une thèse, allant du thème de 2046 à des airs morriconesques, en passant par une anthologie de la musique pop (Leslie Cheung en tête), des variations musicales sur Dire Straits (!!? Private Investigation, eh oui monsieur...), du classique, du pompier synthétisé (...), ces cadres toujours un peu décalés, entravés, ces mini cadres dans le cadre... En un mot, un univers d'images et de sons définitivement propres à WKW. On pourrait discutailler du montage, du découpage un peu à la tronçonneuse en trente épisodes, oui, mais cela n'enlèvera aucunement toute l'émotion que l'on éprouve à la toute fin, ce haut degré de nostalgie immédiatement ressentie, en se disant merde, je suis parvenu au bout de cette série, je vais prendre rendez-vous avec qui, maintenant, tous les jours, autour de minuit ? On se sent déjà floué, trompé, comme saudadé... Je n'ajouterai que quelques mots de conclusion : Blessed be Shanghai et WKW - for ever.
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