27 février 2012

My Own Private Idaho de Gus Van Sant - 1991

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Je gardais le souvenir d'un road-movie 100% américain, teinté d'un bon zest de cinoche gay indépendant. Eh bien c'est beaucoup plus que ça, et je dirais même que c'est presque pas ça : My Own Private Idaho est un machin franchement étrange, au pistes multiples, complexe et insaisissable. Van Sant cherche de toute évidence le point de rupture à travers cette construction volontairement déséquilibrée et éclectique. On passe en un tour de main du Shakespeare de Henry IV (dont certaines scènes sont livrées telles quelles) au plus pur cinéma underground, d'une romance amoureuse à un délire à la Lynch, le tout avec une inconscience assumée. Le film devient peu à peu incernable, mélangeant les formes et les inspirations dans un foutoir sans fin.

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Tout le cinéma de Van Sant est déjà là, peut-être encore un peu poseur (genre "je suis le cinéaste que vous attendiez"), pas encore assez exigent tout du long, mais déjà renversant d'originalité. Des acteurs glamour et opaques entre hébétude et forte présence au monde, des rapports troubles, une posture face à l'univers des adultes assez insolente, un goût pour la déviance qui va de pair avec un romantisme serein, et puis ces douleurs enfouies qui ne sortent jamais. En la personne de River Phoenix, Gus trouve l'acteur parfait pour incarner ce côté "écorché vif éteint" qu'on retrouvera tout au long de sa filmographie : atteint de narcolepsie, toujours entre deux mondes, entre sur-expressivité un poil cabotine et jeu intérieur touchant, le personnage irradie l'écran. On dirait d'ailleurs que la mise en scène découle du jeu de Phoenix : apaisée et contemplative, elle laisse la place à des plans bluesy, posés, alanguis, sur des paysages idylliques (déjà ces nuages qui filent), déclinant toute une mythologie du territoire américain (et italien aussi, d'ailleurs) proche du chromo mais magnifique à regarder.

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Mais la mise en scène n'est pas d'une seule tenue. Van Sant s'amuse à multiplier les styles, à faire s'entrechoquer les écritures. Entre ces longs plans calmes, il insère des rafales d'images (dans les splendides scènes de cul, écueil que Van Sant affronte avec une belle audace et une personnalité imparables), des scènes plus narratives montées au millimètre (la fameuse séquence de vantardise de Falstaff/Bob, très riche) ou des pics de rapidité (le dialogue avec le frère). Ça pourrait donner un style trop hétérogène ; ça donne un film laboratoire complètement original qui fait passer par plein d'émotions (c'est mélo, drôle, poignant, provocateur, psychologique, lyrique, classique, et tous les autres adjectifs de la terre) et traite chaque séquence comme un moment à part. Cette mise en scène hallucinante (et hallucinée) compense un scénario qui aurait pu facilement tomber dans le minuscule film arty (un adolescent camé et prostituée qui recherche sa mère à travers les States, bof). Il faudra encore quelques films pour que Van Sant assume complètement l'originalité de son regard, mais tout est déjà là, et c'est ma foi très intéressant à regarder.  (Gols 07/04/09)

