10 octobre 2010

La Veuve joyeuse (The Merry Widow) d'Erich von Stroheim - 1925

Merry_Widow1172_003_previewA moitié convaincu par cette Veuve Joyeuse, malgré toute l'admiration que j'ai pour von Stroheim. Au contact de cette opérette sans conséquence, le grand novateur s'assagit un peu trop, et livre un film certes irréprochable, mais qui manque de toutes les grandeurs de son cinéma habituel. ce n'est que de temps en temps, au détour d'un plan large ou d'une idée fulgurante de mise en scène, que l'on retrouve le grand von Stroheim. L'ensemble reste un peu fade.

Il faut dire qu'avec une trame aussi fadasse, il fallait être un vrai génie pour obtenir quelque chose. On suit les aventures d'une danseuse de revue, dont plusieurs hommes tombent amoureux. Notamment deux prétendants au trône de Monteblanco : un félon au sourire carnassier, parfaitement odieux (énorme composition de cet acteur), et son cousin, un bourreau des coeurs sympathique. Rivalité amoureuse, coups bas, ambitions politiques, tout va se faire sur le dos de cette pauvre fille qui va apprendre un peu ce que c'est que la politique. A sa gloire, notons que von Stroheim dramatise à fond l'historiette de base. Ce qui n'était sur le papier qu'un simple mélodrame sentimental devient par le trucmerrywidowimage_1hement du Erich une satire frontale des moeurs de la Cour, une tragédie violente sur la domination des êtres (et surtout des femmes) par les puissants, un portrait assez moderne d'une femme manipulée et asservie par les hommes et les enjeux de pouvoir. On apprécie ce côté très sombre, et même de voir que von Stroheim refuse toute apparition de la comédie : dès qu'on sent que ça peut être léger, il amène devant la caméra un motif tragique ou dramatique. Ca fonctionne très bien de temps en temps, parce que le gars n'est pas avare en scènes bigger than life : la séquence où les deux amants se retrouvent après être passés par toutes les turpitudes de la vie, au son de la valse de Lehar (et alors même que le film est muet, hein) est magnifique de lyrisme, avec cette façon de rendre sonore l'ambiance (gros plans sur les instruments, figuration très en harmonie), avec ce mouvement vraiment immense qui semble guider l'ensemble de la scène.

Mais ces grands moments sont trop rares, et la plupart du temps, il nous faut nous taper des scènes longuettes, trop dialoguées, où on sent que Von Stroheim n'est pas très à l'aise avec ses acteurs (pourtant, John Gilbert est vraiment bien) ni avec l'absence de vraie grandeur dans la trame. De la part du plus merry_widow_1expressif des réalisateurs du muet, c'est quand même assez étrange de voir cette succession de scènes sans vrai style, assez fonctionnelles, qui ne font que raconter la trame et suivre le fil blanc. L'émotion n'est jamais au rendez-vous, même si on sent les moments où von Stroheim voudrait balancer la sauce : les gros plans hyper-classiques sur le visage de Mae Murray n'atteignent pas la photogénie immortelle qu'ils semblent ambitionner (l'actrice est trop terne), le découpage des séquences est trop plan-plan pour atteindre à son but (me suis pas renseigné, mais ça sent encore le remontage à la truelle des studios, comme souvent pour von Stroheim), et il y a trop de choses à jeter. Le film aurait pu raconter la même chose en deux fois moins de temps, en gros. Voilà, rien de catastrophique, un film très bien fait, mais qui, de la part du roi Erich, paraît bien en retrait.

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24 mai 2009

Les Rapaces (Greed) d'Erich Von Stroheim - 1924

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9h30 de film au départ, 3h32 aujourd'hui : Greed est presque plus connu pour son côté maudit que pour le film lui-même, c'est l'archétype du chef-d'oeuvre invisible mutilé par les producteurs. Et c'est vrai que quand on voit les traces qui restent de ces scènes perdues, on soupire : ça promettait, mazette. Encore, quand je dis 3h32 : la moitié du film tel qu'on peut le voir aujourd'hui est constituée de photogrammes, d'ailleurs splendidement reconstruits par les rénovateurs récents. On peut quand même à peu près mesurer l'ambition du projet.

