09 janvier 2012

Agnès de ci de là Varda d'Agnès Varda - 2011

varda_1La dame Agnès est plus que jamais au taquet, et nous livre avec cet opus 2011 une série de 5x45 mn qui ressemble au film d'une jeune fille. Comme on la voyait reculer sur une plage dans son film précédent, il semble que son cinéma suive le même processus d'année en année : la rétrospection dans le passé va de paire avec un rajeunissement total dans la forme et dans l'esprit, et certains de ses films récents semblent beaucoup plus "jeunes" que ceux qu'elle a réalisés il y a 30 ans. Il s'agit cette fois-ci, bien modestement, de partir à la rencontre de gens, en grande majorité des artistes contemporains, et de laisser en quelque sorte le film se faire grâce à eux. On rencontre donc avec bonheur quelques grands créateurs d'aujourd'hui (Soulages, Boltanski, Oliveira, Marker, Messager, Sokurov, et j'en passe plein), auxquels la dame laisse pudiquement la parole. Surtout, c'est à un carnet de voyage délicat et simple que nous convie cette série. Fidèle à elle-même, Varda cultive le coq-à-l'âne, ou plutôt le "fil en aiguille", avec un bonheur total : un simple plan, un mot, une vague idée, nous font brusquement sauter d'un pays à un autre, d'une époque à une autre. Berlin, Rio, Suisse, Lisbonne, États-Unis, Sète : tous les pays forment une sorte de cartographie intime où les visages aimés seraient les seuls points de repère. La bienveillance totale qui émane de ce film fait plaisir à voir : la déambulation prend la WEB_E32318201forme d'une promenade sans but, abandonnée au simple plaisir de la flânerie d'univers en univers. Varda aime les gens, les lieux, les œuvres d'art, les petits moments de bonheur, et ne se prive pas de nous les faire partager, les magiques (splendide scène avec Oliveira qui mime un duel à l'épée, belle confession de Boltanski) et les anodins (photos des anonymes qui la reçoivent dans différents festivals). Elle donne à voir les œuvres dans leur durée (le ballet de Jan Fabre, grand moment), y compris les siennes qu'elle semble toute contente d'insérer dans son bazar. On a vraiment l'impression d'un cinéma en liberté, qui ne s'embarrasse d'aucun code de conduite, d'aucune obligation. La mélancolie est bien présente, pudiquement évoquée à travers quelques moments et quelques êtres (Demy encore et toujours, Morrison...), mais n'est jamais envahissante : chaque épisode s'ouvre sur un arbre poussant dans la cour de Varda, que les ouvriers sont obligés de couper mais qui repousse encore plus vite que le film en train de se faire : image simple et modeste de la primauté de la beauté de la vie sur la mort, tout l'esprit vardatien en un symbole. Bref, du Varda à 1000%, drôle, léger, intelligent, respectueux, joyeux, profondément unique.

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05 décembre 2010

Documenteur d'Agnès Varda - 1981

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On termine cette intégrale Varda avec le film le plus triste du monde. La plage sert encore une fois de décor idéal pour faire entendre la petite musique vardaesque, si ténue et fragile, mais qui est cette fois au service de la mélancolie. Elle brode une histoire autour de l'abandon, de l'exil, de l'absence, et revient sur son pasé américain pour en faire un petit poème sur le déracinement. Emilie est une Française exilée à Los Angeles pour y faire la secrétaire d'une cinéaste ; elle y emmène son fils de 8 ans ; ce voyage brise son histoire d'amour avec le père de celui-ci. Quand elle arrive là-bas, c'est pour se heurter à la solitude : la cinéaste n'est jamais là, et elle passe son temps à taper à la machine devant une plage déserte, à errer dans la ville et à subir les remontrances du pourtant tout mignon fiston. Le passé ressurgit parfois sous la forme de flashs érotico-douloureux, mais le fait est là : Emilie est perdue dans un pays étranger, loin de celui qu'elle aime, et en proie à la mélancolie.

