Volte-face (Face off) de John Woo - 1993
Ca fait bien plaisir de revoir 20 ans après ce bon vieux classique du grand n'importe quoi woo-esque, d'autant qu'on se rend compte que, ben non, c'était finalement pas si n'importe quoi que ça. En tout cas au niveau de l'idée de départ et de la mise en scène, parce que c'est vrai que dans les détails du scénario, ça laisse un peu pantois. Il s'agit en gros, pour les 5 personnes qui ne l'ont pas vu, d'un bandit et d'un flic qui échangent leur identité, y compris physiquement puisque leur tronche est greffée sur le corps de l'autre, au point que même leurs femmes respectives s'y laissent prendre. C'est la plus belle réussite du film : malgré le côté complètement improbable de l'idée (la scène hilarante du scientifique qui explique comment il va s'y prendre pour faire la greffe de visage, c'est de la SF des années 50), elle fonctionne en plein, jusqu'au trouble. Cage devient Travolta, Travolta devient Cage, et les deux acteurs sont particulièrement inspirés quand il s'agit de laisser dans leur "nouvelle personnalité" des traces de celle que leur partenaire avait plantée. En devenant le gentil flic, Cage n'abandonne pas le petit grain de folie qu'il avait posé au centuple sur son personnage de truand ; mais il s'accapare aussi le côté très mélancolique que Travolta avait trouvé de son côté, construisant un personnage à la jonction des deux acteurs ; Travolta fait la même chose de son côté, endossant avec visiblement beaucoup de plaisir la démesure de Cage mais en gardant cette façon inimitable de bouger. On est tellement bluffé qu'on se prend souvent à se dire : "Ils sont super bien déguisés, les bougres, on dirait vraiment Cage et Travolta". Le film aurait pu prolonger beaucoup plus cette ambiguïté, par exemple en abordant frontalement les thèmes de la sexualité (Cage en surhomme phallique, Travolta en impuissant, et l'échange de leurs rôles qui pourrait aller jusqu'à l'inceste) ; Woo est un grand coincé de ce côté-là, préférant l'action pure au trouble scénaristique. Mais tel quel, on savoure quand même.
Côté action, diable, on en a jusqu'à plus soif, et pas de la mesurée au compte-gouttes. On connaît le style de Woo : il est ici multiplié par 2000. Il suffit qu'un personnage refasse son lacet pour que le réalisateur en fasse une dantesque scène pyrotechnique, avec 32000 colombes, 50 ralentis et 800 "wooosh" pour chaque mouvement de doigts. Tout est sur-stylisé jusqu'à l'absurde (la scène de fusillade dans un hangar, un grand moment de voltige qui ne sert strictement à rien), et jusqu'à l'abstraction : le film se termine sur une poursuite en hors-bord où les deux protagonistes, vus du ciel, sont réduits à deux lignes d'écume qui se croisent sur un fond bleu ; la sophistication faite simplicité. On peut être agacé par cette façon de ne jamais faire simple, de tout vouloir rendre spectaculaire, de choisir de nous en mettre plein les mirettes plutôt que plein le cerveau, mais le fait est que ça marche parfaitement, et qu'on en prend plein la tête. On oublie alors la crétinerie totale du scénario pour se laisser aller au simple plaisir de voir deux bons acteurs se mettre sur la gueule sur fond de feu d'artifice et de roulements de tonnerre. Du film d'action couillu et basique, mais avec de vrais bouts de sensibilité et de mélancolie dedans : nécessaire, oui.
Les trois Royaumes (Chi Bi) (2008) de John Woo
Distribué en Chine en deux parties, il s'agit donc de la première : ce film épique retrace la célèbre (enfin pour les connaisseurs.... hum) bataille des Falaises rouges qui eut lieu au 3ème siècle après J.C. Après Chen Kaige et Zhang Yimou, John Woo se dit que lui aussi a droit de faire péter tous les budgets pour réaliser un film sans âme mais tout plein de batailles et d'acteurs de renom, Tony Leung et Takeshi Kaneshiro en tête. Vous ajoutez tous les extra de la cérémonie d'ouverture du J.O. plus un bon millier de militaires en goguette et vous obtenez un truc certes impressionnant dans la forme. Dans le fond, je reste sceptique... Le scénar tient sur une baguette - le premier ministre Cao Cao rêve d'envahir toute la Chine. Après une bataille perdue, Sun Quan, le chef des Wu décide de s'allier avec Liu Bei pour éviter l'invasion de leur territoire. Trois mouvements dans cette première partie : une bataille initiale - la défaite de Sun Quan -, l'alliance et la première bataille sur terre entre les deux grandes armées.
