29 février 2012

Melancholia de Lars von Trier - 2011

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Vus les débats supérieurs qui font rage sur notre blog en ce moment (extraits : "Mélencolia cé de la bouz grave", "a oui cévrai cé de la maird"), il est de mon devoir de trancher : Melancholia, c'est pas mal du tout. Vous reconnaîtrez avec moi que cette opinion, s'agissant d'un film de von Trier, est tout de même annonciatrice d'une certaine déception, et je reconnais : je trouve que ce film est le moins bon de son auteur depuis Dancer in the Dark, et je suis resté un peu de marbre devant les élucubrations esthético-psychologico-cosmiques du Lars pendant une grande partie du film. A commencer par ce prologue, beaucoup trop chargé pour être vraiment touchant, pompier à force de vouloir impressionner le chaland ; autant la première scène de Antichrist était bouleversante parce que justement dopée par la solennité de la photo et de la musique, autant ce début-là verse dans un mysticisme folklorique qui m'a laissé de marbre : les effets spéciaux sont laids et ne servent à rien d'autre qu'à montrer le savoir-faire de von Trier ; si le gars visait l'ouverture à la manière de l'opéra (l'acmé du film représentée en quelques plans figés), il aurait gagné à simplifier, à aller justement à l'essentiel au lieu de se perdre dans cette esthétisme ++ qui gâche l'émotion.

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Heureusement le film démarre enfin et ressemble un peu plus à du von Trier. Nous sommes invités à un mariage qu'on pressent dès le début catastrophique : mère trash (Rampling assez marrante), père lourdaud (John Hurt dans ses pantoufles), patron odieux (Stellan Skarsgard un peu attendu dans ce type de rôle), beauf stressé (Kiefer Sutherland, parfait), sœur tellement compréhensive qu'elle en devient condescendante (Charlotte Gainsbourg, mon idole, j'y reviens), et surtout mariés complètement désaccordés : entre le jeune gars gentil (Alexander Skarsgard) et sa jeune épouse (Kirsten Dunst), on sent qu'il y a peu de passion, d'autant que la gonze est à moitié folle. C'est un peu là que le bât blesse, d'ailleurs : von Trier n'a jamais été un fin psychologue, et le personnage de Dunst, fille dépressive et insaisissable, peine à convaincre (ou quand elle le fait, l'actrice étant quand même vraiment bien, elle énerve un poil). On en a vite marre d'assister aux sautes d'humeur de la belle, à ses petites mines de maniaco-dépressives au comportement inattendu, et on repense avec ennui à ce personnage interprété jadis par Björk, lui aussi bien énervant, ou à celui de l'autre film moyen de von Trier, Breaking the Waves. Quand Lars réalise des portraits individuels, il est bien moins bon que quand il montre des communautés. Là aussi, la preuve y est : autant le personnage de Dunst ne passionne pas, autant la force qu'il met à décrire une société en déréliction (la communauté du mariage est à l'image de la société) rappelle l'ironie violente de The Dead de Huston ou de L'Ange exterminateur  de Buñuel. Quand cette partie ose être cruelle et frontale, elle convainc ; quand elle se perd dans l'individualité, elle ennuie. Au bout d'une heure, on a envie de voir autre chose, malgré la maestria indéniable de la mise en scène (ces fameuses caméras à l'épaule dont il se sert même dans les scènes très intimes), et malgré des scènes souvent délicieusement ironiques.

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Voeu éxaucé : quand la deuxième partie commence, le film prend enfin l'ampleur attendue. Le mariage passé (et j'avoue ne pas avoir bien saisi les rapports entre la première et la deuxième partie, ni ce que le film veut raconter exactement), von Trier recentre sur le personnage de Gainsbourg, autrement plus intéressant que celui de Dunst, et sur sa thématique catastrophiste : nous sommes dans les derniers jours du monde, une planète va entrer en collision avec la Terre, et tout va se résoudre sur les mètres carrés d'un terrain de golf, autour d'une poignée de personnages. Dans cette deuxième heure, le gars retrouve toute sa puissance : une amertume qui confine à la violence pure dans les rapports humains, un goût pour la transgression et le malaise toujours aussi affûté, une symbolique mystérieuse qui fait mouche, et surtout un regard complètement chargé de haine contre la communauté qui éclate ici avec beaucoup d'éclat. Deux femmes, un homme, un enfant, chacun avec sa façon de voir le monde et sa fin, quatre postures qui se confrontent ; quatre désespoirs ordinaires qui se résolvent sur quelques notes de Wagner (grandeur du montage de la musique, insistante, torturante, qui démarre toujours exactement là où on ne l'attend pas, et qui devient peu à peu le thème unique de la planète Melancholia) ; et le regard inattendu de von Trier sur eux. A l'opposé total du boursouflé The Tree of Life, avec lequel il partage pourtant pas mal de thèmes, Melancholia traite de la foi en l'homme ici et maintenant : ce n'est pas dans l'au-delà que von Trier envisage la réconciliation des êtres, mais dans les quelques secondes qui vont les éradiquer de la surface de la Terre, dans le malheur irrémédiable de n'être que des Humains. Un film anti-catho, nihiliste d'une certaine façon, qui croit qu'il y a des choses à faire avant la mort plutôt qu'après. A ce petit jeu, Charlotte Gainsbourg est immense, et aurait 10000 fois plus mérité le prix que sa collègue Kirsten Dunst à Cannes. Pitoyable, misérable, et d'une humanité confondante, elle est à la fois complètement investie et distancée ; j'ai adoré ces petites mines enfantines que von Trier lui a demandé de prendre, opposées à la froideur rigoriste de son personnage, à sa lâcheté. Dunst est en charge du glamour, Gainsbourg est en charge de l'humanité, 0-1 au bout du compte.