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Varda filme tout ça dans un style très personnel, reconnaissable entre mille : comme son titre l'indique, le film est un mélange d'images de fiction et d'images documentaires. Ou plutôt, les deux tendances se mèlent dans une osmose magnifique : les deux acteurs (très belle et profonde Sabine Mamou, très joyeux et photogénique Mathieu Demy) sont sans cesse situés dans un paysage "réel" très présent : Varda filme le quotidien banal de la ville, les laveries, les cafétérias, les intérieurs impersonnels, mais surtout elle filme les autochtones, les vrais, ceux qu'on ne cherche pas à faire ressembler à des stars de cinéma. Il se dégage du film un parfum de vérité évident, une attention constante aux êtres et aux atmosphères, et on retrouve déjà plein de motifs de la Varda actuelle : les "glaneurs", clochards qui fouillent dans les poubelles ; la plage, donc, belle et étrange à la fois, filmée franchement sublimement en plan frontal (la mer parallèle à la caméra, avec quelques personnages qui traversent) ; un romantisme discret, porté ici par la belle musique de Delerue... On passe de la légèreté à la profondeur (cette femme qui meurt sur la plage après avoir été filmée longuement par Varda), et le coeur chavire souvent par la seule grâce de la mise en scène : un portrait millimétré au niveau du timing, qui laisse les visages exprimer toute leur beauté, des cadres impeccables qui dessinent toute une cartographie du territoire, et un ou deux travellings godardiens qui nous entraînent subitement dans un style "bigger than life" qui tranche avec la modestie d'ensemble. Pour cette fois encore, Varda raconte à son rythme, s'attarde sur ce qu'elle veut et ôte ce qui lui plaît, sans rien devoir à personne, et livre un objet poignant et visuellement impressionnant. Shang et moi nous agenouillons bien dévotement aux pieds de la grande Agnès, en souhaitant que cette odyssée dure encore au moins 30 ans.

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Lions Love d'Agnès Varda - 1969

bL'excellent site "The Auteurs" a la bonne idée de lancer une rétrospective Varda, ce qui permet de boucler cette odyssée shangolienne. Notamment en regardant cette rareté vintage qui vous laisse un bon goût de patchouli dans la bouche. On sait que Varda a toujours regretté de ne pas s'être trouvée en France au moments des "évènements" de 68 ; elle a bien tort, tant, de l'autre côté de l'Atalantique, elle parvient à capter merveilleusement l'atmosphère révolutionnaire de l'époque. Lions Love n'obéit à aucune des règles de grammaire, et est déjà un très bel exemple du cinéma en liberté de la bonne Agnès : elle filme selon son coeur, tout simplement, captant avec une très jolie sensibilité des petite saynettes drolatiques qui sont emblématiques du mouvement hippie alors en vogue.

On suit la petite vie d'un trio amoureux, une femme et deux hommes, cheveux longs et pupille dilatée, flânant le long de leur époque moitié en glandant moitié en ne foutant rien. L'essentiel de leurs journées consiste à flemmarder au lit, à baisouiller gentiment et à fumer des trucs étranges en faisant par-ci par-là des sortes de dhappenings téléphoniques imparables (mettre en relation leur compagnie d'assurances et leur banque, pour voir), en regardant des films pour en tirer des leçons de vie (Lost Horizon de Capra comme archétype de la philosophie baboss), ou en lisant de la littérature ésotérique habillés en toge. Des gens bien sympathiques, donc, que Varda inscrit avec malice dans une société de sur-consommation et qui se délite peu à peu : l'industrie hollywoodienne, le rêve américain, la grande histoire américaine sont représentés par une cinéaste arty qui veut tourner son prochain film aux States et se heurte aux mercantilisme des producteurs (excellentes scènes de discussions entre financeurs). Sur cette terre de divertissement, représentée par le western et les stars du cinéma qui font fréquemment leur apparition, la dépression guette. D'ailleurs, le film prend un virage assez brusque lors d'une journée maudite où quasi en même temps, Robert Kennedy et Andy Warhol se font tirer dessus, et où la cinéaste du film (remplacée de façon ambigüe par Varda elle-même lors d'une scène) tente de se suicider. Là, on ne rigole plus, l'Histoire et la politique rattrappent l'insouciance de notre trio, et le film se teinte d'une amertume inattendue.