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Ca commence dans une petite ville tranquille et par une bluette sentimentale sans conséquence, et ça se termine sous le soleil suffocant de la Death Valley. Entre les deux, l'or et les conséquences de la rapacité des hommes. Très moraliste, le père Von Stroheim n'y va pas par quatre chemin : la soif de richesse est la seule source de tous les maux, violence, désamour, suicide, privation de la liberté, domination, etc. Fabuleux de voir comment le film ne va naviguer que sur cette seule idée pendant des heures, convaincu de son indignation. Tous les évènements, toutes les misères de ses héros découlent de cette seule déification de l'or. Pourtant la trame (d'origine) est extraordinairement complexe, malgré cette ligne droite empruntée par le scénario. Il y a au moins 10 personnages importants, des sous-trames qui viennent délicatement souligner la mélodie principale, une façon détaillée de s'arrêter sur chaque décor, sur chaque petite anecdote pour dresser une fresque gigantesque et intime à la fois. Stroheim n'est pourtant pas Griffith, et s'en moque bien d'ailleurs : chez lui, pas de clinquant, pas de décors gigantesques, pas de milliers de figurants partout : il reste toujours au plus près des sentiments, privilégiant les scènes d'intérieur, les gros plans (qui vont jusqu'à cadrer une larme qui coule sur une joue). Le sentiment d'assister à un film sur-puissant est pourtant bien là ; c'est parce que Stroheim place toujours ses personnages par rapport à la nature (humaine ou extérieure) et doppe chaque sentiment jusqu'à la folie.

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Mac est un gros nounours gentil, qui sauve les petits oiseaux égarés (mais balance du pont le gars qui se moque de lui). Il tombe amoureux de Trina (Zasu Pitts, immense dans ses métamorphoses), petite gamine un peu coinçouille. Tout va à peu près bien jusqu'à ce que la donzelle gagne 5000$ à la loterie. A partir de cette richesse subite, la tragédie va s'immiscer doucement dans ce tableau idyllique et champêtre. Infiniment lentement, la cupidité va envahir le coeur de tous les personnages, à commencer par celui de Trina elle-même, qui de jolie jeune fille attachante va devenir une sorcière avide se roulant sur son or avec des regards de folle. Les personnages ne sont jamais où on les attend, et Stroheim sait à merveille leur conférer une épaisseur inoubliable : Mac, anti-héros total, attire immédiatement l'antipathie du spectateur, avec son physique ambigü, ces regards obsessionnels qu'il pose sur sa femme ; il terminera pourtant en "demi-dieu tombé" accablé par ses fautes et seul face à la mort. Il en va ainsi pour tous, depuis le cousin au grand coeur dont le coeur va ensuite déborder de haine, jusqu'aux voisins tous plus ou moins intéressés. Seul contrepoint positif à l'ensemble : un couple de petits vieux (d'ailleurs coupé au montage) qui va lier un amour loin de toute cette sauvagerie, adorables petits moments de douceur.

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Stroheim ne nous épargne pas les symboles pour nous faire comprendre le poids du destin qui s'abat sur les épaules des personnages : un chat reluquant avec envie deux oiseaux dans une cage, des mains rachitiques brassant des pièces d'or, un enterrement qui traverse l'écran au moment sensément le plus joyeux (le mariage de Mac et Trina)... On sent bien que tout ne va pas se faire dans le velours. Mais c'est aussi dans les moments les plus inattendus que Stroheim s'amuse à envoyer la sauce : il y a une scène de nuit de noces (comprenez de dépucelage) qui n'aurait pas déparé dans un film d'épouvante, Mac y apparaissant comme un bourreau dominateur face à cette pauvre Trina décidément bien effrayée par les hommes ; il y a aussi une galerie impressionnantes de personnages "freaks" qui ajoute à cette impression d'enfer sur terre, une voisine torve et sale, un MacTeigue senior horrible dans sa clownerie, un vendeur de ferraille digne de Dickens... Tous veulent de l'or, tous sont prêts à tout pour spolier leurs amis, tous iront au bout de leur obsession. Et Stroheim constatera l'horreur de ce monde, envoyant tout le monde dans le même sac. Au final, on aura droit à un homme seul au milieu du vide, avec son sac d'or inutile. Du grand art, indéniablement.

