Le Rire et le Couteau (O Riso e a Faca) (2025) de Pedro Pinho
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Quiconque s'est piqué un jour d'aller en Afrique pour tenter d'exporter là-bas "ses lumières" et s'est retrouvé, plus ou moins malgré soi, à faire le jeu de ce qu'on pourrait nommer une sorte de néo-colonialisme rampant, devrait éprouver une certaine affection pour ce film. Et les autres aussi, d'ailleurs, tant il est fourmillant et réussi. Sur ce thème explosif du fameux transfert nord-sud, Pedro Pinho nous livre une œuvre ultime, riche, pertinente, prenant tout son temps (sans nous gâcher le nôtre) pour nous conter l'histoire simple d'un Européen, un Portugais, en terre bissaoguinéenne (on a de la culture ou pas). Il est là, apprendra-t-on, pour faire un rapport tant attendu sur l'impact culturel, économique, environnemental (...) (et donc la pertinence) de la construction d'une route sur plusieurs petits villages environnants. Il a été envoyé pour observer, interroger, prendre le pouls, tirer ses conclusions ; son prédécesseur italien a mystérieusement disparu et son rapport est d'autant plus attendu par la plupart des opérateurs soucieux de mettre en branle les travaux avant la saison des pluies. Voilà pour le fil rouge. Mais le fil - de la vie de notre homme - est forcément beaucoup plus embrouillé, ce dernier se piquant de vouloir comprendre plus en profondeur cette contrée en se mêlant, notamment, à ses habitants... De l'aspect purement professionnel à l'aspect affectif, il n'y a souvent qu'une mince ligne qu'il va franchir à pied joint.
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Notre homme, dès le départ, se distingue du commun des mortels en ayant entrepris le périple du Portugal en Guinée Bissau en bagnole ; bagnole qui tombera en rade et qui constituera la première partie de ses aventures inattendues... Pour le reste, disons simplement que Pinho va livrer un récit un peu décousu des diverses mésaventures de notre homme, tentant de le montrer dans plusieurs environnements différents, accompagnés de divers personnages locaux ou étrangers... Il y aura ainsi, première pierre d'attache, un homo brésilien qui va lui servir de "fer de lance" pour pénétrer le monde interlope de Bissau, notamment cette fantasque et trouble Diara ; notre héros, Sergio, croisera également sur sa route des "notables" du coin dont cet investisseur aux idées très tranchées sur son rôle à jouer dans ce tissu économique complexe. Il passera également du temps avec des ouvriers étrangers en charge de la construction de la route ou auprès de villageois dont il cherchera à connaître les avis... Mais tout ce qui est dit jusque-là, dirons-nous, n'est en rien important (oui, c'était bien la peine...).
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Ce qui fascine avant tout dans ce film, c'est cette capacité qu'à Pinho de montrer tous les impacts que cette terre guinéenne aura sur notre héros. Tout en truffant certains dialogues de référence aux conceptions coloniales (anciennes et modernes), il nous livre un portrait très ambivalent de cet être, un peu trop curieux, un peu trop naïf, aussi prévisible par certains côtés que surprenant par d'autres. Sergio, n'en doutons point, fait preuve d'une évidente bonne volonté en venant ici faire son travail, ce qui ne l'empêche point de tomber dans certaines ornières, de céder à certaines facilités, de se laisser berner, d'avoir certains réflexes pas toujours adaptés... Ce qui ne l'empêche pas pour autant d'être "attachant" tant il essaie coûte que coûte d'effectuer sa mission sans se faire manipuler par les uns et les autres... Pinho rend à la perfection la façon dont cette terre africaine est à la fois terre de liberté pour Sergio et territoire qui lui reste en grande partie opaque, fermé. Le héros connaîtra autant d'épisodes foireux qu'heureux, à l'image pourrait-on dire de ces deux inattendues scènes "d'amour", ou de cul, c'est selon, l'une terriblement pathétique, foireuse, l'autre beaucoup plus surprenante, fusionnelle... Ces deux séquences particulières, marquantes, se fondent parfaitement dans l'ensemble du film qui fourmille de scènes permettant à la fois d'évoquer les rapports