kMais tout ça reste un témoignage lumineux de l'époque, et aussi d'un certain état du cinéma : la scène où les trois héros "enlèvent" des enfants pour jouer avec eux à moitié à poil serait censurée en deux minutes aujourd'hui, et une telle liberté de ton et de construction n'aurait même aucune chance de voir le jour dans la production actuelle. Varda filme avec allégresse, indépendance et sensibilité un instant T : c'est tout maladroit et inégal, mais c'est la preuve flagrante qu'un cinéma personnel fut possible à une époque aux Etats-Unis. 

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22 septembre 2010

Mur Murs (1981) d'Agnès Varda

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A Los Angeles, les seuls véritables anges ont pris possession des murs, sont prisonniers des briques. Cela n'échappe point à l'oeil averti d'Agnès Varda qui nous raconte dans ce docu l'histoire des murs peinturlurés de cette cité, en convoquant le plus souvent les modèles et les fameux "muralistes". L'art sort des galeries et ces artistes souvent issus de minorités (les blacks, chicanos, belges (qui malheureusement peignent uniquement leurs murs intérieurs... pardon, hier j'ai bu plus que de raison) mais également les femmes (grosse minorité, me direz-vous, mais la gente féminine demeure largement sous-représentée dans les domaines artistiques) font partager leur histoire, leurs délires ou leurs visions à des passants nés sur des patins-à-roulettes. Une façon pour ses artistes "populaires" par définition d'inscrire dans la pierre leur identité (celle de leur ethnie, de leur quartier, de leur gang) et leur culture, d'exposer en plein air des personnages qui peuvent enfin respirer "grandeur nature" - les personnages de ses fresques ayant souvent des dimensions dantesques. Mur où le Christ a le visage d'un acteur de seconde zone, murs-hommages aux jeunes hommes tombés lors de règlements de compte entre gangs, mur apocalyptique (des lézardes murales à la grande faille...), mur faisant revivre des forêts oubliées,  mur où des visages tentent de pointer leur bout de nez entre des ouvertures-fissures comme si les êtres humains cherchaient à prouver qu'ils étaient toujours bel et bien vivants derrière ces murs de béton envahisseurs... On comprend aisément que peindre des "tableaux" de cette dimension se révèle un travail de très longue haleine à l'image de cette fresque démente qui recouvre tout le pourtour d'un abattoir de porcs (plus de deux mille petits cochons présents) : douze ans de taff et deux auteurs qui n'ont même pas trouvé une petite place pour laisser leur signature... Muraliste peut sembler un travail finalement un peu ingrat, ce moyen d'expression artistique n'étant jamais à l'abri d'une tuile : peintures vouées à disparaître derrière d'autres murs, victimes climatiques ou de tags destructeurs. Varda, et sa petite caméra curieuse qui donne la parole aux murs, se fait un plaisir d'aller à la recherche de ces artistes urbains de l'éphémère qui passent leur temps au pied (ou à la tête) du mur - ça paye guère...; si les dessins de ces "murals" peuvent sembler parfois un peu naïfs (ouais, on sent que bien qu'on a pas encore découvert une nouveau Michel-Ange dans le lot - on flirte avec le calembour mais c'est un pur hasard, voyez), on sent malgré tout que pour chaque peintre-muraille ses oeuvres sont on ne peut plus chargées de sens : elles donnent en prime à la cité des Anges une dimension "libertaire" particulière - cet art se retrouvant de facto à la "portée" de tous. Un petit doc bien plaisant que rythme la voix mutine de l'Agnès, qui sait comme toujours se faire toute petite pour ne pas faire d'ombre à son sujet - et ça tombe plutôt bien en l'occurrence.

