LIVRE : Le grand Troupeau de Jean Giono - 1931
"Puis ça revenait au silence, non pas au beau silence des bruits d’herbe, mais à ce silence épais et lourd, ce silence de dessus de couvercle, cet air étouffé
entre la gorge d'eau morte, noyée, et les lourds nuages à gros muscles
qui semblaient mouiller la lessive du monde.
On ne voyait pas les nuages dans cette nuit. On les sentait, on les entendait passer et se tordre ; on en avait le poids sur les épaules et sur le cœur."
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Dans l’œuvre de Giono, il y a trois catégories : les grands livres, les très grands livres, et puis les quelques livres qui vous suivent toute votre vie. Le grand Troupeau est de ces derniers. C'est encore un Giono débutant (c'est son cinquième roman) qui s'exprime là, et pour un sujet on ne peut plus ambitieux : raconter la guerre de 14-18 à la fois du point de vue de ceux qui y étaient, avec ce que ça comporte d'horreurs pures, que de celui de ceux qui les attendaient, à la campagne, dans les fermes désormais désertées et tenues par les femmes et les vieillards. Dès le premier chapitre (le meilleur de toute la littérature mondiale depuis -4500), le ton est donné : un immense troupeau de moutons traverse un village perdu, alors qu'en parallèle les hommes sont appelés au front. La puissance du symbole, que Giono dope par une puissance verbale insensée, la force des images, la poétisation de tout (depuis la beauté du paysage jusqu'à la mort d'un bélier, depuis le ciel jusqu'à la merde), l'incroyable justesse dans le choix des mots, dans l’expression de leur lyrisme et de leur simplicité, la merveilleuse justesse des dialogues, des personnages, le sens de l’ellipse dans les paroles des hommes, l'authenticité de chacune de ces lignes, tout ça participe d'une vision cosmique de l'univers, lors même qu'on parle d'un agneau égaré ou d'un berger épuisé. Le roman est peut-être handicapé par ce début génialissime (je vous promets que j'étais à genoux devant tant de beauté) : Giono ne retrouvera pas cette grandeur, cette perfection par la suite. Ça n'empêche : chaque page tient du miracle.
A partir de là, Le grand Troupeau ne va pas cesser de faire des allers-retours entre Verdun, le front, les homes massacrés, les scènes de bataille, et la ferme, les femmes qui attendent (ou pas) leurs frères, leurs fils, leurs fiancés, les vieux taiseux et fatalistes. La construction, volontairement décousue, avance à coups de grands tableaux à la Bosch montrant l'enfer littéral que fut cette guerre de tranchées. Giono exerce en plein son attraction/répulsion envers la putréfaction, les morts, le sang, les scènes monstrueuses : tout, paysages, hommes, bêtes est massacré dans un chaos d'une violence indescriptible. Le goût de l'auteur pour les images, et son talent pour les rendre concrètes, surpuissantes, fait le reste : les scènes marquent la rétine, alors qu'elles sont exprimées par des mots. Les hommes, considérées comme de la matière, de la chair à pulvériser, tout autant que comme des êtres humains capables de sentiments, explosent façon enfer de Dante dans ces tableaux impressionnants. Pas le souvenir d'avoir lu des choses aussi fortes sur la guerre, sur ce que c'est que de devenir fou au fond d'une tranchée, sur le massacre que cette guerre a pu constituer. Sûrement parce que Giono choisit ses mots comme un diamantaire, et qu'il prend soin de relier ces petits personnages simples, perdus dans l'horreur, au cosmos. On sait que Giono parvient comme personne à transformer la moindre colline en océan ; on le connaissait moins habité d'un tel "lyrisme sec" pour décrire les hommes et leur triste sort, exprimant ainsi une réflexion sur leur place dans l'univers. En parlant de 14-18, il parle de métaphysique, ce n'est pas tout à fait rien.
La vie à la campagne est tout autant spectaculaire, même si c'est à un autre registre que l'auteur fait appel ici. Il exprime avec des mots incomparables le manque, les chairs qui réclament, la tendresse disparue, alors que le caractère rude et taiseux de ces paysans n'expriment que des choses terre-à-terre, plates, fonctionnelles. La guerre massacre le corps des hommes et le cœur des femmes, et ce beau parallélisme entre le front et l'arrière permet de vérifier que le carnage est le même des deux côtés. Bien sûr, le livre est violemment et irrémédiablement partisan du pacifisme, se concluant quand même sur une note d'optimisme : la caractère anti-militariste de Giono s'exprime en plein dans ces pages infernales et malheureuses, et à la lecture de sa vision de la guerre, on ne saurait lui donner tort. Impossible de mettre des mots sur la beauté à l'état pur qui va vous sauter aux yeux quand vous vous y mettrez à votre tour : ouvrez juste le roman et remerciez Dieu d'avoir vécu ça...