Stella Dallas (1937) de King Vidor
Un film qui repose en grande partie sur Barbara Stanwyck - et "évidemment" vous allez me dire - sur son personnage mais le choix de l'une comme l'évolution de l'autre ne sont pas à mes yeux totalement concluants (je m'explique, deux minutes) : tout d'abord la classieuse Barbara, toute pimpante et épanouie dans sa trentaine, ne correspond pas vraiment à l'image qu'on peut se faire d'une chtite fille d'ouvriers sans guère d'éducation - mais passons, pourquoi pas, à la limite, même si son langage et son (absence de tout) accent sont relativement peu crédibles ; le plus gros problème est, à mes yeux, la façon dont est construit son personnage : ok, elle est po ultra-cultivée, rêve du prince charmant et le rencontre en la personne de John Boles (qui ressemble et joue comme un poisson chat, se déridant que 3 secondes maximum dans le film) ; elle le charme par sa beauté et sa candeur, attachant un soin extrême à sa tenue et à ses bonnes manières ; en deux soirées, elle plie le gars et se retrouve mariée. Bien, jusque là ; ce qu'on a du mal par la suite à comprendre, c'est pourquoi d'une part elle ne fait plus aucun effort pour tenter de "d'évoluer", mais surtout pour quelle raison plus les années avancent plus elle semble se complaire dans une beauf attitude clinquante, semblant totalement incapable de contrôler son image (elle s'habille de plus en plus comme une poule vulgos). Elle va ainsi non seulement perdre peu à peu son mari (attiré par un amour de jeunesse qui vient de la haute (Barbara O'Neil)) mais surtout sa fille qui tend à fricoter avec ce monde BCBG : on comprend pas vraiment pourquoi la chtite Barbara relativement clairvoyante dans sa jeunesse se montre inapte à changer finissant, qui plus est, par être de plus en plus bling-bling : un personnage bizarrement défini psychologiquement (qui semble uniquement "servir le scénario", j'y reviens) que Stanwyck semble d'ailleurs de moins en moins à l'aise "à défendre".
Plus réussies, sans doute, sont les relations entre cette mère et sa fille Laurel : malgré leur différence de "classe" (la fille se montrant comme un poisson dans l'eau avec les bourges et le milieu de son pater), un véritable amour les unit ; seulement voilà Stanwyck réalise progressivement qu'elle est un "plot" dans la vie de sa fille (tous les invités qui décommandent leur participation à l'anniversaire de la fille à cause de la mauvaise "image" de la mère ; séquence terriblement pathétique tout comme celle durant laquelle Barbara surprend dans le train une conversation entre deux jeunes filles, des relations de Laurel, se moquant complaisamment de cette mère vraiment space) et va se sacrifier pour l'avenir de Laurel : elle préférera lui faire croire qu'elle est irrécupérable et égoïste pour que Laurel vive avec son père et évolue dans cette "classe supérieure" ; le film vire peu à peu au pathos (on se sent toute tristoune pour cette pauvre Barbara) lorsqu'elle décide de s'effacer complètement pour le bonheur de sa fille... Le film fonctionne définitivement mieux à ce niveau-là que dans l'approche de la personnalité cette Stella Dallas. Impression d'ensemble relativement mitigée, donc.
La Garce (Beyond the Forest) (1949) de King Vidor
Bette Davis s'est fait tatouer "Bitch" sur le coeur et le pauvre Joseph Cotten va en faire les frais... Dès le texte liminaire, on nous prévient que l'on fera connaissance avec une créature diabolique : Bette is Rosa Moline - une femme toujours insatisfaite (son docteur de mari ne roule pas sur l'or et a l'air de prendre plus plaisir à titiller la truite que sa femme (on compatit)), plus vénale qu'un joueur de football ou qu'une femme de chambre au Sofitel, une gaaaaaaaaaarrrrrrrce comme jamais vous en avez rêvée. C'est parti pour quatre-vingt-dix minutes d'un petit numéro bettedavisien avec vannes qui fusent, roulement d'yeux et gros soupirs pour montrer son désespoir, œillade coquine en position horizontale alanguie pour charmer le richard du coin (David Brian, dont on se demande bien ce qu'il peut lui trouver, si ce n'est qu'elle est aussi vulgaire qu'un billet de banque). King Vindor n'est pas du genre à faire dans la dentelle pour enfoncer le clou : la Bette est cadrée avec en fond la grosse cheminée (attention...) d'un incinérateur (ouais, elle est infernale, je l'avais deviné), la tonitruante musique d'un Max Steiner vraiment lourdaud vient constamment dramatiser les apparitions de la Bette, et absolument rien, quoiqu'elle fasse, ne nous la montre sous un jour favorable : elle met la main sur un manteau en fourrure et vas-y que je me regarde en rougissant dans la glace (le jour où je commence à faire cela, vous me dites de prendre des vacances, promis ?) ; à la moindre occase, lorsque sa petite personnalité est offusquée, elle se met à claironner fièrement son nom (I'm Rosa Moline, not n'importe qui tout de même !) ; elle se retrouve enceinte et vas-y que je me rend... chez un "avocat" pour qu'il supprime le truc (ouais, ça c'est à cause de la censure, mais on comprend bien le message du King, marche) : ne pouvant mener à bien cette opération, elle fait un méga roulé-boulé dans une pente en bord de route ; et lorsque quelqu'un vient contrecarrer ses plans, elle lui tire dessus comme un lapin (le film commence d'ailleurs par son procès avant d'entamer un long flash-back). Bouh la méchante.