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12 août 2010

Les Créatures (1966) d'Agnès Varda

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Gros flop pour la gâte Agnès en son temps (elle évoque ce film dans Les Plages d'Agnès sans acrimonie - les bandes du film ne sont pas perdues pour tout le monde...) et ce malgré la présence de Michel Piccoli (dans le rôle d'Edgar... Piccoli - j'en ris encore et je reconnais qu'il m'en faut peu parfois) et de Catherine Deneuve qui, suite à un accident de voiture, se retrouve muette (pas son rôle le plus difficile à apprendre) - on a même droit à une courte apparition de Nino Castelnuovo (qui !!!???), 00B400E600906364_c2_photo_oYToxOntzOjU6ImNvbG9yIjtzOjU6IndoaXRlIjt9_affiche_les_creaturesmais si, le Guy des Parapaluies de Cherbourg, interprétant un électricien qui n'aurait pas dépareillé dans un film porno (il n'est po doublé comme dans Les Parapluies et c'est clair que le gars a un sacré accent...) Alors qu'est-ce que ça vaut ? Bah, sympa, sans plus. Varda nous trame un scénario où la frontière entre la réalité et la fiction est relativement fine (un écrivain, Piccoli, se retranche sur une île dans son fort alors que sa femme - la Deneuve - est enceinte ; il accouche de son côté lui aussi d'une oeuvre - littéraire - en mettant en scène les différents individus de cette île : il se voit ainsi en créateur bienfaisant qui lutte contre un sombre manipulateur "destructeur" faisant tout pour détruire les couples ; nos deux gaziers s'affrontent de part et d'autre d'un damier en faisant se déplacer leurs minuscules "créatures" avec des dès - le combat est tendu) et malgré son lot de drames (meurtre, suicide...) et d'événements glauques (il est notamment question de pédophilie), le ton de cette oeuvre demeure relativement léger : les couples se font et se défont au gré du vent (et sous l'influence de nos deux démiurges), deux pieds nickelés toujours à l'affût d'un coup foireux semblent sortis tout droit d'une B.D., une gamine est toujours prête à faire les 400 coups... Le Piccoli-démiurge prend sa tâche très au sérieux en tentant d'arranger les petites affaires de chacun mais le film baigne malgré tout dans une sorte d'étrange fantaisie très décousue...

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Un mélange des genres qui a dû en décontenancer plus d'un à la sortie du film, et, même encore aujourd'hui, le film semble souvent un assemblage de bric et de broc - l'ensemble n'est pas forcément désagréable mais l'impression d'assister à un projet un peu foutraque subsiste. C'est dommage d'autant qu'esthétiquement on sent que Varda s'en est donnée à coeur joie pour imaginer notamment ces décors de "conte de fées" ou décliner à l'infini le motif du damier - le blanc/le noir, le bonheur/le malheur, guère étonnant que ce film soit dédié à Jacques Demy. Une rareté éclairée en partie par la présence de Piccoli (Lorsqu'il se présente à la blonde patronne de l'hôtel : "Piccoli, votre voisin" - collector).

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11 mars 2010

Les Plages d'Agnès d'Agnès Varda - 2008

19012290_w434_h_q8080 berges et toujours au taquet, la ch'tite bonne femme d'Agnès. Revenant éternellement sur sa vie, comme dans nombre de ses films, elle livre avec cet opus un modèle de modestie en toute liberté, un poème mélancolique et très vivant et une jolie petite forme bricolée comme elle en a le secret.

Pas vraiment de surprise dans le fond : Les Plages d'Agnès revient sur l'ensemble de la vie de la dame, de son enfance à aujourd'hui, en passant par les moments obligés (la Nouvelle Vague, Demy, l'échappée new-yorkaise, la rue Daguerre). Agrémentée de nombreux extraits de ses films, cette odyssée dans un verre d'eau alterne les passages "rêvés" (petites mises en scène de ses passions, ou reconstitutions d'épisodes de son passé) et les parties documentaires, les petits songes sans conséquence et le cinéma-vérité qu'elle utilise magnifiquement (quelques plans sur des 19012288_w434_h_q80objets banals, des gens pris sur le vif). Ca part dans tous les sens, en revendiquant d'ailleurs fièrement ce côté "fil en aiguille", monologue intérieur tourné vers les autres avec une tendresse éclatante. Si le film démarre comme la fameuse phrase de Stendhal ("les miroirs le long des routes pour refléter le réel", ou un truc du genre), la mise en scène plonge très vite dans une sorte de joyeux foutoir fait de bric et de broc : on mélange le futile et le profond, le passé et le présent, l'humour et l'engagement, avec toujours ce ton drôlatique et calme.