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Je gardais également un très vague souvenir de cette œuvre de Van Sant qui sait en effet varier à loisir les pistes, les tons, les atmosphères, les genres tout en finalement creusant le même sillon : la recherche de soi via, pour le personnage de Mike (River Phoenix) - personnage narcoleptique comme à jamais dépendant de ses souvenirs, de son imaginaire -, les errances et la quête impossible de la mère, via, pour le personnage de Scott (Keanu Reeves) - fils de "bonne famille" dévergondé - les errances (bis) et le retour au bercail. On ne cesse de naviguer entre les genres (chroniques désillusionnées d'adolescents vendant leur corps, passages pleins de bruit et de fureur sous influence shakespearienne, faux road-movie où les personnages se retrouvent coincés au milieu de nulle part, récits sentimentaux qui finissent en "cul-de-sac" (entre Mike et Scott) ou qui parviennent à trouver une issue plus "classique" (entre Scott et sa belle italienne)) et même si l'on se retrouve quelque peu déstabilisé par cette trame qui part dans tous les sens, on admire l'art avec laquelle Van Sant parvient, esthétiquement, à coller les morceaux : des paysages de cet Idaho rêvé aux séquences les plus scabreuses (belle idée que ces scènes d'amour très pudique filmées sous forme de "montage photos"), des scènes les plus apaisées (Mike et Scott au coin d'un feu) aux séquences les plus "virulentes" (Mike et son frère qui reviennent sur l'histoire de ce père inconnu) pour ne pas dire grotesques ou violentes (les parties "shakespeariennes" avec Falstaff/Bob tentant d'attaquer cette bande de rockers puis contant ses soi-disant exploits), on sent toujours le soin extrême chez Van Sant de trouver le bon angle de caméra, de travailler ses cadres et de livrer des images magnifiquement mis en lumière. Une œuvre forcément déroutante, disais-je, mais devant laquelle on ne peut que reconnaître toute la "modernité" aussi bien au niveau de l'originalité de la construction que par les thèmes (sexe, drogue et... désenchantement en ce début des 90's), qui sont convoqués. Du pur Van Sant qui, vingt ans plus tard, n'a pas pris la moindre ride. Beau travail. (Shang 27/02/12)

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23 janvier 2012

Restless de Gus van Sant - 2011

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Si vous voulez savoir ce qu'aurait pu être Twilight si ç'avait été un bon film, je vous conseille ardemment cette petite chronique vansantienne, qui m'a laissé tout ému. On est effectivement tout à fait dans la même trempe que la panouille citée plus haut. Van Sant réalise un film avec des ados pour des ados, d'une part, et d'autre part un film de vampires... sauf qu'il n'y a ici pas de vampires. Quoique. Le film est proprement imprégné par la mort, et on assiste bien à une variation sur l'immortalité, l'éternité de l'amour, etc. C'est l'histoire de deux jeunes gens qui se retrouvent exactement "au milieu de leur mort" : Enoch est rescapé miraculeux d'un accident qui a coûté la vie à ses parents ; c'est lui l'immortel, le vampire sans dents, qui depuis ne cesse de hanter les enterrements pour regarder fasciné les corps. Annabel, elle, est condamnée par un cancer, plus que 3 mois à vivre, qu'elle entend bien passer à aimer Enoch. L'un vient de la mort, l'autre y va, finalement. Entre ces deux morts programmées, un temps d'amour pur et vrai, fun et cool, va leur être donné. Van Sant multiplie les vignettes charmantes de ces deux petits êtres qui se déconnectent de la vie (pas d'études, presque pas de parents, pas de vie sociale autre que celle qu'ils passent ensemble), mais la bluette adolescente est placée sans cesse sous le signe de la fin, de la mort. D'où cette idée très belle de tout nous montrer dans un murmure, dans de la ouate : couleurs, sons, événements même du scénario, jeu d'acteurs, tout semble contemplé derrière une vitre, tout est pastellisé, feutré, d'une discrétion constante. Ça pourrait donner un film froid et clinique ; ça donne un moment infiniment doux, très sensible, qui susurre plutôt que de crier, qui gomme plutôt que de souligner.

