LIVRE : Le Masque de Dimitrios (The Mask of Dimitrios) de Eric Ambler - 1939
"Ah ! mon cher Latimer, la vie est si difficile. Nous sommes des fleurs, tendant notre frêle tige vers le soleil du bonheur, de la confiance mutuelle. Ce serait si merveilleux de rejeter le manteau de mensonge et d'hypocrisie qui pèse sur nos épaules. Oui, mensonge, hypocrisie. Personne n'est innocent. Je suis aussi coupable que les autres. Le mensonge, la méfiance font perdre tant de temps, et la vie est si courte ! Nous ne faisons que traverser cette existence avant que l’Être suprême nous rappelle à lui".
/image%2F0405316%2F20240608%2Fob_bf7f00_le-masque-de-dimitrios.jpg)
C'est vrai qu'il est tout de même malin ce petit Ambler : comment résister à ce malicieux thriller qui nous fait traverser une grande partie de l'Europe de l'est des années 20 (de la Turquie à la Bulgarie en passant par la Grèce) tout en nous donnant au passage quelques petites leçons de la vie politique locale ? En compagnie d'un écrivain de roman noir, ancien universitaire, on va tenter de remonter la piste de ce fameux Dimitrios retrouvé assassiné. Poussé avant tout par la curiosité (la vie d'un personnage trouble ou d'un espion est-elle plus passionnante ou plus tordue que dans les romans ?), notre écrivain un rien naïf mais débrouillard va aller de ville en ville, d'aventure en aventure, de personnage en personnage, s'enfonçant chaque fois un peu plus dans des situations troubles... Des maquerelles, des anciens espions, des trafiquants de drogue, on croise tout un monde interlope dans cette Europe au bord de la fracture... On aime en particulier chez Ambler cette capacité à trousser des personnages (torves) qui prennent tout de suite du relief sous nos yeux, à user des ellipses (on ne perd jamais de temps à narrer des voyages inutiles, on va généralement direct à l'essentiel), à nous emmener dans des lieux glauques ou encore à nous faire voyager géopolitiquement pour rendre compte d'un certain état décadent du monde (la seconde guerre mondiale, il semble avoir compris à l'avance qu'on y va tout droit...) ; on s'attache aux basques de ce modeste écrivain en sachant pertinemment qu'il va s'enfoncer dans la fange mais qu'il attendra d'être dedans jusqu'aux genoux avant (éventuellement) de réagir... De quoi, forcément, donner envie de revoir le film de Negulesco (à la distribution royale) même si ma petite chronique fut à l'époque un peu tiède. Ambler ? allez-y d'emblée.