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Cette deuxième moitié trouve donc enfin son ton, jusqu'à ce final qui devrait quand même clouer n'importe qui sur son siège, y compris nos amis "cé trop dla merde". On regrette pourtant cette tendance à l'émotion coûte que coûte, bien éloignée de la beauté "intellectuelle" d'Antichrist ou de Dogville. Ça fonctionne, aucun doute, mais on sent aussi qu'on est un peu trop dans le ressenti, et pas assez dans la réflexion. Un peu dommage pour un cinéaste qui a souvent su manier les concepts les plus complexes en se foutant pas mal de la sensation. Si les derniers plans scotchent effectivement, on ressort avec l'impression que von Trier, cette fois, ne nous a pas manipulés avec les bons outils : on est émus, pas secoués, pas mis en cause ni en danger. Bref, un film un peu facile de la part de mon idole, ce qui n'enlève rien à sa puissance ni à son mystère.  (Gols 24/08/11)


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Un peu plus dubitatif que mon collègue sur ce film de Von Trier qui se complaît dans la dépression, la peur et la tristesse. Même s'il s'agit apparemment pour le Lars de son film le plus optimiste (ces trois personnages qui se rejoignent en pleine zénitude sur le fil... juste avant la fin du monde tout de même - ohohoh, rire gras du Lars), qu'il s'agisse de la première partie avec cette à tête à claque de Dunst qui ne prend plaisir qu'à faire la gueule (von Trier et la joie de vivre... olé) ou cette seconde avec Charlotte qui se vide à vue d’œil de sa sérénité (et des larmes et des larmes et des larmes - et je ne parle pas du ciel qui floconne, mouille, grêle... C'est bon pour les nappes phréatiques, mais sinon), Melancholia est un film tellement sombre qu'il vire à la pose quelque peu gavante. Même si on se frotte les mains avec ce mariage qui part en quenouille (remember Festen de son acolyte Vinterberg), de cette limo autant adaptée à des routes de campagnes que moi au folklore breton, à cette coquine de Dunst qui succombe à une partie fine avec un inconnu sur le green (c'est vache quand votre gentil petit mari vient de vous offrir un terrain tout plein de pommiers - vous pensez vraiment qu'il y a un clin d'oeil à la Bible, hum, hum ?... re-rire gras du Lars), mais le cinéaste a tellement tendance à charger la mule au niveau du mal-être de son personnage principal et des seconds rôles déprimants (Rampling plus vénéneuse qu'un scolopendre, John Hurt plus branle-manette qu'un joueur de ukulélé (le coup des cuillères dans la veste et des deux Betty, ça va deux secondes...), cet affreux patron de la boîte de publicité...)), qu'on a hâte qu'il change de sujet...

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Ah voilà la deuxième partie : on va vite comprendre le retournement de situation ; plus la planète Melancholia se rapproche, plus l'apathique Dunst prend du poil de la bête (la fin du monde, cool), plus la pauvre Charlotte (qui aime à tout bien contrôler) perd ses moyens. Bien, bien, bien... Le plus ironique, peut-être, dans l'histoire, c'est le destin de ce pauvre Jack Bauer qui avait pour habitude chaque jour de sauver le monde et qui cette fois-ci, après avoir rassuré la maisonnée, va disparaître comme un gros lâche - Jack, ptit palefrenier, t'es tombé bien bas... Alors oui, la mise en scène demeure toujours aussi fluide, certaines séquences sont à couper le souffle (ces sublimes vues aériennes sur les chevaux ou la Dunst, nue, se prenant un coup de lune...), les acteurs obéissent gentiment au Lars en livrant leur plus petite mine (j'aime beaucoup la Charlotte, mais là on finit par se lasser de ses regards de déterrée, franchement) toutefois, au final, cette vision apocalyptique du grand Lars demeure bien inoffensive... On sent que le gars s'est réjoui à ringardiser le mariage et à faire péter la planète mais au delà de ça, on ne sait pas trop quoi glaner dans ce film, à l'image de l'intro, un peu bling-bling (beaucoup d'esthétisme à grand renfort de nouvelles technologies pour si peu d'émotion...). C'est quand, Lars, que tu retournes à l'hôpital avec tes ectoplasmes ? Au moins, on se poilait alors...   (Shang - 29/02/12)     