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27 février 2009

Maris aveugles (Blind Husbands) (1919) d'Erich von Stroheim

Premier film du père Stroheim qui joue, à la perfection, son personnage de lieutenant au monocle toujours à courir derrière le moindre jupon. On retrouve le triangle amoureux classique (le mari qui n'a plus guère d'attentions pour sa femme, l'amant qui tourne autour de sa proie comme un rapace et la femme attachée à celui-là mais tentée par celui-ci), un triangle qui se retrouve dans un décor majestueux, celui des Dolomites (Il s'agit en fait, apparemment, des Rocheuses mais les immenses toiles peintes sont magistrales). Si le mari s'endort un peu sur ses lauriers, la montagne veille - ainsi qu'un guide construit dans le roc, plus silencieux et avare de paroles que le film et dont le mari a un jour sauvé la vie. Stroheim impose d'ores et déjà sa griffe sur le cinéma, alors tout jeune, en mettant en scène des personnages qui n'ont point besoin de rouler des yeux ou de se rouler par terre pour exprimer l'amour ou la colère. Une belle finesse avec : une jeune femme au regard si doux, un petit malin et des ravins... - vous connaissez forcément l'adage...   

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Si l'introduction bénéficie d'un bon petit paquet d'intertitres, le temps de nous présenter le site et les personnages principaux, le reste du film laisse toute la place aux images. Lorsque Stroheim, après avoir insidieusement maté le pied gainé d'une femme dans la petite charrette qui a mené les touristes devant le chalet, se retrouve face au guide de montagne, la confrontation est remarquablement parlante : Stroheim dans son habit qui semble avoir été repassé sur lui, sans une once de poussière, est droit comme un i, stoïque - une parfaite apparence pour un personnage plus fourbe qu'une fouine; le guide, lui, est barbu comme un mur couvert de lierre, hirsute, en guenilles mais avec dans les yeux plus d'humanité que ce lieutenant de pacotille. Stroheim, dès le premier jour, ne perd pas de temps et profite comme un malpropre de son rang : il lutine la servante bâtie comme un yeti, conte fleurette à une pauvrette toute innocente et commence son travail de sape auprès de cette femme délaissée par son mari. Cette dernière, un peu désarçonnée, observe un couple d'amoureux dans un coin et cette image du temps d'avant la rend plus nostalgique que moi avant l'invention du cinéma. Son mari, qui est docteur, passe son temps à hue et à dia - une jeune femme qui accouche, trois petits branleurs de touristes qui se crashent en montagne - et le Stroheim d'avancer ses pièces sur l'échiquier : et que je t'offre une boîte en bois que la gonzesse a lorgnée, et que je te baise la main, et que je te presse le sein en pleine nature... Heureusement le guide, qui est toujours caché derrière un arbre, n'a pas les yeux dans ses poches, contrairement au docteur Armstrong toujours dans la lune (Denisot fait les mêmes); lors d'une expédition en montagne et une petite halte dans un chalet, Stroheim compte bien tromper son monde en s'introduisant dans la chambrette de la femme - il se fera blouser subtilement par le guide qui a échangé sa chambre avec celle de la femme : le Stroheim, tout poudré, tout propret et en robe de chambre, pénètre dans la chambrée pour se retrouver face au barbu : si le ridicule tuait, Stroheim serait tombé immédiatement, comme une pierre. Il part le lendemain avec un mari, devenu un poil suspicieux depuis qu'il a trouvé la boîte, pour aller conquérir un sommet et l'heure des réglements de compte a sonné.

