Derrière la Cité Interdite (Dong gong xi gong) (1996) de Yuan Zhang
Derrière la Cité interdite se trouve un bien joli parc où nous nous sommes baladés avec l'ami Bibice en tout bien tout honneur... Parce que le soir, il s'en passe de drôles: ce serait un rendez-vous homosexuel - on en voit 3, énorme. La grue de la caméra se fait un malin plaisir de passer au dessus des toits et des murs pour qu'on puisse voir , nous spectateurs privilégiés, la vérité... Bon franchement, l'histoire ne se passerait pas en Chine, ça vaudrait à peine un pet de lapin. Oui l'homosexualité au pays du soleil levant a bien du mal à être tolérée. Mais enfin c'est pas non plus ce genre de film qui va révolutionner culturellement nos amis chinois.
A Lan se fait cho
pper par un policier au comportement po ultra straight: lors d'une nuit, le "prisonnier" et le policier vont jouer au jeu du chat et du chat; l'un raconte son éveil sexuel, ses émois, on le voit même se faire caresser les fesses, je vous jure (...) et avoue finalement qu'il est homosexuel (oh mon Dieu! Mais on s'en doutait faut dire). Pendant ce temps-là, l'autre qui joue affreusement mal alterne les petits gestes nerveux et les éclats de colère. A Lan rêve depuis tout petit que sa mère appelle un p
olicier pour le punir (Oh oui, passe-moi les menottes - et l'autre de s'exécuter) et raconte ce conte chinois d'une prisonnière amoureuse de son geôlier. Tout ça c'est bien gentil, mais les regards enamourés que se lancent les deux gars finissent par lasser... Bon c'est quand qu'ils passent à l'acte, fusil... Ils se tiennent la main, s'embrassent, s'amusent avec un jet d'eau (ça doit être une métaphore ça) et ah tiens, le soleil se lève. Bon on va pas dire que cette co-production sino-française est totalement un coup d'épée dans l'eau, mais on reste tout de même à deux mille années lumières d'un Happy Together dans la passion et l'originalité.
Les petites Fleurs rouges (Kan shang qu hen mei) (2006) de Yuan Zhang
C'est quand même une gageure, il faut le reconnaître, de parvenir à diriger une cinquantaine de bambins entre 4 et 5 ans... C'est le projet un peu fou de Zhang Yuan qui nous replonge dans l'enfance... Enfin quand je dis nous, c'est surtout pour les Chinois. Il signe un film qui évite une certaine facilité -il ne se laisse pas trop aller à jouer de l'innocence de ces bambins-, tout en nous montrant la volonté dès le plus jeune âge de devoir rentrer dans les rangs (faut dire que quand il n'y a que 4 ou 5 personnes en charge, cela demande aussi une certaine organisation...).
Qiang, jeune gamin que son père laisse en deposit en maternelle, va rapidement devenir le petit mouton noir; séduit au départ par le système de récompense -les fameuses petites fleurs rouges-, il continuera malgré tout à être incapable de s'habiller tout seul, à faire pipi au lit et à semer la zizanie. Il se retrouvera peu à peu mis au ban de cette communauté dans laquelle il est impossible de trouver sa place si l'on refuse de s'adapter
aux règles strictes de l'établissement. Les gamins jouent relativement bien le jeu, tout en gardant une certaine candeur et si l'on reste très loin d'un Zéro de conduite de Vigo, il demeure tout de même dans l'oeuvre un petit parfum de gentille révolte. Certes, la narration se délite un peu à mesure que le film avance (comme si le souvenir de Zhang se faisait imprécis? Pourquoi pas) et la réalisation est parfois un peu trop classieuse par rapport à son sujet (pas avare de longs panoramiques et de travellings qui donnent une forme un peu trop polie à l'ensemble). Tant que le film reste interdit en Chine, c'est bien qu'il a su tout de même toucher un petit point sensible...
Zéro de conduite (1934) de Jean Vigo / Les petites fleurs rouges (2006) de
Zhang Yuan
Dans le choix de ces deux films,
il n’y a pas simplement la volonté de faire dialoguer deux cultures sur le même
sujet, celui de l’enfance, voire de la petite enfance à l’école.
Second rapport au temps dans le fait qu’il s’agisse de revenir sur un événement du passé que les deux réalisateurs évoquent chacun avec leur expérience personnelle. S’il s’agit d’un thème universel, peu de réalisateurs ont eu le génie d’en conserver toute la saveur ; on pourrait citer Doillon, Fellini, Malle ou Truffaut parmi ceux qui ont su garder tout l’esprit de cette époque de leur vie. Zhang Yuan ne cache point qu’il revient en partie sur des (mes)aventures autobiographiques et peut-être que cela explique parfois ce sentiment un peu « décousu » de l’ensemble du film (comme chez Vigo d’ailleurs) : comme s’il n’y avait que certains moments forts ou traumatisants qui étaient restés gravés en mémoire alors que des pans entiers avaient été engloutis au gré des années.
On retrouve dans les deux oeuvres certaines séquences incontournables du genre : les diverses facéties et les punitions adéquates, les rapports plus ou moins douloureux à l’autorité et les plans échafaudés pour se venger des professeurs, les bagarres dans la cour de récré et la sempiternelle cantine… Mais il y a également une séquence qui a trait au somnambulisme qui se retrouve étrangement dans les deux films. Comme si paradoxalement et métaphoriquement cet âge dit « de l’éveil » était aussi celui où on pouvait rêver debout.