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25 septembre 2010

Nocturne de Lars von Trier - 1980

nocturneLars n'est définitivement pas l'homme de la situation si vous cherchez l'animateur de vos soirées. Dès ses premiers essais, le bougre cultivait déjà cette vision des choses horrible qu'il traîne encore aujourd'hui. Nocturne est vontrierien par excellence : ramassé en 8 minutes, on a un bel aperçu de la déviance morale et esthétique de Lars ; c'est donc, vous me voyez venir, un grand film. Encore bien ancré dans le cinéma expérimental, le jeune homme nous raconte l'histoire d'une femme atteinte d'une maladie des yeux qui la rend peu à peu aveugle. Le premier plan est à hurler : la silhouette de l'actrice dans une quasi-obscurité, une tâche de lumière dans le fond, puis, sur un bruit strident parfaitement immonde, la tâche, qui est en fait une porte-fenêtre, éclate sous les coups d'un homme masqué. Lynch n'est pas loin dans cette scène qui arrive à terrasser avec presque rien, un sens de la longueur du plan impeccable, un regard original et torve, une utilisation des sons au taquet. Ensuite, entre ampoules rouges et ambiances bleutées, von Trier nous fait suivre la douleur sourde de cette femme, uniquement à travers des atmosphères sonores et lumineuses : voix arrachées à l'outre-tombe, évocations sous forme de flashs de la souffrance (cette femme qui se tord de douleur sur son lit rappelle nocturne_2encore une fois les premières expériences de Lynch, The Grandmother notamment), plans presque illisibles à force de s'enfoncer dans les ténèbres, application à noyer les pistes scénaristiques, on est tout simplement happé par le mystère glauque de ces images, borderline et démentes. Même si le film se conclut sur une note un peu plus apaisée (un vol d'oiseaux), l'impression qui reste est qu'on est une nouvelle fois allé faire un tour dans le cerveau de von Trier, et qu'on n'en ressort pas immaculé. Froid comme la mort, un film de grand malade.

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03 mai 2010

The Five Obstructions de Lars Von Trier & Jørgen Leth - 2003

vlcsnap_2010_05_02_20h13m47s42La difficulté et le handicap faisant partie des conditions sine qua non du cinéma de Von Trier, The Five Obstructions apparaît comme l'archétype de son "style" : c'est un film complètement dépendant de contraintes arbitraires posées là comme autant de propositions de cinéma. La grande perversion de la chose (et je fais partie des gens qui pensent que la perversion est une qualité chez Von Trier), c'est que ce n'est pas sur lui qu'il exerce ces contraintes, mais sur un peuvre cinéaste innocent, Jørgen Leth, qui ne demandait rien à personne et qui se trouve embringué dans la manipulation de Lars.

Soit donc un court-métrage pré-existant, L'Homme parfait, réalisé par Leth : Von Trier lui propose de réaliser 5 remakes de ce film, mais en lui imposant des cadres techniques ou stylistiques précis. Par vlcsnap_2010_05_02_22h45m37s2exemple : pas de plan de plus de 12 images, ou réaliser un dessin animé, ou aller filmer à Cuba. Dès le départ, on sent la jubilation de Von Trier : il filme ses conversations avec Leth, affichant un sourire carnassier à chaque nouvelle contrainte qu'il impose. On devine derrière le projet une tentative de manipulation humaine autant qu'un exercice sur les possibilités de la commande au cinéma. Von Trier, de toute évidence a envie que Leth se plante, envisageant ses demandes plus comme une psycho-thérapie que comme une obligation de résultat artistique. C'est par exemple la plus douteuse de ses contraintes : aller filmer dans l'endroit le plus misérable du monde (Leth choisit la quartier le plus pauvre de Bombay, où il va se filmer en plein repas gastronomique au milieu de la population affamée).

vlcsnap_2010_05_02_19h48m23s158Mais le projet se retourne vite contre son inventeur. Le fait est que Leth réussit tous ses films, et que la contrainte semble même doper son imagination. Les quatre "remakes" ainsi proposés (la cinquième "obstruction" est déconnectée du reste, je ne vous dis rien) sont superbes, depuis l'expérimentation formelle du film cubain jusqu'à la beauté plastique du cartoon, depuis la provocation génante du film à Bombay jusqu'au godardisme en split-screen du film belge. A chaque fin de tournage, Leth revient avec la banane, gonflé à bloc par la réussite de ses entreprises. Et c'est finalement à l'effondrement du système-Von Trier qu'on assiste, beaucoup plus qu'aux doutes de sa victime. La domination voulue de l'un sur l'autre aboutit au final à l'anéantissement de la provocation du projet : Von Trier devra le reconnaître, c'est à un retour de manivelle qu'il devra faire face, les petits films de Jørgen Leth questionnant d'abord le cinéma de Von Trier lui-même.

five_obstructions_lethCa ne va guère plus loin que ça, et c'est dommage que les deux compères ne fouillent pas plus profondément dans la théorie cinématographique, se contentant d'une surface sophistiquée un peu vaine. Mais, au passage, The Five Obstructions aura proposé un portrait de Von Trier assez sarcastique, assez masochiste aussi, pointant la fausse dangerosité de ce cinéaste après tout naïf. En tout cas, ce film est intéressant dans son concept et très souvent dans sa forme, justement par ce qu'il rate plus que par ce qu'il réussit.