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Il fallait vraiment un gars comme van Sant pour trouver ce parfait équilibre de ton, cette sensibilité à la fois moderne et désuète, à la fois mièvre et adulte. Le film cultive une poésie à la Cocteau. Il ne cherche pas à être réaliste (on ne croit pas aux réactions de ces deux ados face à la mort, la vie qui nous est montrée est clairement une vie fantasmée), mais cherche à rendre compte d'un état, celui de l'adolescence, et celui de l'hébétude qu'il y a à être entre la vie et la mort. Les deux acteurs, dans ce sens, sont remarquables : Henry Hopper joue à merveille le revenant, jeu au ralenti, petite voix sous contrôle, sourires charmeurs qui cachent une très belle candeur ; et Mia Wasikowska est une parfaite jeune fille en fleurs légèrement morbide, qui touche dans sa façon frontale et douce d'aborder sa propre mort. Il y a en plus des tas d'idées très belles, comme celle de ce fantôme qui accompagne Enoch partout, Japonais kamikaze bienveillant qui est comme le Jiminy Cricket du garçon mais qui est autant perdu que lui ; ou comme cette façon de ne jamais être vraiment grave quand il s'agit d'aborder un sujet aussi sérieux, sans être non plus léger et superficiel. C'est un film pour ados, certes, peut-être parfois un peu trop chic (les costumes et la musique fashion sont un peu bobos), qui aurait peut-être mérité d'être un peu plus profond parfois. Mais en tant que tel, c'est certainement un des plus intelligents sur le sujet;, un des plus sensible, et un de ceux qui restera le plus en tête, grâce à ce ton inimitable que van Sant cultive depuis des années : une froideur apparente, une hyper-sensibilité dans le fond, qui s'habillent sous des airs de papier glacé et de pages de magazine. Restless est une grande réussite, un de ces petits films discrets, en marge d'une filmographie, et qui vous touchent parfois bien plus que les "grands" films d'un cinéaste ; par exemple, voyez, je préfère dix fois celui-ci à Harvey Milk.

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08 mars 2009

Harvey Milk (Milk) (2008) de Gus Van Sant

La différence entre la connerie d'un réalisateur et l'intelligence d'un cinéaste, c'est que ce dernier n'a pas besoin d'esbroufe ni d'images tape-à-l'oeil pour faire sens (j'aurais pu parler aussi d'hommes politiques et vous remarquerez au passage que j'ai eu la gentillesse de ne pas même évoquer Sarko). Gus Van Sant change son fusil d'épaule au niveau du style, mais demeure d'une grande sobriété et d'une parfaite justesse quand il s'agit de laisser transparaître son incroyable humanisme. Milk n'est point spectaculaire ni chaud bouillant visuellement, simplement d'une parfaite sobriété en accord avec le style même d'Harvey : quand il s'agit de dignité humaine, il suffit de laisser la place à l'intelligence du discours (la défense de la liberté vis-à-vis de quelconques minorités) pour que chaque mot, chaque combat contre l'intolérance gardent tout leur poids.

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Disons-le de tout go, Sean Penn est tout simplement royal dans ce rôle d'activiste sur le tard : on suit donc les dix dernières années de sa vie, de son départ à San Francisco avec son nouveau partenaire (notre Sean sait se faire diablement charmeur dans un couloir de métro, pétant en deux secondes tous les clichés qu'on peut avoir sur son passé d'acteur pour se fondre dans le rôle) à son assassinat à la Mairie où il s'est fait une place à la force du poignet (oui, bon, c'est un dérapage contrôlé). On suit l'homme Harvey devenir peu à peu le candidat Milk, et si sa vie privée a tendance à en pâtir, il parvient petit à petit à fédérer un nombre toujours plus grand de personnes qui se battent pour la plus fondamentale des valeurs : le respect de la différence. Si le Gus émaille son film de quelques images d'archives et tente de retrouver le grain des images des années 70 (esthétiquement, c'est pas forcément un cadeau), il ne cherche jamais à donner à son film un petit côté olé-olé ou sexuellement chargé à la dynamite : un superbe plan en plongée sur un Sean embrassant son amant sur les marches de leur magasin dans ce quartier, au départ, hostile, suffit à afficher leur sexualité au grand jour tout en les montrant seuls au monde; autour de ce lien très fort, c'est toute une communauté homosexuelle qui va se regrouper, tentant toujours de se battre dignement contre les discours nauséabonds et de défendre leurs droits (luttant au départ contre une simple marque de bière avant de se dresser, au final, contre cette fameuse prop. 6). Si Milk échoue de nombreuse fois lors des élections locales, il va, notamment lors de débats politiques où il conserve un calme d'acier devant les réflexions les plus odieuses, parvenir à ses fins et devenir le premier homo à obtenir un tel mandat (un précurseur d'Obama, bah, c'est peut-être facile et j'y connais po grand-chose mais on pourrait quand même en faire un vrai symbole): dans une démocratie rien n'est impossible et c'est déjà une vraie leçon de solidarité et de pugnacité.   

