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1 septembre 2024

LIVRE : Le Syndrome de l'Orangerie de Grégoire Bouillier - 2024

"Je ne regarde pas les Nymphéas mais l'espace qui me sépare d'eux."

 

Bouillier a trouvé depuis deux-trois livres un style qu'il a définitivement adopté : celui de l'enquêteur exhaustif, du gars qui ne lâche aucune piste de son enquête, qui explore toutes les voies, tant qu'il n'a pas trouvé la solution de son problème, que ce soit la résolution d'un amour raté ou celle des raisons d'un suicide. Ça a donné des bouquins de 1000 ou 2000 pages ; c'est pourquoi quand on voit débarquer son nouvel ouvrage, 429 pages, on se dit qu'il a changé de direction. Que nenni ! Dès l'intro, on comprend que son agence (intime) de détective privé reprend ses activités. Mais cette fois-ci, l'énigme à résoudre est encore plus inattendue : quel cadavre cache la fresque Les Nymphéas de Monet, qu'on peut voir à l'Orangerie et dont le mystère a frappé notre auteur façon Stendhal ? Car cadavre il y a, il en est sûr, à la manière de Blow up, un sens caché dans l'immensité de ces tableaux de fleurs, dans la répétition toujours la même de ce motif, dans la joie un peu délétère qui se dégage de cette œuvre. Revoilà Bouillier parti cette fois sur les traces historiques, esthétiques, philosophiques d'une œuvre d'art pour tenter de mettre un mot sur le tourment que semble cacher la fresque.

 

De la critique d'art pointue, mais dissimulée sous la forme d'un polar : voilà ce que nous propose Le Syndrome de l'Orangerie. Le voyage est passionnant, tant Bouillier excelle à nous expliquer des concepts parfois très pointus avec un humour de potache, de sortir des théories fumeuses et intello tout en nous faisant croire qu'on est sur une enquête grand crin. On fait mine de rien un tour assez fouillé dans la vie et l’œuvre de Monet, découvrant un peintre obsédé par son art, perdant la vue, en deuil de sa première femme, aux activités peut-être un peu trop réglées, hanté par une mélancolie qui pourrait bien donner le la de cette œuvre folle (400 toiles de nymphéas en tout !). Car oui, Bouillier va finir par trouver ce qu'il cherchait, sa mauvaise foi n'aurait pas souffert le contraire, et il le trouvera dans les méandres de cette vie étrange que fut celle de Monet. Il le trouvera aussi en scrutant inlassablement les peintures, en se posant des questions très saines et pertinentes sur cet art, si bien qu'on a aussi l'impression de suivre un traité d'esthétique, un cours d'histoire de l'art. A cette différence près que Bouillier n'est jamais professoral, jamais pontifiant, mais toujours drôle, dynamique, auto-critique et pétulant. Parfois, dans ses moins bons moments, son livre frôle la lourdeur, son humour n'étant pas toujours génial. Certaines pistes, d'autre part, semblent bien hasardeuses, alors qu'il leur consacre de très longues pages. Mais quand il est pertinent, quand il parvient à découvrir, derrière le détail d'une œuvre, derrière un petit fait biographique, tout un monde de significations, on le suit avec plaisir. L'art peut devenir un terrain de jeu fascinant, et peut déclencher des avalanches de questionnements assez vertigineux (cf la phrase que j'ai mise en exergue de ce texte).

 

En plus de ce fil rouge, Bouillier, bien entendu, fait bien souvent des pas de côté vers sa propre vie, et là aussi c'est pertinent malgré l'audace. Il faut quand même être culotté pour comparer sa visite à la maison de Monet à Giverny à sa visite du camp d'Auschwitz, mais le gars y va les deux pieds en avant... et gagne la mise : le pont est trouvé, troublant. Cette réflexion personnelle dans un livre sur un tableau renvoie à la pensée qu'une œuvre d'art nous regarde autant qu'on la regarde, qu'elle dit des choses sur nous autant que sur son auteur. Elle indique surtout que ce dernier n'est pas le mieux placé pour expliquer ce que sa création signifie : en dénichant dans les recoins des Nymphéas le fantôme secret qui hante Monet, Bouillier extrapole certes plus souvent qu'à son tour, mais il met la main sur un mystère que Monet lui-même n'avait sûrement pas verbalisé. Ce bouquin  est mine de rien un formidable hommage à l'Art, et pose des questions vertigineuses à celui qui le contemple. Une nouvelle réussite de Bouillier. (Gols - 29/08/24)

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"Mener une enquête est toujours l'occasion d'apprendre des choses qu'on ne soupçonnait même pas."

Voilà une phrase mise en exergue qui devrait plaire en particulier à l'ami Bastien... Ce qui compte, ce n'est finalement pas tant l'objet de la quête que tout ce que cette quête a demandé en recherches, en remise en question, en échecs, en réflexion nébuleuse ou diaboliquement logique... Même si Bouillier met un point d'honneur à résoudre son énigme, quitte à passer parfois par des cheminements de la pensée étranges, laissant notamment grandement la place aux coïncidences (d'ailleurs, puisqu'on en parle, alors même que j'achevais ce livre, à côté de moi, ma douce (qui partage le nom d'un des tableaux (celui de Ingres) cité - c'est dingue, non ?) était en train de lire Ionesco et tenez-vous bien, justement l’œuvre que Bouillier finira par évoquer... c'est fou, hein, les hasards de la vie...), on finit par être totalement séduit par ses trouvailles, ses conclusions qu'elles soient aussi bien tirées par les cheveux que le résultat d'une analyse implacable... Si le passage sur les camps est le plus casse-gueule (parler d'un ton un tantinet badin de cette horreur est pour le moins coton - pas le passage qui m'a, pour ma part, le plus convaincu, tout en reconnaissant au passage les trésors d'invention de Bouillier pour faire le "lien" avec son entreprise de recherche), gloire à notre auteur lorsqu'il retrace la vie de Monet, ses lectures (on a envie de relire tout Poe), lorsqu'il ausculte à la loupe les peintures du maître avec pertinence ou encore lorsqu'il évoque l'aspect sériel d'une œuvre artistique (un aspect absolument passionnant et qui m'a franchement ravi, oubliant pour un temps d'aller barboter dans la piscine qui me tendait pourtant les bras). Forcément, comme il fait preuve d'exhaustivité, ne lâchant aucune piste, on aurait presque envie parfois de lui souffler d'autres voies de traverse (et pourquoi aucune trace de Proust dans cet ouvrage, hein, pourquoi ?... ils se sont croisés les deux bougres, nos deux artistes éternellement à la recherche du motif perdu...) : on se prend au jeu, on s'y croit, c'est dire à quel point cette enquête ne nous laisse pas indemne.  Si Toussaint avait fait dans le minimalisme avec son ouvrage intitulé L'Instant précis où Monet entre dans l'Atelier, Bouillier fait plus dans la démesure (même si pour lui, en effet, 429 pages c'est un peu comme Bela Tarr qui ferait un court-métrage de 4 heures) et l'on passe en sa compagnie littéraire (un adepte des parenthèses est forcément un homme bien) une pré-rentrée du meilleur goût. Seule mauvaise nouvelle pour lui, comme je l'ai lu, il n'a aucune chance pour le Goncourt (c'est mon côté chat noir). (Shang - 01/09/24)

 

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