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Un final assez étourdissant - l'alpinisme à l'ancienne : une corde, un piolet en zinc, deux mains, Tom Cruise serait vert - pour montrer que la montagne a bien une âme. Beaucoup aimé le crapahutage d'un Stroheim à bout de souffle, qui finit les bras en croix avant que l'ombre d'un vautour (superbe effet spécial, ce doit être un cerf-volant, eheh) plane au-dessus de lui. Une fin terriblement morale, faut reconnaître, où le guide prononcera, enfin, une phrase, pleine de sagesse... (le mariage, les gars, c'est pour la vie, faut assumer ensuite, clair... - euh, cela est mon commentaire, po le sien). Parfaite sobriété d'interprétation (la femme qui cache, sur la fin, son regard tout contrit, sous son grand chapeau noir, pour se faire pardonner par son mari, sublime), belle maîtrise formelle du débutant cinéaste Stroheim (le jeu sur les teintes (on passe en un clin d'oeil du orange au bleu quand la femme éteint la lumière - c'est mimi tout plein) et sur la mise au point notamment : la femme regarde, dans le miroir, son mari dans son lit, puis lui apparaît l'image des deux amants croisés plus tôt, puis la mise au point se fait, toujours dans le miroir, sur l'image de cette femme en proie aux doutes) et un final au taquet plein de "rebondissements" - la chute des corps... Pas mécontent de cette petite trilogie Stroheim que je viens de me faire qui pause les bases d'un art où la subtilité pointe le bout de son nez.   

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24 février 2009

Queen Kelly (1929) d'Eric von Stroheim

Un petit régal que ce film de Stroheim même s'il n'a pu tourner qu'un tiers de son film (Faut dire qu'il a l'air dépensier le bougre). Il y a tout de même suffisamment de scènes de bravoure pour faire frémir, un petit côté olé olé de bon aloi, et une musique magnifique (en tout cas sur ma version) qui nous fait oublier les petits collages photos de temps à autre ou le final lapidaire, résumé en quelques cartons - les intertitres sont sinon relativement rares mais diablement efficaces (tout comme dans Foolish Wives où quelques mots entre tirets décrivaient, de façon joliment poétique, l'atmosphère).

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La Reine Régina V est une tyrante affublée d'une perruque blonde hideuse, spécialisée dans le lancer de chat (pauvre gros minou blanc qui par deux fois vole en coulisses) et amoureuse du jeune et beau Prince Wolfmar. Seulement ce dernier est un gros fêtard que l'on retrouve au petit matin emmenant à 126 à l'heure sur son cheval une charrette pleine de gonzesses hiltonesques; s'il va plus vite que son vis-à-vis l'une des poules lui promet de lui offrir sa nuisette - sa camarade s'esclaffe et lui fait remarquer que, c'est impossible car de nuisette, elle n'en a point. Le ton est à la déconnade paillarde et notre Prince de s'affaler complètement bourré aux portes du palais sous les yeux ébahis de la Reine. Elle le retrouve dans ses appartements et ils se chamaillent comme chien et chat sur le lit, tout comme d'ailleurs leur chien et chatte respectives - ça m'a fait marrer alors qu'il n'y a pas forcément de quoi d'ailleurs. Comme notre Prince résiste à ses avances, elle l'envoie faire des exercices militaires en plein cagnard à la cambrousse. Mauvaise idée car le Prince y croise une ribambelle de jeunes filles en fleur issues d'un couvent (ce cortège tout vêtu de blanc dans ce petit chemin de campagne est d'une photogénie terrible). Il croise le regard de Gloria Swanson, alors dans toute sa splendeur, elle sourit mais, lui aussi, avec toute sa troupe : la culotte de la pauvrette gît à ses chevilles (bon attention, c'est la culotte de ma grand-mère - vous voyez un string?, ben l'inverse... mais en soie tout de même). La chtite est furax, lui jette la culotte à la tête (c'est du lourd), une culotte qu'il lui rendra volontiers quelques mètres plus loin : le premier coup de foudre cinématographique par échange de culotte est né (et c'est peut-être le dernier).