de force entre pays coloniaux et pays colonisés, les rapports couvent conflictuels ou plus ou moins amicaux entre étrangers et autochtones, les moments extatiques de découvertes comme les instants de gabegie merdique... Le film nous fait osciller constamment entre ces différentes ambiances, comme si l'on suivait toute la tempête qui se joue dans le crâne d'un Sergio souvent dépassé mais volontaire, pugnace. Une quête personnelle en terre étrangère perdue d'avance ? Cela est bien sûr "beaucoup plus complexe que cela", phrase fétiche quand, à quatre heures du matin, abruti par le rhum, on décide de laisser le monde tourner à son rythme en se laissant simplement porter. Laissez-vous donc porter à votre tour par ce film (si ce n'est déjà fait), c'est le moindre des efforts à faire. Magistral ? Allez, on peut oser, rares furent finalement les films qui nous auront autant touchés cette année. (Shang - 12/12/25)
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S'il en est un sur qui on peut compter pour dénicher des trésors dans le cinéma sud-américain, de préférence qui sont sortis dans une demi-salle parisienne à la séance de minuit, c'est bien mon Shang, qui extirpe de derrière ses fagots (qu'il a cossus) cette merveille brésilienne. Le Rire et le couteau part vraiment dans plein de sens différents, il en a le temps sur 3h30, et chacun est l'occasion d'un petit bout de film passionnant, qu'il concerne le portrait psychologique d'un individu déraciné qui se confronte à l'altérité, les ravages de ce colonialisme qui ne se prend même pas pour tel, à l'errance quasi-métaphysique du personnage, à la description presque rouchienne, en tout cas documentaire, d'un pays, ou au simple enregistrement d'énergies (celles de la danse, du sexe, de l'ivresse...). Pinho est toujours présent quel que soit le registre abordé, et réussit malgré l'hétérogénéité des styles à rester d'une totale cohérence sur toute la durée de ce métrage aussi ludique que profond. Le film épouse les méandres de son personnage principal, Européen envoyé en Afrique pour y étudier la faisabilité d'une route : tout à tour attachant et énervant, touchant dans son envie de rencontrer un peuple et un pays mais agaçant dans sa façon de reproduire des vieux codes colonialistes pour y parvenir, dilettante dans son taff mais pugnace dans sa découverte des gens, il éprouve également sa bisexualité dans des fêtes endiablées où les locaux amusés le laissent entrer avec un peu de réticence. Ce sont justement les rencontres effectuées par cet homme qui vient forger le "discours" du film, définir sa vision de l'Afrique, des rapports de classe : parcours initiatique et politique que le gars effectue sur le terrain, au contact, parfois veule parfois valeureux, parfois minable parfois grandiose. Et c'est ce personnage "non-situé" qui donne le ton du film, étrange objet hybride mais qui ne plonge jamais dans l'expérimental.
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On peut aussi bien y suivre une scène sanguine de sexe qu'une longue conversation sur le capitalisme, y observer un homme qui déambule dans une ville ou une atmosphère se tendre de plus en plus (magnifiques scènes de dispute sur le chantier ou de drague appuyée en boîte) : tout y est traité avec la même attention, la même justesse. La route toute droite qu'est censé tracer le protagoniste est emblématique de la forme du film : elle se heurte aux habitants, à la complexité du pays, aux enjeux politiques divergents, au caractère erratique de cette faune, à la nuance. Rien n'est tout droit, rien n'est noir ou blanc, malgré le discours de certains : tout se teinte de complexité, pour peu qu'on s'arrête un peu longtemps dans un territoire (et la longueur du film est totalement justifiée pour le coup). Cette dualité entre les discours tout faits et l'expérience in situ fait toute la grandeur du film : pour éprouver les choses, il faut les vivre, pour connaître les gens, il faut prendre le temps de les écouter, de les regarder, de coucher avec, de les voir préparer le thé, de s'engueuler avec eux. Magnifique film lumineux et souvent bouleversant. (Gols - 16/12/25)
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