Dès la séquence d'ouverture, on sent qu'on est pas dans la dentelle : un petit zoziau se pose sur la main de l'Empereur, personnage tout jeune et bien innocent; quand son premier ministre arrive tout colère, l'oiseau s'envole - on sent qu'il est po gentil, clair - et demande à l'empereur de déclarer la guerre - ce dernier moufte à peine. On fera dans l'animalier pour tous les symboles (après le zoziau, le tigre (rusé), pis la tortue (plus maline qu'il n'y paraît, eheh)) et dans le ralenti pour les scènes choc (à vitesse réelle, le film aurait gagné une bonne heure): ça charcle dans tous les coins - la spécialité du chef : l'homme fort contre 3.000 ennemis, victoire de l'homme fort - le sang gicle comme des pots de peinture balancés en l'air - et les effets spéciaux numériques sont toujours aussi moches - mais c'est un sentiment personnel. Tony Leung - je suis fan mais bon, il est là surtout pour ajouter des noms prestigieux sur l'affiche semble-t-il (il remplace Chow Yun-Fat, ouh-là!) - livre une petite scène d'amour bien tristounette (les 4 minutes du film coupées?) et on attend gentiment sur une musique casse-bonbon avec trois mille tambours que le film déroule... John Woo lorgne apparemment sur Le Seigneur des Anneaux - sans gnomes, ouf - et semble avoir oublié qu'il fut un grand styliste avant d'oeuvrer à la tête de grosses machines sans un poil d'émotion (je parle même po des deux-trois scènes qui, à mon avis, se voulaient "comiques" tant les répliques sont lourdingues)... A suivre... Mouais, va falloir avoir du courage pour se taper la falaise en entier.
Broken Arrow de John Woo - 1996
Je vous raconte pas la poilade. Broken Arrow est un mélange entre Leni Riefenstahl et les épisodes de San Ku Kai. Musique tonitruante à chaque fois qu'un geste est fait (que ce soit une flinguade à 200 morts ou un personnage qui se gratte) ; 19000 explosions/minute, des bagnoles, des hélicos, des trains, des avions, Woo a un problème avec les moyens de transport ; mise en scène usant des zooms comme une arme ; scénario tout en finesse (y a le méchant il a une bombe atomique, qui va exploser dans deux minutes 26) qui tend à montrer que les intellos sont des tafioles et les militaires des surhommes (c'est tout ce que j'ai vu là-dedans, moi)... Avec un mauvais goût impeccable, le gars Woo prend tout ça très au sérieux, et sert un film très bruyant, sans aucun fond mais dans une forme qui ferait passer Lelouch pour Bresson. Les cigarettes tournent dans l'air avec un "wfoo-wfoo" de vautour fauve, Travolta est systématiquement filmé au ralenti même quand il refait ses lacets, les corps des héros sont déifiés comme un clip sur Zidane pour la Coupe du Monde, bref on est dans le dentelle du Puy-en- Velay la plus fine.
Et pourtant, qu'est-ce que je me suis marré... On a beau dire, derrière son goût relativement discutable, Woo sait filmer une scène d'action. Ici, il n'y a que ça (les dialogues doivent faire 3 lignes), et c'est très efficace, d'autant que chaque scène est filmée différemment, comme une expérimentation de formes. Woo utilise son espace et les objets avec génie, on voit bien là qu'il est resté un cinéaste asiatique. Chaque coup de poing amène une nouvelle possibilité dans l'espace, un mini-rebondissement au sein de la scène. C'est rapide sans être précipité, c'est ingénieux et très drôle. En bref, Broken Arrow est une quasi-daube ridicule, mais filmée de main de maître, et un grand divertissement pour dimanche soir. A partir du moment où on aime l'impureté et la série Z.