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En dehors de Milk, le Gus parvient à donner une vraie densité à chacun des personnages de son entourage, sans jamais tomber dans les clichés les plus éculés (un petit coup de Gay pride, un chanteur maquillé à la truelle lors d'une fiesta, point trop n'en faut pour qu'on pénètre avec subtilité dans cette époque). Milk semble ne se lâcher vraiment que lors de ces fiestas qui célèbrent une victoire électorale et notre Sean d'être excité comme une puce, illuminant de son sourire les convives assemblés. Il sait également prendre de la hauteur lors de ces meetings de rue plus ou moins improvisés où il sait galvaniser ses troupes sans avoir besoin de tomber dans la démagogie, en usant simplement des mots justes. Même la fin, forcément tragique, laisse monter une belle émotion (c'est pas un générique de Bollywood...) et Van Sant parvient, sans chercher à tout prix la petite larme et sans avoir besoin d'enfoncer à grands coups de marteau un petit clou en nous, à nous faire ressentir, dans toute sa dignité, son message d'espoir. Milk est un cadeau pour toute personne qui veut encore croire en la race humaine.   (Shang - 04/03/09) 

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Je dois avouer un certain embarras devant Milk. Je suis d'accord sur toute la ligne avec mon camarade : c'est un beau film vibrant d'humanisme, très documenté visiblement, sobre, qui parvient merveilleusement à rendre compte de l'époque et à faire de la reconstitution sans ostentation, Penn est éblouissant ainsi que tous les autres acteurs... mais je n'oublie pas, quand même, que c'est un film du grand Van Sant, et à ce titre c'est quand même assez décevant.

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Le gars semble faire un grand pas en arrière avec ce biopic somme toute très classique (on pourrait le voir signé d'Oliver Stone sans tiquer). Il revient à ses films purement narratifs, Finding Forrester ou Will Hunting, ce qui n'est pas forcément déshonorant, ceux-ci étant de très beaux films classiques. Mais il oublie en chemin qu'il nous a pondu les oeuvres les plus novatrices de ces dernières années, entre Psycho et Last Days, entre Gerry et Elephant : Milk semble marquer un certain assagissement du style Van sant, qui perd énormément de sa personnalité dans cet académisme tout tracé. On a droit, trop sagement rangées dans l'ordre, à toutes les étapes attendues de ce type de biographie : montée au pouvoir, difficultés et espoirs, collision vie privée/vie publique, 4-5 anecdotes intimistes, quelques mouvements de foule, etc etc, sans jamais trouver là-dedans une quelconque originalité. De la part de Van Sant, c'est franchement sage. On devine le tracé du scénario très en avance, aucune scène n'étonne vraiment, et c'est bien dommage.

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On comprend la totale sincérité qu'il met là-dedans, et le film est vraiment agréable, émouvant, intéressant et tout ce que vous voudrez. Il respire l'honnêteté et la dignité, et le combat d'Harvey Milk prend des allures d'héroïsme sans jamais que Van sant ne déifie son héros (Penn le joue très humble, très "petit", et c'est vraiment une grande idée). Si vous n'avez jamais vu un Van Sant, vous allez applaudir à deux mains. Le film mérite toute l'estime possible par ce combat tout en dignité pour le droit à la différence, surtout de nos jours où la moralité coincée refait surface. C'est du très beau travail à tous points de vue (même dans cette photo que mon camarade n'a visiblement pas aimée, que j'ai trouvée pour ma part vraiment réussie). C'est juste un poil transparent. J'espère que ce n'est qu'une parenthèse dans la carrière du sieur, et qu'il ne va pas tomber définitivement dans ce classicisme certes beau à voir mais un peu impersonnel.   (Gols - 08/03/09) 