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09 janvier 2010

Images of a Relief (Befrielses Billeder) de Lars von Trier - 1982

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Ah oui... Bon, très franchement, je serais incapable de vous dire ce que raconte Images of a Relief, ne comptez pas sur moi pour vous faire un résumé du scénario. Evocation des tortures nazies, ou au contraire essai sur les maltraitances exercées par les Résistants envers les nazis à la libération ? Je ne sais pas trop, tant tout est perdu dans l'obscurité. Le film démarre sur des images d'archives de foules, de prisonniers conduits visiblement au poteau d'exécution, mais sans qu'on sache exactement qui sont ces gens. Le tout re-coloré dans un rouge vif par un Von Trier très expressionniste, dirons-nous. Bon, enfin, si discours il y a, ça semble bien être le cadet des soucis de Lars. Ce qui l'intéresse, c'est la forme, et si elle peut être à l'opposé de ce qui existe, c'est tant mieux. Donc : après ces images d'archives, on s'aventure dans un sous-sol glauque où des gens enchaînés se font tirer dans la bouche. On reconnaît la patte du futur réalisateur d'Element of Crime dans ces travellings lentissimes qui partent d'un visage et filent sur un espace immense, complètement inrepérable, comme si l'abîme cotoyait le monde réel. On le reconnaît également dans cette utilisation de filtres hyper-tranchés, le rouge ici, qui efface la plupart des motifs pour livrer une sorte de toile unie d'où émergent quelques formes (visages de souffrance, prédominance de l'eau, silhouettes indéfinissables).

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Ensuite, on part en forêt pour continuer l'histoire (mais quelle histoire ?). Là, c'est indéniablement le fantôme de Tarkovski qui vient hanter le jeune Lars : il en copie tous les tics, travellings infinis sur les arbres, personnages hantés, domination d'une nature filmée comme un monde fantasmagorique. Ce coup-ci c'est le vert qui domine, on ne comprend pas plus pourquoi, pas plus qu'on ne saisit qui sont ces êtres perdus dans les bois. Peu importe : on sourit gentiment devant ces poses arty absolument sûres d'elles-mêmes, en constatant que Von Trier est déjà le surdoué agaçant et pompeux qu'il deviendra plus tard. Sauf que plus tard, il saura maîtriser cette morgue, cet orgueil, ce côté supérieur, pour les mettre au service de vrais grands films. Avec Images of a Relief, on reste au niveau de la pure forme : ça donne un film expérimental souvent ridicule à force de sérieux sépulcral (même la musique sacrée est là, le gars n'y va pas avec le dos de la cuillère), mais ma foi sympathique en tant que première tentative du maître. Finalement, tout Von Trier est déjà là : énervant à mort, assez génial, novateur toujours, à la frontière entre foutage de gueule et virtuosité.

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13 décembre 2009

Epidemic de Lars von Trier - 1987

EpidemicLe bon Lars aura attendu que sa carrière démarre vraiment avant de produire son film de fin d'études, ce qui ne manque pas de panache. Epidemic a en effet tout du film expérimental roublard tel qu'en produisent les élèves en cinéma, et le moins qu'on puisse dire est qu'il ne marche pas vraiment sur les traces de ses ancêtres. Avec ce film (comme avec Element of Crime, dans une moindre mesure), on voit vraiment naître un cinéaste, un regard, et tous les éléments du cinéma de von Trier sont déjà là, les plus gavants (prétention, dandysme, provocation gratuite) comme les plus géniaux (le sens du regard, la brutalité, la radicalité). A part Dreyer, dont on reconnaît ce goût pour le noir et blanc très contrasté, la lenteur des rythmes, et le mélange de mysticisme et de violence crue, et à part Tarkovski, dont il reprend quelques plans, difficile de rattacher ce machin résolument barré à qui que ce soit, et on peut considérer ça comme une qualité.

1223393691946_fLe film n'est pas un chef-d'oeuvre, trop alourdi par des tics de petit génie un peu soûlants : Lars veut se démarquer, et s'il y arrive c'est souvent au prix d'une philosophie un peu courte, de pas mal de plans inutilement malsains, d'une volonté puérile de rester opaque. On ne comprend pas trop certaines idées, comme celle de laisser le titre du film dans le coin gauche de l'écran, du début à la fin, comme cette scène de dissection, comme ces détails de personnages inutiles (l'obsession du producteur pour les anoraks, gu ?). Franchement, sauf à prendre des poses d'intellectuel maudit, on ne voit pas pourquoi von Trier s'évertue à brouiller les pistes : son scénario est pourtant simplissime et intéressant, et aurait largement pu suffire sans rajouter ces motifs pompeux.

