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14 mars 2026

Rewind and Play d'Alain Gomis - 2022

Avec deux-trois images d'archive et un art consommé du montage, Gomis parvient à livrer une attaque virulente contre la société du spectacle et une ode au génie face à la société marchande. Pas moins. Il faut dire qu'il a à sa disposition un matériau fabuleux : les rushes d'une émission de télé française de 1969, à laquelle était invité le grand pianiste Thelonious Monk, en tournée dans le coin. Après une introduction bon enfant qui voit le musicien débarquer sur le tarmac avec sa femme et rejoindre le studio avec une petite escapade au bar, nous voilà enfermé dans un studio visiblement surchauffé pour une émission animée par un gars de toute évidence fou amoureux de la musique de Monk. Face à lui, assis derrière son clavier, le pauvre bougre, complètement déconnecté, saoul jusqu'aux cheveux, monosyllabique comme un autiste, tente tant bien que mal de répondre aux questions compassées de l'animateur, entre ennui et terreur. Ça donne : "- Thelonious, pouvez-vous nous parler de votre femme ? - Tout ce que je peux dire.... c'est que c'est ma femme... et... la mère de mes enfants...", ou : "-Thelonious, pouvez-vous nous raconter comment vous avez installé votre piano dans votre cuisine, qui était la seule pièce capable de le contenir ? - Oui, c'est une grande pièce... et le piano ne tenait que là..." ; comme ça pendant des heures, sans que jamais Monk ne parvienne à articuler un truc intéressant, malgré les relances du présentateur. Le moins qu'on puisse dire, c'est que rien ne se passe, et que l’émission menace de plus en plus de virer au naufrage pur et dur. On est gêné autant pour l'animateur, qui bute sur le vide abyssal de cet être qu'il admire, et est obligé de reprendre sans arrêt ses questions, de refaire les prises, de s'excuser, que pour le musicien, suant comme un beau diable, à la diction encombrée par l'alcool, visiblement pas à sa place ici, qui ne pense qu'à arrêter ce cirque, qui ne sait pas quoi dire à cet homme.

Le film montre en plein comment un génie peut être inadapté aux règles du show-business et de la télévision. Monk, obligé de jouer le jeu, est comme un lion en cage, terrifié ; et le système mis en place autour de lui, presque en dépit de lui (il ne comprend clairement pas ce qu'on veut qu'il réponde à ces questions platounettes), est de plus en plus étouffant. Les images que Gomis nous offre aujourd'hui sont effarantes dans ce qu'elles montrent des rapports entre création et médias. Aussi bienveillant soit-il, l'animateur finit par passer pour un harceleur, demandant à Monk de faire et refaire les prises ; alors que la musique du gars est la plus libre qui soit, ne peut pas être refaite deux fois. Quand tout le monde se tait et que Monk se met à jouer, c'est monstrueux, et on se rend compte que c'est là le seul moyen qu'a cet artiste pour s'exprimer : longues plages de musique improvisée, où Monk, hyper-concentré, enfin dans son élément, peut laisser libre cours à son génie, à sa virtuosité. Le film semble être tourné du point de vue "intérieur" du musicien : tout s'agite autour de lui, tout un monde qu'il ne comprend pas, et il se tourne vers son intérieur (la captation de ses souffles est magnifique) ; dès qu'il joue, la musique semble être la projection de son mental. L'impression qui ressort est celle de deux mondes qui ne se comprennent pas, aussi désireux de bien faire soient-ils : les génies ne sont pas faits pour la télé, la télé n'est pas faite pour qu'on puisse laisser les génies s'exprimer. Grand film de montage.

 

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