LIVRE : La Fabrication du réel de Caroline Hoctan - 2025
/image%2F0405316%2F20250314%2Fob_23ae66_f4a416f525de2a80004345108c29ce641daa3c.jpg)
Caroline Hoctan ne rigole pas avec la littérature. Si on en croit ce roman en tout cas, elle a une haute idée de ce que c'est qu'écrire, considérant comme une mission presque mystique le geste même de prendre la plume. Résultat, eh ben, c'est logique : La Fabrication du réel est un livre qui ne se laisse pas facilement attraper, qui rechigne à se faire aimer, qui refuse tout compromis et aime flirter avec votre rejet. Et qui devrait n'avoir aucun succès, si mes prévisions sont bonnes. Complètement dépaysant, il va fouiller dans des recoins oubliés de votre métier de lecteur : retrouver le goût du mystère, de la poésie, de l'étrange, de l'incompréhensible, celui de la flânerie dans un monde sans repère.
Comment le résumer ? Peut-être en disant qu'au départ, c'est un roman d'espionnage. Le narrateur (dont on ne sait pas, sauf erreur de ma part, si c'est une femme ou un homme), après une mystérieuse panne de courant générale et une rencontre avec une femme indéfinissable, voit ses affaires fouillées en son absence : quelqu'un cherche quelque chose dans les souvenirs que son père lui a laissés. Il/elle apprend peu à peu que ce dernier était un espion anglais, au service d'un obscur organisme. Son enquête le/la mènera à rencontrer les collègues de son père, soit bienveillants soit malveillants, et à remonter dans ses souvenirs. En parallèle, on suit la difficile écriture de son nouveau roman et ses envies de biographie d'un écrivain fraichement suicidé. Ça, c'est pour la surface. Mais La Fabrication du réel est beaucoup plus que ça. C'est un livre d'écrivain. Et son style a beaucoup plus d'importance que ce que sa trame raconte. Hoctan s'y livre à une série de très longues phrases complexes, qui mettent leur point d'honneur à vous emmener en des endroits inconnus. Au bout de ces longs souffles de mots maniant une sorte de poésie à la Lautréamont, on se retrouve complètement retournés, et on oublie complètement la trame. Comme chez un Boulgakov (avec qui elle partage un goût pour les rencontres presque surréalistes, à l'orée du fantastique), la littérature crée un monde à elle seule, "fabrique du réel" par sa seule force d'évocation, son flux, son rythme. Si Hoctan n'a pas toujours les moyens de son ambition, se perdant parfois dans ce chaos littéraire, et nous perdant avec elle, on ne peut nonobstant qu'applaudir devant cette haute considération de ce qu'est une phrase, de ce que signifie l'acte de créer. Le laisser-aller fait d'ailleurs partie du charme du livre : on est dans un labyrinthe de sens et de sons, parfois trop dense (toute la fin, qui ne m'a pas emballé), parfois d'une magnifique puissance. Certains chapitres vous laissent franchement admiratifs devant leur construction alambiquée et maitrisée. Le goût d'Hoctan pour les signes cabalistiques, la numérologie, le pouvoir magique des mots, s'il la contraint parfois, est la plupart du temps transformé en poésie façon alchimie. Tout en restant dans le genre (l'espionnage, le roman noir, la quête initiatique), on a l'impression de traverser un monde intérieur, celui contenu dans la tête de l'auteur, et que le livre est le résultat de tout son imaginaire, mélangeant Lewis Carroll et Lovecraft, Borges et les grands auteurs russes. L'expérience est exigeante et difficile, mais on ressort de ce bouquin armé d'une nouvelle foi en la littérature. Révérences, du coup.