a_20epidemic_20lars_20von_20trier_20dvd_20review_20PDVD_013Mais malgré ces réserves, ça fonctionne plus que bien : le gars arrive à parler métaphysique avec profondeur, livrant avec 2 francs 6 sous une ample réflexion sur le réel et l'imaginaire, sur la force des images, et même, en creux, peut-être, sur l'identité européenne. On suit en parallèle deux histoires : celle du réalisateur et de son associé écrivant un scénario dans leur appartement ou sur la route ; et celle du film lui-même, montrant le voyage d'un médecin qui veut lutter contre une épidémie qui s'étend à l'Europe, et qui propage lui-même le virus. Deux mondes différents qui peu à peu vont se mêler, l'associé tombant malade, les décors se vidant vers de plus en plus de morbidité, et la peste faisant au final une apparition tonitruante dans le monde réel. On peut y voir un essai sur la force de l'inspiration (la création qui envahit la réalité, classique) ou sur l'obsession vréatrice ; mais tout ça est fait avec un tel humour "à froid" qu'on peut aussi voir ça comme une grosse farce provocatrice sans vraie direction. On apprend dans les bonus que Epidemic a été fait sur un pari (réaliser un film avec un budget dérisoire en quelques jours et sans scénario), et ma foi, le résultat ressemble à ça : un coup d'audace fabriqué par un génie "bridé". Le dernier quart-d'heure, malgré la contrainte, n'a rien à envier aux meilleurs films d'horreur : il est proprement stupéfiant, insupportable, et possède l'aura des meilleurs brulôts undergrounds qui soient. On y sent déjà la patte des Idiots, avec ce jusqu'au-boutisme dans le malsain qui force le respect.

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25 novembre 2009

Antichrist de Lars Von Trier - 2009

19098071_w434_h_q80C'est sûr qu'on ne peut pas aller faire un tour dans la tête de Lars Von Trier et en ressortir immaculé. Antichrist est le film inconfortable par excellence, qui ne fait absolument rien pour se faire aimer, qui met même son point d'honneur à être repoussant. Une fois de plus, le bon Lars nous montre son cul et jubile à chaque cri d'orfraie de son spectateur ; une fois de plus, il nous manipule en génie, utilisant le cinéma dans son aspect le plus vil (la propagande) ; une fois de plus, il choisit le mauvais goût contre le consensus, les cris de haine contre l'admiration. Rien que pour ça, il a droit à tout mon respect.

Le film est réellement provocateur, non pas tant à cause des scènes ultra-violentes ou pornographiques, mais à cause de ce mystère pénible qui hante le film. On a l'impression de pénétrer dans un subconscient, un peu comme dans Inland Empire, mais cette fois le réalisateur, contrairement à Lynch, n'essaye pas de nous faire aimer ce qu'il y trouve : l'univers mental de von Trier est déviant, laid, kitsch, à cheval entre l'enfance (les contes de 19110321_w434_h_q80fées, les flashs gothiques faits de renards qui parlent, les films d'horreur) et l'âge adulte mal assumé (les rapports de couple, l'interrogation sur les femmes qui vire au cliché, la haine du sexe). C'est sûr que le film, malgré une photo et des idées visuelles superbes, est crasseux, allant au bout du bout de la provocation de collégien pour nous déranger : on ne compte plus les images à base de tripes, de sexe mutilé, de fausses couches, de trous dans la chair ; mais tout est fait presque avec naïveté, avec l'insolence d'un enfant, et finalement cette provocation gratuite apparaît plus comme un autoportrait en amuseur maladroit que comme une vraie impolitesse. C'est tellement cru qu'on finit par en rire, mais on dirait que c'est ce que veut von Trier : nous amuser, retrouver une certaine "candeur punk", nous faire sauter dans notre fauteuil.

19110320_w434_h_q80Le film reste très opaque dans son fond, très mystérieux : on ne sait pas trop ce que tout ça veut dire, on patauge parfois dans une psychologie simpliste, certaines séquences sont presque trop jolies pour être vraiment intéressantes (les glands qui tombent au ralenti sur Dafoe, les visions à la Jérome Bosch de corps emmélés dans les arbres). Mais c'est parce que Von Trier est toujours au plus près de lui-même, et qu'il assume chaque pulsion de son cerveau, même douteuse, même laide, même roublarde. Dès lors, oui, le film est souvent agaçant, mais il est aussi tous les autres adjectifs du dictionnaire, parce qu'il est la somme des stimuli d'un auteur, et pas le plus sain des auteurs qui plus est. Il fourmille en plus d'idées de mise en scène absolument géniales, à commencer par la fameuse thématique hitchcockienne de "l'image manquante" : sans dévoiler la fin du film, disons que tout tourne autour d'un plan qui manque à la scène d'ouverture, et qui est doucement amené par le film, par bribes, par phases très délicates. Il y a aussi ces fabuleux plans en parallèle entre la jouissance sur le visage 19098067_w434_h_q80de Gainsbourg et l'extase sur le visage d'un bébé qui s'approche de la mort (il fallait franchement oser) ; il y a ces images toutes simples et terrorisantes sur une fougère qui bouge dans le champ de vision de Dafoe et du spectateur ; il y a ces admirables retours du cinéma "à l'épaule" de von Trier, qui viennent cerner au plus près la violence d'une confrontation de couple (les scènes dialoguées sont toutes aussi brutales que les scènes gore) ; il y a ces occurences des animaux qui donnent au film l'aspect d'un Douglas Sirk punkoïde ; il y a encore 1000 petites choses fugaces (Gainsbourg qui devient "végétale", ce brouillard irrationnel qui envahit tout, la dernière scène géniale).