Bien sûr tout ça est tout de même très maîtrisé, malgré le caractère dilettante. Les cadres des miroirs, multipliant l'espace de la plage dans la première scène, vont se retrouver dans de nombreuses scènes, mais toujours 19012289_w434_h_q80insérés dans le cadre de l'écran : c'est un extrait de film intégré dans le décor de la maison familiale, c'est une fenêtre ouvrant sur des perspectives amoureuses, c'est une multiplication des écrans, comme dans le dernier plan qui met en abîme à l'infini l'image de Varda. Les sauts du coq-à-l'âne réussissent le pari audacieux, et ce par la seule force de la mise en scène et du montage, de dessiner les plans d'une existence dans son entier, vue par le regard d'une vieille femme qui a vécu des tas de choses superbes. On traverse le cinéma de Varda, mais aussi son intimité, mais aussi son espace intérieur, mais aussi une époque, tout en croisant de précieux visages (Godard, Marker (caché derrière un chat), Morrison, bien sûr le grand Demy, et toutes ces figures anonymes qui ont jalonné les films depuis La Pointe Courte, et que Varda retrouve avec un bonheur évident).

Il y a peut-être quelques longueurs là-dedans, sûrement des passages moins inspirés que d'autres. Mais tout ça est fait avec une telle simplicité apparente et un tel amour des gens, et surtout en toute absence de nostalgie rance, que Les Plages d'Agnès reste un bonheur de cinéma, libéré de toute contrainte audimatique. Toute petite chose précieuse. (Gols 02/01/09)


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A petits pas feutrés, sur des plages abandonnées - ou (re)peuplées -, Varda remonte le temps avec toujours la même simplicité et l'Art d'enchainer les mots, les idées, les souvenirs parcellaires, les images. Souvenirs intimes ou artistiques, tout se mêle chez Varda qui expose sa vie modestement sur la toile cinématographique, tentant de re-monter sur les quelques traces du passé - empreintes qu'elle a laissées sur le sable de ces plages et de cette vie -, avant que le vent ou la mer ne les emportent ou que les trous de la mémoire n'engloutissent tout. On sent forcément Varda préoccupée par le fait de perdre un jour le fil de ses pensées, de sa mémoire, comme sa mère avant elle ou ces autres vieilles dames croisées en cours de route; ce jeu de piste qui emmêle savamment présent et passé, documentaires et oeuvres de fiction apparaît comme un ultime pense-"bête" (hommage fugace au chat Zgougou...) pour la jeune Agnès de 80 ans avant que les p(l)ages de sa vie finissent par s'en aller rejoindre le livre dans lequel se trouvent celles du Jacques, un Demy envolé il y a 20 ans déjà - soit le quart de la vie d'une Agnès toujours hantée par sa présence. Chaque fois que le Jacques est évoqué, chaque fois l'émotion pointe (courtes et intenses  images "d'archives"), mais Varda de toujours chercher à rebondir en évoquant par exemple ce couple uni depuis 45 ans : elle se dit "jalouse", forcément, mais l'on sent bien que le bonheur de ce couple l'égaie, l'illumine également d'une certaine façon.