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La jeune fille, une fois de retour au couvent, est punie mais la prière qu'elle adresse tendrement à Dieu, derrière un rideau de bougies qui gouttent comme s'il s'agissait des larmes de son corps, a la beauté d'une image pieuse... Pendant ce temps-là, dans son palais plus grand que l'aéroport de Kuala Lumpur, la reine a décidé devant une tablée de la longueur d'une rame de métro d'annoncer son mariage avec le Prince qui fait po le malin. Mais l'homme est têtu, se rend le soir même au couvent, déclenche un incendie (de la "fumée sans feu" pour être précis) pour provoquer la panique et enlève sa douce alors que les jeunes filles courent, paniquées, en petite tenue dans le couvent - une séquence qui devrait réjouir tout bon catholique. Il la ramène à la casa, la fait boire, la déshabille à moitié, leurs jeux de sourcils pour se charmer autour de cette petite table romantique est d'anthologie. On est dans du grand romantisme avec baiser sur la pointe des pieds (le gros plan sur les pieds de Gloria est magique) et scène au balcon au clair de lune, une Lune parfaitement découpée dans du papier Canson. Mais la Reine veille, les surprend et, en pleine furie, chasse la bougresse du palais à coups de fouet (travelling arrière sur elle, travelling avant sur Gloria, travelling latéral sur les deux, popopo, c'est du grand cinoche). Les gardes, dont l'un ressemble étrangement à Saddam Hussein -vous pourrez vérifier -, se marrent comme des pendus, l'intertitre hurle "MINE" pour bien signer que le Prince appartient à la Reine. La bougresse se jette à l'eau, on la repêche, on a à peine eu le temps de souffler.

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Comme le dit si joliment le Prince : "Parfois toute une vie se vit en une journée" mais malheureusement pour lui, Gloria va être envoyée à Dar-el-Salam où l'une de ses tantes se meure... Elle fera la connaissance d'un des pires méchants du cinéma, un type qui se déplace avec des béquilles d'au moins deux mètres, le visage rempli de cicatrices et d'un rictus horrible - patibulaire au possible, c'est le mot. Auprès du lit de mort de sa tante (qui veut assurer l'avenir de Gloria en la liant avec un homme riche), on célèbre son mariage forcé avec ce monstre et a lieu le "oui" le plus long à venir de toute l'histoire du mariage et du cinéma - l'image du prêtre se confond dans l'esprit de Gloria avec celui du Prince, von Stroheim nous livre des images emplies de trouble, de doute et d'horreur absolument fascinantes... Malheureusement, c'est ce qu'il nous reste au niveau des images tournées, la suite de l'histoire dans un bordel de Dar-el-Salam paraissait pourtant assez croustillante.

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Economie de dialogues, décors somptueux du palais, personnages marquants (la palme au méchant qui va hanter ma nuit), poésie campagnarde, moeurs légères, plans de folailles, scènes d'action emballantes, même si Stroheim n'a pas pu finir son oeuvre, elle demeure tout simplement magistrale. Il demeure - même si tout le taff s'est fait plus tard - un vrai sens du rythme dans le découpage des scènes, les cadres sont aux petits oignons et on finit par regretter ce charme indéniable des -grands- films muets, bouffés juste après par le parlant. Ca fait du bien un chtit coup de nostalgie cinéphile parfois.    

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22 février 2009

Folies de Femmes (Foolish Wives) (1922) d'Erich Von Stroheim

Von Stroheim, en tant que réalisateur, ne se refuse rien pour nous faire vivre les fastes de l'après-guerre du côté de Monte-Carlo et, en tant qu'acteur, joue avec une classe extrême la parfaite enflure. Il faut reconnaître l'implacable cynisme de l'homme au monocle, prêt à tout pour se faire de la thune mais surtout pour séduire les femmes (ceci lui faisant presque parfois oublier cela). D'une villa de Monte-Carlo à la terrasse d'un grand-hôtel, d'une grande salle de Casino à un petit salon de poker, des barques de Barcarolle à une auberge mal famée, on passe du plus clinquant au plus glauque juste le temps de changer la teinte de la péloche. Tout l'art de l'apparence pour mieux tromper son monde, une petite pincée de grivoiserie et un soupçon de petits sourires caustiques, Von Stroheim donne dès 1922 au cinoche ses lettres de noblesse.