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12 mai 2008

Paranoid Park de Gus Van Sant - 2007

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Le nouveau Van Sant revient encore et encore sur les interrogations esthétiques de ses 3 aînés (Elephant, Gerry et Last Days), et pourtant jamais on ne s'ennuie de ces essais sans cesse remis en question, de ces répétitions d'un film à l'autre, de cette radicalité formelle de plus en plus précise et aride. Paranoid Park est encore une fois un très grand film, qui flirte avec l'art contemporain sans jamais que ça passe pour de la provocation ou de la pose : la sincérité de Van Sant en ce qui concerne ses expériences est totale, ça saute aux yeux, et chaque tentative esthétique est menée par une réelle volonté, une réelle curiosité.

509786560_29574ffd25_oQue ce soit ces très longs plans au ralenti, où Van Sant n'a jamais été aussi près de trouver le Rien total, ou ces incessantes répétitions de la même scène sous des angles différents, que ce soit ces choix de musique insensées (de Rota à de l'électro branchouille) ou cette façon de terminer chacun de ses films en plein milieu de l'histoire, le film convainc toujours. C'est même très émouvant de découvrir un Van Sant complètement happé par ce mystérieux monde des skatteurs, et le filmer en vrai candide : la première scène au Park, caméra à l'épaule qui balaye tout l'espace pour cadrer maladroitement des jeunes garçons qui volent, des graffitis, du béton, est géniale, le réalisateur semble émerveillé par ce monde autant que son jeune héros. Ces plans faussement improvisés alternent avec les désormais célèbres travellings avant du maître, ici peut-être moins parfaits que dans 20071025gusvansantgrosplanElephant, ou des gros plans absolument incroyables, longues pauses sur des visages dont on finit par connaître chaque pores de peau. Le cinéaste aime visiblement passionément ses acteurs, mais sans que cela devienne trouble comme dans les films de Clark : il les suit dans leurs mystères, dans leur opacité, dans leurs comportements étranges (on s'allonge subitement sur un trottoir, on ricane devant la photo d'un cadavre, on hurle de joie dans un train qui roule à 2 à l'heure), et les regarde en vrai amoureux du monde et des hommes, avec certainement plus de nostalgie que de désir. Il y a quelque chose de l'enfance perdue dans les derniers Van Sant, et celui-ci est peut-être le plus directement lisible.

Car il faut dire que Paranoid Park est aussi un des Van Sant les plus faciles d'accès, malgré l'aspect expérimental de ses rythmes. Il y a une vraie trame là-dedans, presque une intrigue policière, là où les untitledprécédents opus poussaient l'exigence jusqu'à la suppression de la trame, au simple enregistrement de corps en mouvement, imposant une réflexion profonde sur la place du regard dans le dispositif de la vie, une variante magnifique sur le réalisme poétique cher aux cinéastes français des années 40. Ici, Van Sant revient à un scénario plus construit, et c'est peut-être ce qui déçoit un chouille là-dedans. En voulant raconter, plusieurs scènes sont un poil fades, simplement narratives, et on préfère largement ces scènes "inutiles" du point de vue de l'histoire, qui suspendent l'espace et la temps avec une grande maîtrise. Ceci dit, ce léger défaut fait long feu, car la construction du scénario est impeccable : on a l'impression que Van Sant tourne inlassablement la même scène, répétant et répététant encore, peaufinant de plus en plus, ajoutant tel détail, tel angle de vue, jusqu'à trouver la solution, aussi bien "policière" qu'esthétique, de son plan. Cette façon de revenir sans cesse au même 18766516_w434_h289_q80endroit pour tenter de percer le mystère de ce personnage est hyper-intelligente : elle est justifiée par le personnage qui revient en esprit sur les lieux de son crime, sur les épisodes du drame ; elle est justifiée aussi par cette approche infiniment modeste de Van Sant vis-à-vis des skatteurs, qui le fait y revenir sans cesse pour tenter d'en comprendre les codes.