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Même si les plus familiers avec la filmographie de Varda resteront un peu sur leur faim et ne découvriront finalement que peu de choses nouvelles quant à la vision, l'éclairage de la cinéaste sur ses propres oeuvres, il y a un immense plaisir à retrouver les figures et les voix de ce musée de la photographe-cinéaste, qui parvient à recréer, à réunir par ce film, une sorte de troupe hétérogène et foisonnante éternellement vivante  autour d'elle. Varda évoque tout de même certains de ses films et docus les moins connus, notamment ceux victimes de cuisants échecs commerciaux : loin de la laisser revancharde ou rancunière, elle en parle avec la même légèreté que ses autres créations, parvenant même, à partir des bandes des Créatures, à se construire une sorte de petit temple personnel qui pourrait symboliser également à la perfection - vue de l'extérieur - cette vie passée à essayer de communiquer sa petite lumière intime aux spectateurs par l'intermédiaire des images. Assemblage parfois de bric et de broc, c'est vrai, passant dans un même mouvement à cet attachement pour cette petite île qui prend des allures de jardin secret aux champs de pommes-de-terre, n'hésitant jamais à mettre en scène les séquences les plus incongrues, résultat "d'idées valises" qui font se côtoyer dans un même plan vie quotidienne ultra-réaliste et imagination débridée et saugrenue (le cirque sur la plage, la plage en plein Paris, l'Agnès débarquant dans la capitale dans sa barcasse ou campant dans le ventre d'une baleine) et à montrer son amour, simplement, pour les "gens", personnages parvenus au firmament de leur art (Jean Vilar, Chris Marker, Demy, Godard...) ou simple quidam qu'une passion - artistique, amoureuse,... - agite (le locataire de son ancienne baraque fana de miniatures de trains, entre autres...). Elle prend semble-t-il toujours le soin de montrer ces individus dans leur vérité nue sans jamais aucun voyeurisme mais avec toujours un véritable respect, au diapason de ces petits commentaires sans envolées lyriques et pleins d'une digne retenue. Portrait d'un chtit bout de femme à la coiffure champignonnesque qui finit par apparaître, malgré elle, comme une grande Dame de son temps, dans ses luttes, dans ses choix artistiques, dans ses voyages (de la Chine - petit plaisir perso - à Cuba) dans ses absences de compromis et dans son humilité à nous faire partager son regard toujours aiguisé sur les vaguelettes du temps qui passe, transformant chaque goutte en instant précieux. Unique. (Shang 11/03/10)

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26 février 2009

Les Demoiselles ont eu 25 ans d'Agnès Varda - 1993

phpThumb"Le souvenir du bonheur, c'est peut-être encore du bonheur..." Effectivement un pur moment de bonheur que ce petit documentaire de Varda qui retourne sur place pour assister à une fête en mémoire du tournage des Demoiselles de Rochefort. Fidèle à son style en toute liberté, elle flâne dans les rues de la ville, s'arrêtant pour interviewer les gens qui ont eu leur quart d'heure de gloire en cette merveilleuse année 66. Chacun y va de sa petite anecdote, reproduisant parfois le geste qu'ils firent dans le film (deux écoliers de l'époque, maintenant adultes, et qui se tiennent par la main), toujours très émus de ces souvenirs enchanteurs (et c'est vrai que partager l'écran avec Gene Kelly, même 3 secondes, ça doit laisser des traces).

Les Demoiselles ont eu 25 ans respire le bonheur, et parvient avec une simplicité désarmante à faire toucher du doigt la magie du tournage de son amoureux. Entre les images de 1993 viennent s'intercaler des extraits du film (malicieusement précédés d'un carton "Extrait" et clos par un autre : "Fin de l'extrait"), et t_cinema_04_07_1430bis_gdes plans pris à l'époque par Varda elle-même. Moments fugitifs de complicité entre Demy et ses acteurs, travail de Michel Legrand, compositions des vastes tableaux de la kermesse pleins de figurants attentifs... On retrouve ces moments uniques, sans jamais que Varda ne se laisse aller à la nostalgie, et on sent bien que le fait même que Les Demoiselles de Rochefort existe suffit à son bonheur. On se rend compte de l'importance primordiale que ce film a eu sur la ville et ses habitants : chacun se sent impliqué dans l'aventure, et le maire avoue même que le tournage a relancé l'activité d'une ville qui déprimait et s'éteignait doucement. Quand le cinéma pénètre la réalité...