Antichrist est un grand film impressionnant, et révoltant dans le meilleur sens du terme. Pasolini aurait aimé cette candeur alliée à un savoir-faire très malin, Tarkovski (à qui le film est justement dédié) aurait adoré 19098068_w434_h_q80cette puissance graphique et cette solennité des scènes d'ouverture et de cloture, Henry Miller aurait dansé de joie devant cette posture haine/fascination envers la femme, Lautréamont aurait reconnu son frère dans cette façon d'envisager la nature (biologique, humaine) comme un danger odieux, Artaud aurait apprécié ce film droit dans ses bottes, transgressif et directement branché sur la folie. Et moi, je m'incline encore une fois avec une admiration totale devant le génie de von Trier, qui arrive sans arrêt à aller à l'encontre de ce que j'attends de lui depuis le début de sa carrière. (Gols - 23/06/09)


Après les lectures éclairantes de l'article de mon collègue (deux courbettes serviles), très bien vu sur la forme, et de celui du ciné club de Caen (ici) très intéressant sur le fond, je me sens, avouons-le, un peu nigaud. Sacré Lars, tout de même, qui passe de l'esprit ultra-dépouillé du Dogme à celui ultra-formaliste de cette oeuvre, toujours avec brio, et qui continue de manipuler son spectateur comme un gant. Sacrée Charlotte, également, qui se met ici bougrement en colère et, d'ailleurs, depuis qu'il a vu ce film, Yvan Attal doit méchamment se tenir à carreau - oui, je sais, quand je ne sais pas trop quoi dire, je prends des chemins de traverse. Si, dès le premier pied que nos deux amis mettent en forêt, on sent qu'on va avoir droit à un voyage initiatique à la Stalker, il faut reconnaître que la révélation finale ne flirte guère avec l'allégresse, et que cet Eden-là ne ressemble pas non plus vraiment au jardin où Adam et Eve vivaient paisibles - avant le pépin, oui. Personnage manipulateur, Dafoe va faire ressortir peu à peu et malgré lui les pulsions les plus sauvages de son épouse, femme écartelée entre son attachement à sa créature et le plaisir qu'elle donne, qu'elle se donne. Etre bénéfique (créatrice) dangereuse ou maléfique malheureuse ? Elle constitue un véritable cercle vicieux à elle toute seule, et notre ami Willem n'a pas fini de morfler sous ses assauts vengeurs et sadiques - avant de lui clouer rageusement la glotte (Willem a la chance de remettre la main sur la clé à mollette mais Von Trier est loin, lui, de nous donner son trousseau...): une expérience salvatrice qui lui permettra de mettre en garde la gente féminine qui monte à lui ? (Alors comment gérer ses instincts destructeurs et autres pulsions négatives, je vous explique...)... Von Trier semble en tout cas diablement s'amuser à établir une sorte de règle de trois des symboles (les trois mendiants, les trois animaux, les trois trucs qui tombent du ciel - pluie, grèle et glands... (une pluie de glands, franchement, cela fait toujours sourire, même quand on tente de mettre désespérément le doigt sur le sens profond du bazar) et à nous servir des images plus léchées que... que... qu'un gland...(pardon, j'avais vraiment rien qui me venait, j'ai joué la facilité). Si, esthétiquement, l'ensemble est particulièrement soigné, le discours se perd, lui, un peu comme un écho dans la forêt... Bon, la créature humaine est pleine de pulsions créatrices et destructrices, je vais déjà tenter de digérer cette piste (hum)... Bon sinon dimanche j'ai marathon, ne nous égarons point trop loin quand même. (Shang sans grande inspiration - 25/11/09)

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16 décembre 2007

Les Idiots (Idioterne) de Lars Von Trier - 1998

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J'en suis à ma 6 ou 7ème vision de ce film fondamental, et chaque fois c'est le même choc, esthétique et moral, c'est la même impression que Von Trier a livré, avec Les Idiots, une sorte de film-ultime, un vrai exercice de provocation, qui fait brillamment rentrer notre Danois préféré dans la catégorie des grands artistes engagés (en vrac, les Pasolini, Straub, Cassavetes, Ferreri...). Le cinéma, et ses limites, et ses possibilités, et ses visages, ont peut-être réellement changé depuis cet essai post-punk, sont peut-être à cet instant-là entrés dans une modernité nécessaire.

idioterneCar Les Idiots est un vrai film adulte, mais réalisé par un gosse. Par un buveur de bière, par un insolent faiseur, par un collégien priapique et intenable. Au niveau de la forme, Von Trier obéit relativement strictement au Dogme, et livre des plans qui se moquent des règles de la bienséance : on voit les perches, le son est direct, le montage est heurté et bancal, on passe d'une scène romantique filmée dans le silence des souffles (un couple qui s'embrasse) à une scène porno filmée plein cadre, d'une collective scène d'hystérie à de la comédie pure. La photo est cradingue, hétéroclite, la caméra la plupart du temps portée à l'épaule, avec le cadreur qui court derrière les acteurs. Bref, c'est du grand n'importe quoi, bien entendu parfaitement dosé et maîtrisé par un cinéaste qui sait faire semblant d'être un bricoleur du dimanche. Les dialogues semblent en roue libre, en impro totale, mais on devine la grande précision de la direction d'acteurs (qui sont franchement tous éblouissants de vérité et d'humour).