Jean Vigo a sous titré son film « Jeunes diables au collège » et cela pourrait être précisément l’un des titres du film de Zhang Yuan : « Jeune diable à la maternelle ». Il est d’ailleurs intéressant de mettre en perspective ce thème dans les deux oeuvres. Jean Vigo, qui est mort prématurément, était surnommé en France l’enfant terrible du cinéma – un véritable compliment dans une société individualiste - et ses trop rares films (seulement un long-métrage « L’Atalante » qui reste un diamant brut avec un Michel Simon inoubliable) tentait de bousculer un certain ordre établi dans le fond comme dans la forme. Zhang Yuan, enfant d’une société dite collectiviste, s’essaie à une profonde réflexion sur le sens de l’éducation et de l’adaptation dans un pays où l’on demande avant tout à cet âge de rentrer dans les rangs (60 enfants pour 2 professeurs, cela fait certes réfléchir) : chaque enfant capable d’un comportement irréprochable reçoit en récompense une petite fleur rouge. Si cela fait rêver au départ le jeune héros du film, il se révélera vite incapable de pouvoir y prétendre. Multipliant les effronteries, il sera mis rapidement au ban de sa classe, alors que dans le film de Vigo il serait peut-être devenu le chef de bande qui plante le drapeau sur le toit de l’école.
Dialogue de cinéastes, dialogue à
travers les âges et les cultures, à chacun de créer ses propres
parallèles.
I Love You (Wo ai ni) (2003) de Yuan Zhang
Entre les blockbusters à deux yuan (que je boycotte désormais na!), les films intellos mous comme de la chique et les comédies romantiques cucul-la-praline, j'avoue que je finissais par me demander quel serait l'avenir du cinéma chinois. Le titre et l'affiche de ce film (plutôt à ranger dans la dernière catégorie donc) malgré sa présence et son lot de récompenses dans de nombreux festivals me laissaient des plus sceptiques au départ. Mais bon, harrassé - j'ai fait du 9h-21h, 8 heures de cours plus l'écriture d'un article sur Jules et Jim (je vous rassure cela dit, je ne bosse que 2 jours et demi par semaine, faut po exagérer non plus, hein), je me suis dit au pire, je m'endormirai devant, rien de bien grave. Et ben comme quoi les a priori sont couillons parfois (peut-être que Sarkozy est un type bien après tout - nan j'déconne).
Une jeune fille tartine son petit ami pour lui faire avouer qu'il l'aime et qu'elle est celle qu'il cherchait depuis son enfance; celui-ci acquiescant, elle lui demande automatiquement de se marier; et pis pas de bol, en faisant les cons un soir avec un de leurs amis, il saute d'un plongeoir dans une piscine... vide (ça me rappellera toujours une séquence d'ouverture macabre de Six feet under, ce genre d'incident, le fameux plongeon d'un type qui a tout et qui se fracasse le crâne en plongeant... "qui fait le malin, ..."). Mais la chtite ne perd pas de temps, s'acoquine rapidement avec le pote de son ex, refait son numéro et hop c'est parti pour un mariage heureux... Et ben non, tout part en eau de boudin très rapidement; d'abord on est séduit par le ton comique de ces petites engueulades qui partent d'un rien et qui finissent en conflit nucléaire maritale, d'autant qu'après deux ans et demi en Chine (j'ai doublé mon vocabulaire, j'en suis à quarante mots) , on reconnaît beaucoup de ces petits traits particuliers (typiques d'une culture et donc universels - je me comprends), dans cette jeune fille immature et capricieuse qui s'emporte pour un rien, ne connaissant de l'amour romantique que ce que donnent à voir les films du cru, et dans ce jeune homme boudeur qui se tait au moindre emportement de sa compagne, buvant jusqu'à la lie avec ses potes, coinçant devant son ordinateur et incapable de dire "je t'aime" (typique et universel, répète-je, vous me suivez maintenant?). Ensuite, la systématisation de ces petites "scènes", la petite claque que donne un soir le mari à sa femme, tendent à rendre l'ensemble plus tristoune que vraiment drôle... Rien que de bien banal me direz-vous, j'en conviens, mais un grand travail d'écriture qui rend le récit plus vrai que nature, deux comédiens parfaitement dans le ton, et une caméra toujours aux aguets, comme collée à nos deux protagonistes. De petites brouilles en grandes disputes, de scènes de réconciliation en menace de divorce, se joue dans ce jeune couple très ordinaire une tragédie universelle. Finissant par baisser les bras (elle l'attache quand même au lit en le menaçant d'un couteau pour lui faire dire "je t'aime", finit par craindre qu'il le prenne mal (il se fracasse la tête dans une vitre et oui il le prend mal)), et ils décident de se séparer à l'amiable bien qu'on sente que tout reste possible entre
eux. Mauvais timing, illusions de l'amour, ou scènes ordinaires de la vie conjugale, leur dernière discussion où ils se demandent tout bêtement si c'est chez tout le monde pareil, si finalement l'amour c'est ce qu'ils ont vécu ou autre chose (mais quoi?) pourrait sonner très creux dans toute autre oeuvre à la con, mais parvient ici à résonner de façon assez profonde et sincère. Bref, une bonne petite surprise, pas de quoi grimper aux rideaux (oui bon c'est pas du Wong Kar Wei, on en est loin), mais un certain talent à saluer. Le jeune cinéma chinois a de l'avenir, faut se motiver et y croire!