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Le comte Karamzin [un de nos anciens lecteurs qui a disparu - tué par un mari jaloux ?] entourloupe son monde avec ses deux "cousines" - et surtout amantes- blondes, son Altesse et la Princesse Petchnikoff - un nom même pas crédible. Il fume des cigarettes longues comme la Volga, joue du monocle comme moi du pipeau, lorgne l'adolescente faible d'esprit d'un faussaire en visite avec un petit rictus malsain. Pour pouvoir écouler un stock de faux billets, notre Comte décide de se rapprocher d'un émissaire américain - et de sa femme - envoyé à Monte-Carlo : cela doit permettre, non seulement, de mettre en confiance leur entourage  pour pouvoir bazarder tranquillement dans les casinos des biffetons grands comme des nappes mais aussi, éventuellement, de charmer la grosse ricaine pour lui soutirer un petit pactole... Le comte, malgré les gros yeux de ses deux amantes complices, flirte comme un sauvage avec cette femme, naïve comme une bourgeoise, sur ces mignonnettes petites barques de la plage de Barcarolle avant de l'amener dans une auberge peu recommandable : sachant en effet qu'il allait pleuvoir, il tente de la perdre lors d'une petit excursion et les deux se retrouvent au bord d'un marais alors que des trombes d'eau s'abattent violemment : notre Karamzin, embourbé dans la vase jusque-là, en train de tirer une petite barque remplie d'eau dans laquelle l'Américaine git évanouie, c'est proprement dantesque. Ensuite, le Kara espère bien profiter de l'aubaine et de l'auberge isolée pour dévorer sa proie; une biquette sur ses genoux, alors que l'on prend vraiment conscience de toute la perversité du bonhomme, il lorgne dans un miroir la Ricaine qui change de vêtement (Stroheim, le sourire le plus pervers du cinéma) puis, alors qu'elle est endormie, s'approche d'elle, pas seulement pour lui prendre la main, devine-t-on... Heureusement un vieux moine, tout dégoulinant, avec son baudet, fera irruption dans la pièce et mettra fin aux agissements peu catholiques du Karamzin ...

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Karamzin ne s'arrête pas en si bon chemin, tente d'escroquer sa propre bonne (il a promis depuis longtemps de l'épouser...) en faisant mine de pleurer (il a plongé un morceau de papier dans son thé qu'il broie avec ses doigts : l'autre pense que ce sont les larmes de son maître qui tombent sur la nappe - roh le malin) puis attire chez lui la Ricaine pour l'avoir au sentiment et récupérer une brouette d'argent... Mais la bonne se venge et fout le feu à la villa - tous les pompiers de France sont en émoi. Le comte et la grosse Ricaine, acculés sur un balcon, devront faire le saut de l'ange pour espérer tomber au milieu du mouchoir que tendent les pompiers en contrebas... Notre ami aura relativement chaud aux fesses dans l'histoire, à tous les points de vue. Alors que ses deux cousines sont finalement arrêtées, il continue ses tristes aventures et s'introduit dans la chambre d'une gamine pour la violer : ce sera la dernière provocation, celle de trop, "qui fait le marlou tombe dans l'égout"...

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Stroheim semble prendre un petit plaisir sadique a jouer avec les apparences mais aussi avec ces femmes qu'il manipule comme un Rubik's cube. En tant que cinéaste, il se lâche tout autant dans ses envies, aussi bien au niveau des décors somptueux que des effets spéciaux - quand le vent ou le feu se déchaînent, ça y va, diable. Le film date de 1922 (ça calme), la Première Guerre Mondiale vient donc tout juste de s'achever et on peut noter forcément ici ou là la présence de nombreux soldats et vétérans de la guerre; ces circonstances historiques donneront lieu à un épisode des plus étranges : la Ricaine, en sortant précipitament de l'hôtel, fait tomber la veste d'un soldat; celui-ci la fixe du regard sans esquisser un geste pour la ramasser, la Ricaine l'observe à son tour de façon outrée... avant de se rendre compte que le type est manchot. Elle devient tout sucre, ramasse la veste et baise la manche vide du gars tout penaud... On passe du comique caustique à l'ultra-dramatique un peu guimauve, comme si Stroheim se plaisait malicieusement à surfer sur les genres comme il se joue des apparences. Mais bon, "bien mal acquis ne profite jamais", et le Karamzin/Von Stroheim - tout comme son producteur, un peu vénère après un an de tournage - en fera les frais.   

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