250x168_idiotsDans le fond, c'est du grincement de dents à tous les étages. Von Trier énerve, fout en rogne, fait grimacer à chaque nouvelle scène. Oui, c'est de la pure manipulation, on est d'accord, c'est un film assez dégueulasse moralement, inconfortable. Mais pas plus qu'un Hitchcock qui nous menait par le bout du nez dans ses films de suspense, pas plus qu'un Sirk qui appuyait sur la télécommande à l'endroit précis où il voulait qu'on pleure. Ici, Von Trier nous embarque dans une histoire qui semble être une comédie, pour mieux nous renvoyer notre rire à la gueule plus tard. Tout se passe comme s'il nous donnait tort de regarder son film, comme s'il nous accusait d'y prendre plaisir. On rit, puis on regrette de l'avoir fait. On se moque de ces faux idiots, à l'instar des personnages bourgeois qui jalonnent le film (employés de mairie, parents révoltés, blondasses, garçons de restaurant), jusqu'à ce que le film nous explose en pleine tête, nous faisant honte de nos comportements eux-mêmes petits-bourgeois. Il y a paradoxalement pas mal de brechtisme dans Les Idiots, dans cette distance que Von Trier installe doucement par rapport aux images, dans cette façon de nous mettre le nez dans nos comportements de spectateurs.

idiotsTrouver son idiot intérieur, telle est la règle de ce groupuscule néo-punk, qui décide de critiquer la société en l'arnaquant, en en profitant au maximum (ravageuse scène d'engloutissement de caviar), en en adoptant les bassesses. Discutable morale, mais qui renvoie indéniablement à une image désespérée du monde, à une faillite des rapports humains contemporains, opposés à l'amitié et à la conscience morale. On est révolté par ce fond hyper-discutable que développe le film, pour finalement y reconnaître une véritable intelligence, une philosophie qui mélerait Deleuze et le Professeur Choron. Von Trier est bien le plus grand, et ce film-là est son meilleur film.

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11 décembre 2007

L'Hôpital et ses Fantômes (Riget) de Lars Von Trier - 1997 - 2ème partie

cap0046imBon, d'abord, est-ce qu'on est d'accord pour clamer en un seul élan que Von Trier est un des 4 ou 5 plus grands réalisateurs vivants ? Non, parce que sinon, autant arrêter là tout de suite : si vous êtes assez fou pour ne pas le situer parmi les grands génies actuels, vous allez détester Riget, je vous le dis avant que vous vous tapiez les quelques 10 heures de ce film. C'est l'archétype du style-Lars, une sorte de film ultime (avec Les Idiots sûrement) dans lequel toutes ses thématiques et toutes ses manières sont présentes.

Le gars a compris, comme Hitch, que le cinéma est un art de l'hypnose, de la manipulation, et cette fois, ça passe non seulement par sa brillantissime mise en scène, mais aussi dans son scénario : cette dychotomie (waouh) entre le décor d'un hôpital qu'on nous présente comme délivré des tentations kingdomoccultes et les évènements effectivement para-normaux qui s'y déroulent semble bien être une métaphore parfaite du cinéma lui-même, et tout y passe dans le refus du réalisme, dans la fascination pour la magie et l'obscurité. Les couloirs de cet hosto danois sont traversés par des spectres, des superstitions, des cérémonies claniques, des médecines parallèles, des sacrifices au hasard, des cultes vaudous, des résurrections, des religions de toutes sortes... Von Trier met en place tout un réseau fantastique au sein de la rigueur la plus austère, et met dans le même panier les paris avec la mort (un ambulancier qui roule à l'envers sur l'autoroute), les tentations catho (un médecin qui se fait greffer un foie cancéreux et devient un saint), la magie noire (spiritisme et satanisme), les rituels francs-maçons (une mystérieuse et hilarante Loge)... Tout ça pour nous asséner à la fin de chaque épisode son sourire narquois et sa philosophie à deux balles, riget67elsous l'oeil d'un couple de trysomiques qu'il nous renvoie en pleine gueule comme des miroirs du pauvre spectateur que nous sommes.

La grande puissance de ce film, c'est qu'on se laise prendre dans ses filets en étant conscient de l'entourloupe. Oui, le cinéma est bien là, dans cette sorte de rêve éveillé (belles scènes de cauchemars), dans cet abandon conscient, dans cette fascination pour l'onirisme en même temps que pour la science, le premier triomphant sans problème du second. Et tout l'art de Lars est là aussi : on a envie de le baffer, et on applaudit des deux mains devant l'audace, l'irrésumable imaginaire de ce barjot très sain, de ce scientifique illogique.