C'est dingue, cette capacité qu'a la Bette de jouer des rôles de sorcière féminine que n'importe qui dans la salle (bon là on était un, ça ne compte pas) finit par haïr. La Bette, lors d'un petit passage champêtre qui donne son titre au film (une des rares fois où elle ne saute pas à la gueule de ce pauvre Cotten), se demande philosophiquement (...) si les arbres que les bûcherons vient de marquer d'un coup de hache savent qu'ils vont mourir... Son mari tente un petit parallèle futé avec les hommes et l'on sent une ombre menaçante planer sur l'avenir de notre Bette : ouais, on savait dès le départ qu'elle était mauvaise pour ne pas dire maudite, on ne serait point surpris de la voir finalement crever non point comme un chêne mais plutôt comme une hyène... Un peu facile, me direz-vous, je ne vais pas vous contredire sur ce coup... En dehors de la Bette sur laquelle se concentrent tous les regards (chaque fois qu'elle se promène en ville, c'est le spectacle du jour), on ne peut pas dire que les autres personnages soient vraiment développés : les deux rôles masculins principaux (Cotten et Brian) sont dessinés à gros traits (la chique et le rouleur de mécanique), la servante indienne (et achement sauvage, dis donc la petite sauvageonne) de Bette ne sert finalement pas à grand-chose, quant à l'autre donzelle (Ruth Roman, la gentille fille, tout le contraire de notre héroïne, ça alors !), il semble que Vidor n'ait pas vraiment su quoi en faire... Bref, ça se regarde tranquille en sachant que la Bette ne va pas finir chez les Amish, au delà de la forêt, pardon, au delà de ça, on ne peut point dire qu'on soit non plus véritablement scotché par cette œuvre noire du Vidor...
Bardelys the Magnificent de King Vidor - 1926
On se méfie souvent de ces films réputés perdus et qui se retrouvent dans on ne sait quelle cave improbable : leur rareté est souvent inversement proportionnelle à leur qualité. Dans le cas de Bardelys the Magnificent, on aurait tort : le film est splendide, et vous replonge immédiatement dans la grande époque hollywoodienne. Précurseur de Scaramouche ou de The Prisoner of Zenda, il pourrait bien être LE film de cape et d'épée par excellence.
Tout y est : comédie raffinée, mélodrame déchirant, aventures échevelées. Ca commence comme une friandise délicate, avec ce portrait d'homme à femmes et à bons mots, qui, suite à un pari douteux, se met au défi de séduire une marquise intouchable. Ce début rivalise de bons mots (pour une fois, le
nombre important de cartons n'est pas handicapant, c'est une merveille d'écriture), de personnages savoureux, de mines féminines craquantes et de grimaces masculines réjouissantes. On croit qu'on va assister à un comédie de moeurs en costumes, et puis subitement le film se retourne complètement : après un ou deux morceaux de bravoure, nous voilà plongés dans le grand mélodrame, avec amour impossible, promesses de mariages brisées par d'odieux félons, et abandons lascifs de gorette. Là aussi, un grand bonheur : sublime scène de déclaration d'amour sous les saules, où les feuilles servent à cacher pudiquement les gestes, et où la pellicule s'imprime littéralement d'amour et de sentiments ; dilemme ardu pour notre Bardelys qui se met lui-même dans la mouise ; et grands élans sentimentaux filmés à hauteur de personnages.
Enfin, on passe au grand spectacle, et là on s'accroche au fauteuil : il y a une scène d'évasion qui ferait rougir n'importe quel réalisateur de film d'action d'aujourd'hui. Bardelys bondit à chaque coin d'écran, invente le saut à la perche à la hallebarde (pointu), glisse le long des bras des charrettes, se balance de muret en muret accroché à des tentures, le tout filmé dans tous les sens par un Vidor de toute évidence hilare. Caméra subjective, plongées et contre-plongées, montage au taquet, c'est un immense morceau de bravoure, une sorte de moment parfait. Un petit duel final finit de convaincre du génie pur de Vidor pour les scènes d'action : vas-y que je te brise mon épée mais que je me bats encore avec un chtit bout de lame, vas-y que je t'envoie mon épée par la tête, vas-y que je me la joue grand seigneur en te rendant l'arme qui vient de tomber... L'élégance totale.
Les acteurs, et c'est sûrement là la plus grande qualité du film, sont parfaits : ils sont bouleversants d'humanité, à commencer par la jeune femme (Eleanor Boardman que, si j'avais 70 ans de plus, j'épouserais immédiatement), belle à mourir, moderne dans son interprétation, qui sait parfaitement et sobrement utiliser son visage. Face à elle, John Gilbert est virevoltant et très drôle, tout en restant touchant dans ses grands moments sentimentaux : on croit totalement à son personnage, phénomène rare aux temps outrés du muet. Ces deux-là ne dépareilleraient pas dans un film des années 50, et la direction est absolument unique. Ajoutons que la rénovation du film est impeccable, avec notamment cette musique magnifique d'Antonio Coppola, qui sait tour à tour se faire taquine et romantique, voire bouleversante dans les scènes de prison. Un pur joyau qui n'a franchement pas pris une ride.