Paranoid Park est donc une fois de plus un très grand moment d'expérimentation, en même temps qu'un film simple et sincère. Il va certainement moins loin que ses trois prédecesseurs, mais il ne ressemble encore une fois à rien d'autre. Van Sant est décidément un cinéaste hors du temps, gloire à lui.   (Gols 31/10/07)


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Je ne suis pas sûr qu'avec mon collègue on goûte exactement les mêmes choses, les mêmes sensations, dans le cinéma de Gus Van Sant, mais bon, on est au moins d'accord sur le côté bluffant de son oeuvre. J'ai adoré pour ma part le travail effectué par l'éternel Christopher Doyle qui semble avoir trouvé avec le Gus un partenaire de choix : images vidéo de skaters en pleine action (cela me fait penser à l'anecdote d'un ami qui a assisté à une conférence du Doyle, fieffé buveur apparemment, où ce dernier disait que c'était l'un de ses tournages les plus difficiles car il est difficile de tenir sur un skate avec une caméra dans une main et une bière dans l'autre...), lumière qui vient flasher certaines images comme de soudaines révélations ou prises de conscience, netteté parfaite des plans montrant cette jeunesse encore innocente, magnifique flou en arrière plan à mesure que le héros, Alex, se renferme de plus en plus en lui même, comme un voile entre lui et le monde extérieur (notamment lors de son unique discussion avec son père où Alex se révèle incapable de lui dire ce qu'il a vraiment sur le coeur), jeux d'ombres où les visages finissent par disparaître complètement sous leur capuche comme pour souligner une profonde dépression, extatique (je pèse mon mot) séquence au ralenti, sous la douche, où tout le poids du monde, par le biais de ces quelques gouttelettes, semble s'abattre sur les épaules d'Alex qui semble enfin réaliser toute l'horreur de sa situation...

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Christopher Doyle aux manettes, à la musique Nino Rota (B.O. de Juliette des Esprits mais aussi d'Amarcord lors de l'extraordinaire scène de la séparation entre Alex et sa copine où le son direct est coupé) ou encore le regretté Elliot Smith dont la petite musique tristoune convient une nouvelle fois à la perfection à l'univers de Van Sant. Un Van Sant dont j'ai pour ma part justement apprécié la volonté narrative (après Gerry, comment serait-il encore possible de raréfier plus l'action...?): si "l'accident" est central à l'intrigue, GVS se concentre surtout sur l'évolution de son héros qui se débat face à cet événement; les multiples répétitions font sens dans la mesure où Alex n'a de cesse de ressasser, de se repasser en tête le film (avant, pendant et après) de ce moment sordide ("Si on allait à Paranoid Park ?" petite suggestion hasardeuse de son ami, répétée deux fois dans le film comme deux coups frappés sur la porte du malheur (ouais je viens de faire L'Etranger en cours, forcément, des trucs restent en tête)); en ce qui concerne l'entourage d'Alex, isolement presque total : son pote skater ne semble penser qu'à lui-même, sa chtite copine pom-pom girl est bien mimi mais définitivement sans fond (elle se précipite sur son téléphone pour annoncer immédiatement à son amie qu'elle n'est plus vierge, on appelle cela le tact), les parents, à peine entr'aperçus (on ne voit la mère que de dos) sont transparents, seule l'acnéique Macy vient là pour sortir Alex du trou psychologique dans lequel il a sombré (scène un peu facile lorsqu'elle le traîne en vélo alors qu'il est en skate mais qui fait sens : c'est la seule à laquelle il puisse vraiment se raccrocher). Bref, à mes yeux, un excellent Gus après sa trilogie sur la quête du vide (attention, respect, Gerry est l'oeuvre ultime des Années 2000 quand même).   (Shang 12/05/08)

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06 novembre 2006

Gerry de Gus Van Sant - 2002

18370475Bon, j'avais prévenu que pour moi, il y avait plusieurs plus grands films de tous les temps : Gerry en fait indéniablement partie, c'est une des pierres angulaires de mon éducation cinéphilique, le film qu'on attend longtemps et qui vous arrive pour vous faire repartir du bon pied.