7955cEn plus de ce scénario et de ce fond puissants, la mise en scène est immense. Qui oserait, et surtout dans une série télé, une telle originalité dans le montage, notamment dans ces scènes coupées en pleine action, insérant en leur milieu des tempo radicalement différents, pour revenir à l'action principale ? La chronologie, le temps, la logique sont bouleversés d'abord par la frénésie très maîtrisée de la mise en scène, par cette constante invention, par ces expérimentations sur lesquelles on ne parierait pas un kopeck, et qui fonctionnent incroyablement. Riget est absurde, gore, punk, barré, d'un sérieux total au sein du délire, il devrait être interdit par la loi : c'est donc du grand cinéma. C'est bien THE série télé. Chapeau plus que bas.

la critique de la saison 2 par Shang : ici

Posté par Shangols à 20:47 - - Commentaires [6] - Rétroliens [0]
01 mars 2007

Le Direktør (Direktøren for det Hele) de Lars Von Trier - 2007

dir2Comme toujours avec Lars Von Trier, Le Direktør est poilant, discutable, énervant, prétentieux, subtil, dérangeant, politique, mystérieux, égocentrique, et très réussi. Le gars ne trompe personne avec son nouveau joujou qui radicalise encore plus son idée de dogme (laisser un ordinateur diriger alléatoirement la mise en scène et les cadres) : il est on ne peut plus présent dans son film. Non seulement par ses brusques apparitions dans le récit, où il fait semblant, d'une voix taquine, de rester à l'extérieur de son action, mais aussi dans la trame même, dans le sujet : cette histoire d'imposteur qui prend la place du grand patron au sein d'une entreprise et devient malgré lui un opposant héroïque aux malversations économiques, renvoiedir1 sans forcer au rôle du Director Von Trier lui-même, qui joue subtilement de sa réputation d'intello usurpateur et escroc, d'élitiste brumeux et imposteur. Il a beau prévenir qu'il n'y a rien à chercher dans ce film, que ce n'est qu'une comédie légère sans fond, on n'est pas dupe.

Quant à la forme de son film, effectivement étrange dans son filmage (décadrages brusques, même au cours d'une seule réplique, caméra mobile jusqu'au tournis (mais ça, c'est la marque de fabrique), son à l'avenant, dont il se moque lui-même), elle fait son effet, si on accepte l'esbroufe dir4prétentieuse du bonhomme. Le Direktør est du coup bien rythmé, malgré quelques longueurs, et laisse l'impression d'un "sur le vif" assez intéressant. Il faut dire aussi que les dialogues du gars sont parfaits, avec une mention spéciale à cette scène infiniment précise de drague du patron par son employée. Les acteurs sont parfaits, à commencer par l'"Idiot" Jens Albinus en comédien qui se prend au sérieux, qui a toujours l'air de sortir du plumard. Von Trier dessine les autres personnages avec beaucoup d'humour (la dépressive qui a peur de la photocopieuse, la nympho, le rural au coup de poing facile, le gros nounours, et surtout Jean-Marc Barr, hilarant dans son mutisme), et dresse le portrait d'une "petite entreprisedir3 familiale" chère à Sarko ou à Pernault, complètement gangrenée, et toute chargée en non-dits. On se marre beaucoup devant Le Direktør, il faut le dire, mais c'est encore une fois un rire provocateur et tendu, même si le film est beaucoup moins puissant que les grands coups de boule de Von Trier (Les Idiots, Dogville, Médée). Encore une fois, on aimera ou on détestera, et tant que cet effet-là durera, je continuerai à admirer Lars Von Trier.

Posté par Shangols à 12:38 - - Commentaires [4] - Rétroliens [0]
23 septembre 2006

Element of Crime (Forbrydelsens element) de Lars Von trier - 1984

Voilà le genre de film limite qui pourrait très bien vous énerver en trois coups de cuillère à pot : un premier18395998 film très "poseur", très stylisé, derrière lequel on sent un gars aux dents longues qui fera tout pour réussir.

Et pourtant, Element of crime convainc totalement. Le style très ampoulé de Von Trier apparaît tout à fait cohérent, justifié par un scénario tortueux basé sur un flash-back en hypnose : du coup, ces plans hyper-travaillés, retouchés, complexes, baignés dans une lumière orangeâtre deviennent comme évidents, et j'ajoute : très beaux. J'aime beaucoup ce mélange entre esthétique hyper-contemporaine (fondus enchaînés pas poss, virevoltages de la caméra qui prend des element_of_crime_PDVD_003criterion_angles et des virages incroyables, virtuosité dans l'utilisation de l'espace) et vieux trucs de cinéma (les transparences chères au ciné des années 50 sont merveilleusement remises à jour, tout comme le bon vieux style polar noir à la Hammett). Il faut bien l'avouer, le film est une merveille visuellement. Chaque scène, pourtant très chargée par la présence obsédante du réalisateur qui ne disparaît jamais derrière son film, est nouvelle dans son traitement, bluffante dans ses couleurs etelement_of_crime_01_press sa réalisation. On est pourtant très loin des crâneries vaines des nullités esthétiques que sont Fight Club ou Avalon : Von Trier a son propre univers, qui ne doit rien au commerce ou à la drague d'un public facile.

Le scénario, relativement classique, devient quand même au fur et à mesure de plus en plus abstrait, "lynchien" pour ainsi dire (le film a beaucoup de rapports avec les élucubrations de Lynch), en tout cas étrange et chargé. Jusqu'à un final éblouissant et décalé, très lyrique, assez énorme. Bref, c'est la naissance d'un grand, ça paraît évident.

Posté par Shangols à 22:00 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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