Le Secret des Poignards volants (Shi mian mai fu) de Zhang Yimou - 2004
J'avoue qu'entendre des phrases genre "Pars avec moi, nous serons libres comme le vent" prononcées par
des personnages habillés en vert pomme et coiffés de chapeaux en forme de gland, sur de la flûte de Pan, n'est pas tout à fait ma conception du bonheur au cinéma. Il n'empêche que j'ai passé un moment plutôt agréable avec ce Secret des Poignards volants, auquel on ne peut pas enlever la qualité de spectaculaire.
Combats dans les broussailles, combats autour de tam-tams (ça doit porter un nom plus noble, mais bon), combats dans la neige, combats dans les bambous (mon préféré)... Zhang n'est pas avare en décors et en batailles en tous genres, la plupart du temps réglées avec une imagination qui laisse sans voix. Les
couteaux volent dans tous les sens, les BOUWWAAA sont gutturaux comme il se doit, ça défie les lois de la pesanteur sans aucun souci, et vas-y que je continue à me battre avec 6 poignards plantés dans le front, et vas-y que mon sabre il coupe ton couteau en deux, et si toi tu me lances un bambou moi je te fais pleurer ta mère avec une flèche... C'est du grand n'importe quoi, un scientifique pur y verrait deux-trois invraissemblances, mais peu importe, puisque ça fonctionne bien, dans toutes les scènes de bagarre en tout cas. Zhang fait tomber la neige parce que c'est plus beau (14 secondes pour recouvrir entièrement un champ, ça rigole pas dans le coin), n'hésite pas à faire faire trois saltos arrière à un ennemi qui vient de se
recevoir un pieu parce que ça fait du spectacle. Bref, c'est un film entièrement tourné vers l'esbrouffe, et c'est rigolo comme tout.
Bien qu'un peu vain... Dommage que le reste du film (les scènes "intimes", les moments consacrés à la trame) soit écrit par un gosse de 12 ans, et les dialogues par sa petite soeur de 8. Dommage que le film affiche un sérieux papal là où on aurait aimé une distance à la Kitano, qui semble évidente quand on se rend compte de l'improbabilité de la chose. Dommage que Zhang sacrifie tout au simple spectacle aux dépends d'une vraie histoire. Si Le Secret des Poignards volants impressionne,
il ne fait pas plus, et c'est ballot. Toutes les sidérantes scènes de bataille ne sont jamais contre-balancées par un discours quel qu'il soit, et le film reste désespérément vide. Les scènes de sexe font sourire (d'accord, on est à Hong-Kong, la censure rôde, mais le violeur qui met 11 minutes à arracher un bouton à sa victime, c'est beaucoup quand même), les personnages sont peu attachants à cause de la solennité de leurs rôles et de leurs dialogues (on est prêt à achever l'héroïne à coups de pioche sur la fin, pour qu'elle arrête enfin de parler du vent), et le goût de l'esthétique du gars finit par être un peu kitsch (les couleurs d'automne sont à gerber). Voilà. Un moment pas désagréable, donc, mais c'est tout.
La Cité Interdite (Man cheng jin dai huang jin jia) (2006) de Yimou Zhang
Si Zhang Yimou nous livre moins une daube que le dernier Chen Kaige, on peut pas dire vraiment qu'il arrive à convaincre avec cette pseudo histoire shakespearienne et autre révolution de palais avec batailles de 300.000 figurants clonés qui doivent faire marrer le George Lucas - c'est dire.
Un Roi empoisonneur, une Reine qui rêve de vengeance (Gong Li, que dire, un poil trop en colère peut-être...), un fils amoureux de sa belle-mère et de sa demie-soeur (il a le rôle le plus compliqué, c'est clair), un second fils à la botte de sa mère et un troisième fils qui, comme tout le monde s'en fout de lui, veut jouer sa carte perso... Ca complote, ça se regarde de travers, ça s'aime à demi-mot et surtout la vengeance gronde. On tourne un peu autour du pot pendant 45 minutes et une fois que tout est clair, on a droit à encore 30 minutes de
mise au point (pour le spectateur un peu benêt qui confondrait tous les personnages) avant une ultime partie où ça charcle grave, faucilles contre lances (ouais marteaux c'était tendancieux), et moult effets spéciaux digitaux dans le genre "démultiplié" po toujours très réussis (et je parle pas des feux d'artifice à la fin faits sur télécran...). Si l'esthétisme du palais peut déjà faire loucher (il est devenu aveugle ou daltonien Zhang Yimou ou quoi? Ce rose pétant et ce fuschia mariés avec du jaune, du vert et du bleu, brrrrrrr... Ou est passé le conseiller artistique de Ju Dou????), l'attaque de ces hommes araignées qui tombent du ciel sur le palais du médecin impérial (un type pas clair) avec plein de fjjjjjiouuuuuuuuuuuuuuu de la mort et des costumes récupérés à partir des chutes de fringues des cavaliers noirs du Seigneur des Anneaux n'est pas non plus un must dans la grâce et la poésie. Bref on a droit à des scènes d'intérieur ampoulées - Gong Li boit son médicament pour la 28ème fois, Gong Li pleure, Gong Li a les seins super écrasés dans sa tunique (c'était pour voir si vous suiviez), Gong Li sue, Gong Li fait la tronche et pleure...-, des scènes d'extérieur pas vraiment captivantes et too
much pour être honnêtes (que du surcharge de Diou) et on a au final encore une tentative de blockbuster international à la Chinoise qui tombe à l'eau. Les gars, revenez à la base et arrêtez de faire péter la thune. D'autant qu'avant vous faisiez de vrais films et aviez un don pour raconter des histoires (avec des émotions, du charme, de la profondeur, des joulies couleurs...).
