Je l'ai été trois fois de Sacha Guitry - 1952
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Cornaqués par quelques amis cinéphiles qui ne jurent que par son nom, nous avons bien voulu de temps en temps jeter un œil las sur les pitreries de Sacha Guitry, affligés bien plus souvent qu'à notre tour devant l'indigence formelle et les bons mots préhistoriques. Mais je crois qu'avec Je l'ai été trois fois, on atteint le fond du fond de la production guitryesque. Il faut quand même bien s'aveugler, ou être doté d'une mauvaise foi tenace (spéciale dédicace à T.J.) pour trouver quelque qualité que ce soit à cette comédie bourgeoise et poussive, hors la présence toujours attachante de Bernard Blier et de Pauline Carton dans la distribution. Complètement en roue libre dans l'écriture et la mise en scène, emporté par son auto-satisfaction qui éclate réellement cette fois dans son jeu, Guitry réalise une pochade vaudevillesque parfaitement inepte, dont on ne sait trop par quel bout l'attraper, si bien qu'on a l'impression de plusieurs pièces courtes mises ensemble plutôt que d'un projet global. Il y a cette relation adultère entre un vieux comédien (Guitry prend son air las et chausse ses meilleurs mots d'esprit pour tancer l'amour et ironiser sur les femmes, l'horreur) et une épouse blasée (Lana Marconi, faire-valoir sans envergure) ; il y a les agissements tout aussi adultère du mari d'icelle (Blier, donc, dans son éternel rôle de perdant, qu'il fait fort bien) qui dragouille l'amie Henriette ; il y a ces histoires insérées dans le récit, petits sketches tentant de nous faire nous poiler en regardant les différentes façons d'être cocu qu'a essuyées ledit mari : comment être trompé par son sosie ou par un calife d'Extrême-Orient ; il y a enfin ce dénouement où Guitry peut enfin laisser s'exprimer tout son génie (...), numéro d'acteur assez insupportable et crédible comme le retour de la gauche : l'acteur sort de scène déguisé en cardinal, Blier le surprend dans le lit de sa femme, et le bougre s'en sort en surjouant l’ecclésiastique. Fin : on est exsangue.
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Même si on aime ce vieux théâtre de bons mots, même si on apprécie le cabotinage suffisant du monstre sacré, même si on est désireux de passer une petite soirée à regarder un de ces vieux films français complètement démodés, on ne peut qu'être effaré par les mauvaises idées de mise en scène, par la profonde ringardise, par le manque de rythme, par les gros défauts d'écriture de cette triste farce. On se demande même si un tel film a pu faire rire à un moment donné, tant tout y est poussiéreux et à peine amusant. Ce film semble bien marquer la limite du style-Guitry, renvoyer son nombrilisme dans les orties (c'est très pénible de voir une jolie comédienne de 30 ans tomber raide dingue de ce vieil acteur de 115 ans), marquer la fin de l'époque des auteurs à bons mots : le système tourne en rond, se mord la queue, finit par ne plus produire qu'une mécanique usée et grinçante qui n'intéresse plus qu'elle. Guitry se regarde faire du Guitry qui se regarde filmer Guitry qui se regarde écrire des aphorismes à la Guitry : tant de narcissisme et de contentement de soi fait réellement de la peine.
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