Varda se permet toutes les fantaisies : chanter une déclaration d'amour à Jacques Perrin sur l'air de la chanson de celui-ci, réunir les jumelles rochefortaises de 1993 rien que pour le plaisir, ou regarder 0009a96a_mediumlonguement l'amour de sa vie enfiler un pull (!). Son film tout modeste est empreint d'une joie de vivre inattendue, qu'on attendait pas dans ce type de film-hommage. Les interviews de Deneuve sont dans la même veine : totalement dénuée de regrets ou de sensiblerie, elle est d'une sérénité totale dans ses souvenirs de ce moment enchanteur, et rend parfaitement justice à l'évident bonheur qui jaillit du film. Tous les acteurs ont la banane (jolie interview d'un Piccoli jovial qui parle de sa difficulté à danser, grands moments de rigolade de Chakiris), c'est frais et émouvant à mort. Un hommage avant tout à la magie du cinéma, et donc à la luminosité du chef-d'oeuvre de Demy.

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17 novembre 2008

Jacquot de Nantes (1991) d'Agnès Varda

Retracer l'enfance et l'adolescence du jeune Demy, tel est le pari de l'éternelle Varda qui évoque non seulement l'attirance précoce du Jacques pour le cinéma mais qui ne cesse également de faire des allers-retours entre ses nombreuses sources d'inspiration (des personnages fantasques, la ville de Nantes, ses parents...) et certains de ses films. Le père (qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Michel Houellebecq, en plus souriant tout de même...) du Jacques fut garagiste, et forcément cela crée des liens avec votre serviteur... (oui bon, après, je suis plus long au démarrage); blague à part, Agnès Varda prend plaisir à se jouer du temps en mêlant joliment le noir et blanc et la couleur, mais aussi pour insister sur un "détail" qui eut son importance - notamment lorsqu'il s'agit de montrer un spectacle qui laissa sa trace dans la rétine du Jacquot (le théâtre de Guignol, une chanteuse...) ou lorsqu'elle filme en gros plan un objet signifiant. Elle use également avec parcimonie de plans - de plus en plus gros - sur un Jacques vieillissant mais souriant avec un petit air assez touchant.

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Le film revient donc avec tendresse sur la naissance d'une vocation, celle du ptit Demy: de sa passion pour le théâtre à celle pour le cinéma, de ses premiers films en dessins-animés coloriés à même la bande à ses réalisations beaucoup plus abouties à l'aide de figurines de carton tournées image par image - grande patience, le Jacques. Il est bien sûr question de la période de la guerre, les deux enfants Demy séjournant pour un temps chez un sabotier : en dehors d'un bombardement assez traumatisant, on a pas vraiment l'impression que sa vie fut vraiment ballottée et bouleversée pendant l'Occupation. Ses premières escapades amoureuses sont très sages et Varda insiste surtout sur sa relation avec son père qui tend à se durcir au fil des années : Jacques ne pouvant souffrir le collège technique où il frappe comme une brute sur tout ce qui passe et rêvant de plus en plus au monde du cinéma; son père ne fait pas réellement preuve d'une vraie empathie jusqu'à ce que finalement, un peu par hasard, Christian-Jaque intercède en faveur du jeune Jacques : à l'âge de 17-18 ans il pourra enfin monter à Paris.

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Ne tombant jamais dans une nostalgie dégoulinante, Agnès Varda livre de petites vignettes assez fraîches de l'enfance de son compagnon pour la vie. Elle soigne notamment tous les détails qui concernent l'étroit appartement - surtout la cuisine - où la petite vie de la famille Demy se déroulait; la plupart des clins d'oeil aux oeuvres postérieures de Demy est assez bien vue, Varda retrouvant à chaque fois le petit déclencheur qui a pu faire naître l'idée d'un film. Cette enfance n'a rien de vraiment extraordinaire et Varda ne cherche jamais à en rajouter : elle tente de cerner au plus près le développement de cette passion pour tout ce qui touche au spectacle, une envie qui contraste avec le caractère relativement effacé de ce jeune homme (belle scène d'ailleurs lorsque explose sa longue colère "enfouie" au plus profond de lui-même, fracassant soudainement une vitre avec un bol, devant les yeux abasourdis de son père). Un film serein on va dire, avec sa petite musique modeste, à défaut d'être littéralement renversant...   