Ah oui, si je peux me permettre une dernière remarque en passant, j'aurais pas voulu douiller la note de chrysanthèmes... C'est bien simple, l'espèce doit être maintenant en voie de disparition sur tout le continent.
Vivre! (Huozhe) (1994) de Yimou Zhang
Je n'en reviens toujours pas que certains critiques (notamment au temps du Hero mais également auparavant) aient eu le mauvais goût de faire de Zhang Yimou un cinéaste à la solde du gouvernement chinois. Soit ce sont de pauvres types, soit ils n'ont rien compris à ce film-somme où l'ironie, l'humour cotoient constamment la détresse et la tragédie. Et s'ils n'ont pas encore intégré qu'il s'agit, avant tout, d'un grand cinéaste, qu'ils aillent pêcher la carpe.
Des Années 40 aux années 70, l'on suit la vie d'un couple (Ge You, hallucinant, Gong Li comme d'hab) qui va subir les remous tumultueux de l'histoire de son pays. Après avoir perdu au jeu l'immense propriété de son père, Fugui se retrouve à la rue, devant vivre du spectacle de marionnettes dans lequel il excelle - pendant la guerre, pris entre les troupes de nationalistes et communistes, il ne devra son salut que par son art avec lequel il divertira les troupes. De retour à la casa, il se félicitera avec sa femme d'être devenu pauvre, après avoir assisté à l'exécution de celui qui avait gagné sa maison, taxé de "propriétaire capitaliste". Ils résisteront ensemble à tous les tourments du régime, leur fille perdant la parole après un accès de fièvre, perdant leur fils par la faute d'un des chefs du parti. Entre désespoir et fatalisme, Fugui trouvera toujours la force de tenir le coup malgré les absurdités maotsétungiennes (L'hôpital qui se retrouve sans docteurs ayant tous été accusés d'intellectuels - ils perdront par la même occase leur fille qui venait d'accoucher -; tous les anciens cadres qui se retrouvent du jour au lendemain forcés de faire leur auto-critiques sur des tonnes de papier qui
finissent par étouffer la ville et couvrir les horizons; ou encore cette scène qui fend le coeur où il doit brûler ses marionnettes à la "révolution culturelle" pour obéir aux nouvelles directives où "plus c'est ancien, plus c'est dangereux" - ça laisse rêveur quand on voit aujourd'hui la promotion du tourisme (pardon)... et j'en passe). Comme il le dit à son fils: il espère que sa famille sera comme un poulet qui se transformera en oie, puis en mouton puis en boeuf et... et après, demande son fils... et ben après il n'y a que le communisme. Chaque séance où ils se retrouvent tous les deux au cimetière pour rendre hommage aux disparus vous fera faire un gros trou dans votre réserve de Kleenex pour l'hiver, avant de vous plier en quatre tant leur scène d'auto-accusation atteint des summum dans le caustique. On pourrait ajouter une musique envoutante, un cadre toujours parfait aussi bien dans les séquences de batailles que dans les scènes intimes, un sens des couleurs (il suffit de se rappeler Ju Dou) absolument époustouflant et pis et pis...
Bref, c'est tout simplement un film qui vous emporte prendant 2 heures sur 40 ans d'histoire de la Chine et qui vous fera passer par 3000 émotions - vivre, dit-il, mais savoir aussi filmer, ajouterai-je.
Riding Alone For Thousands Of Miles (Qian li zou dan qi) (2005) de Zhang Yimou
Alors que la grosse daube de Chen Kaige (Wu Ji) sort aujourd'hui sur les écrans français (le critique des Inrocks avait du fumer un truc avant de voir ce film où s'étale la laideur des effets spéciaux, un scénario inepte et des acteurs ridicules), voici le dernier petit opus de Zhang Yimou (sans date de sortie apparente en France).
Zhang Yimou est un enfoiré car il arriverait à faire pleurer une madeleine restée 15 jours sur un bord de fenêtre. Si j'avais fini en larmes à la projection de The Road Home et Pas un de Moins, bingo une fois de plus et pourtant je partais avec un moral d'acier et 3 heures de Tarkovski dans les jambes. Rien y fait, ce type -et même si parfois c'est un peu facile, je l'admets- me fait fondre.
La belle idée de départ du film est de faire partir un Japonais endurci par la vie sur les routes chinoises du Yunnan. Son fils qu'il n'a pas vu depuis des années, refuse de le voir alors même qu'il est mourant à l'hôpital. Apprenant que celui-ci était passionné d'opéra chinois, il part à la recherche d'un acteur auquel son fils avait promis de revenir. Bon. Il ne parle pas un mot de chinois de plus que moi et bien sûr, en route, accumulant les galères, il découvrira des gens -et notamment un enfant-formidables qui lui feront tomber le masque (opéra chinois, masques... ok?). Filmée dans les superbes montagnes du Yunnan, l'histoire ne s'intéresse point tant au décor grandiose qu'aux petites fêlures qui vont apparaître peu à peu dans la cuirasse de notre homme à force d'entre-aide et de gentillesse. 
Ah c'est beau la vie dans les films quand même, Japonais et Chinois main dans la main, prison propre et personnel courtois (là faut avouer peut-être un petit excés... même si nos prisons françaises ne sont pas des exemples). Oui c'est vrai que cela fleure un peu trop le bon sentiment. Mais parvenir à nous toucher sans nous envoyer 20 000 flèches dans la gueule, c'est encore ce que je préfère chez Zhang Yimou qui, fierté nationale oblige, s'est lancé dans un projet encore plus gros et plus cher que le Chen Kaige. En espérant qu'il accouchera d'une montagne et pas d'une bouse et qu'ils reviendront vite de ces folies Pekinwoodiennes. Sinon le cinéma chinois va aller très mal... déjà que!