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31 octobre 2008

Kung-fu Master (1988) d'Agnès Varda

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Et oui voilà tout juste vingt ans que j'avais découvert ce film sur les Gainsbourg et Demy families. Un sujet relativement casse-gueule que celui de mettre en scène les amours d'une femme de 40 ans avec un petit jeunot de 15... Il faut tout le tact de la lumineuse Jane Birkin et la gouaille du chtit Mathieu Demy pour que p38l'on ne tombe à aucun moment dans le scabreux. La Jane, à la recherche de sa jeunesse, prend plaisir à se sentir désirée; elle marche forcément sur deux oeufs, teinte constamment son sourire d'une douce mélancolie et donne des petits bisous bien sages. Troublant de se dire que Doillon (Jacques) tournera l'année suivante un film exactement sur le même thème - La Fille de 15 ans - avec les rôles inversés - Doillon/Birkin le couple de l'éternelle jeunesse... Bon, il faut reconnaître tout de même que les autres jeunes acteurs sont quand même bien souvent pas terribles, à l'exception bien sûr de la chtite Charlotte qui est comme un poisson dans l'eau, toujours terriblement juste. Le discours sur le Sida et les préservatifs semble aussi, à posteriori, un peu répétitif mais il est vrai que le sujet avait, encore à l'époque, du mal à être abordé aussi frontalement - il nous fait tout de même souvent perdre un petit peu le fil de la trame principale... Courageux donc d'avoir osé porter cette idée de Jane B. à l'écran et, même si tout cela se fait on ne peut plus en famille (le meilleur rôle de Lou Doillon, 4 ans), une grande sérénité et une infinie complicité irradient l'écran (Jane et Charlotte au naturel, couple d'autofiction éblouissant). Un petit film, oui, mais bourré de simplicité et de tendresse. 

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27 octobre 2008

L'Une chante, l'Autre pas (1977) d'Agnès Varda

Oui, bon, il y a toujours des petits coups de mou dans une filmographie. J'ai même un peu souffert pour aller jusqu'au bout de ces deux portraits de femmes qui fleurent bon (hum) les années 70. Il est question de parents plus chiants que la pluie, d'avortement et d'émancipation féminine. Jusque là tout va bien, mais le film a méchamment vieilli (beaucoup plus que Le Bonheur par exemple, bizarrement...). Terrible esthétisme de ces années-là (rien que l'affiche, on se croirait dans le monde diabolique de Casimir...).

1_pano_1_L_UNE_CHANTE_L_AUTRE_PAS_copyright_CINE_TAMARIS

Valérie Mairesse en a sa claque de ses parents et, à 17 ans, part habiter chez une copine. Elle a rencontré auparavant Thérèse Liotard (ah oui, jolie la bougresse) avec laquelle elle va rester en contact pendant de affiche_L_Une_chante_l_autre_pas_1976_1longues années. En effet la Thérèse, à la suite d'un drame - son amant se pend, oups - retourne en province chez ses parents (la campagne vers Soissons, à se tirer une balle) avant de s'occuper du bureau du planning familial, dans cette bonne ville de Hyères, ses deux gamins sous le bras. La Valérie, elle, pousse la chansonnette et rencontre un Iranien, Darius, avec lequel elle tente de vivre d'amour et d'eau fraîche. Elle part même avec lui en Iran pour vivre quelque temps, mais le Darius devient un peu moins cool. La Valérie trouve une solution : il gardera leur premier bébé dans son pays, pendant qu'elle élèvera leur second en France - po compliquée, la vie. Le film est rythmé par des chansons un peu tartignolles, qui feraient presque passer le Julien Clerc vintage pour du U2, et par les rencontres ou les cartes postales de nos deux femmes, qui sont vachement complices. La fin est peace and love, tout le monde allongé dans l'herbe, c'est cool, mais définitivement un peu plan-plan. On sent pourtant qu'Agnès Varda veut montrer des femmes combattives, émancipées et volontaires. C'est bien tenté mais le film peine à décoller, à l'image des pays visités, l'Iran ou les Pays-Bas,  qui restent des arrière-plans un peu carte postale. Un film qui n'en veut mais qui restera définitivement pas dans les annales...

Va là pour voir tout Varda

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