Je ne trouve aucun défaut à ce bijou : c'est certes un film ultra-conceptuel, très arty, qui tente des choses absolument audacieuses et courageuses. Mais c'est surtout un chef-d'oeuvre de maîtrise formelle. Gus Van Sant, avec Psycho par exemple, avait réussi parfaitement à trouver un équilibre entre cinéma populaire et art contemporain ; ici, il pousse le principe à son maximum. Soit donc deux "stars" (Damon et Affleck, sublimissimes) et un paysage ; mettez les deux premiers au milieu du dernier, relisez Beckett, faites confiance à la durée d'un plan, à la puissance d'un cadrage, à la simple beauté des choses, et filmez. Pendant 1h45, on assiste à la marche forcée des deux personnages dans ce paysage varié bien que toujours désertique. Le rythme sidérant de l'ensemble, qui montre encore une fois l'incroyable génie musical de Vanp2 Sant, s'installe petit à petit. L'hypnose monte doucement, les plans s'allongent, la caméra laisse filer au-delà du supportable... Par de très lents travellings, par des séquences en plans fixes qui vont au bout de la bobine, le film donne à voir un désarroi de plus en plus présent entre les deux personnages, et donne à voir des paysages changeants et étrangement mélancoliques (les fameux ciels pleins de nuages, les montagnes déchirées, les sols quasi-glaciaires). Il ne se passe rien d'autre que ça, les dialogues sont réduits à la portion congrue, le jeu des acteurs est quasi-inexistant : gerryc'est bien de désincarnation qu'il s'agit, et Van Sant saisit parfaitement cette absence progressive des deux gars dans un paysage qui les dépasse. Petit à petit, ils sont bouffés par l'environnement, jusqu'à devenir deux points noirs sur une surface blanche, comme deux caractères d'imprimerie, comme si les tableaux de Rothko étaient habités. La discrète musique d'Arvo Pärt accompagne cette disparition progressive. On reste sidéré devant les audaces de tempo, de cadres et de montage. Les plans sont magnifiques, beaux à se damner, et en même temps glaçants, désespérés, morbides. Van Sant semble tout simplement avoir trouvé le rythme de la mort. Résolument en dehors de tout canon esthétique, Gerry a autant sa place dans un musée que dans une salle de ciné. Van Sant est bien, avec Lynch et Weerasethakul (sorry), le cinéaste le plus expérimental d'aujourd'hui.

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21 octobre 2006

Mala Noche de Gus Van Sant - 1986

18653393Bon, ben voilà, la curiosité du moment a été vue par un des rédacteurs de ce blog. Mala Noche est sympa, c'est exactement la même émotion (et presque le même film) que pour The Big Shave de Scorsese, Permanent Vacation de Jarmusch, Eraserhead de Lynch ou encore Icarus de De Palma... bref comme tous ces premiers films de grands réalisateurs, on regarde ça avec l'oeil compatissant du spectateur qui sait ce qu'ils vont devenir.

Comme tout le monde, Van Sant produit un film très "arty", où le style se veut voyant, un film volontaire et "extraverti" qui fait merveille. Au niveau de l'image, c'est pratiquement irregardable : le noir et blanc, cradasse, sans contrastes, a pour résultat d'effacer les 3/4 de l'écran. Les bords de l'image sont en noir complet, et on distingue au centre de l'écran des formes, floues, heurtées, mobiles, dans lesquelles on reconnaît vaguement les personnages, les actions. Ca, c'est pour les scènes de nuit. Les scènes de jour sont elles assez nettes, baignées de soleil. A noter que les sous-titres, également, sont illisibles, puisque présentés en blanc sur blanc. Tout ça pourrait être gavant, mais je vous l'ai dit, on est bienveillant, et c'est juste délicieusement fashion, et mignonettement audacieux.

Niveau scénario, ça sent le Van Sant de très loin : il s'agit des errances amoureuses d'un jeune mec (très18668998 beau et très émouvant Tim Streeter) qui tombe raide dingue d'un tout jeune mexicain indolent, sauvageon et irresponsable, un de ces types qui file des insomnies à Sarko. C'est surtout un joli essai sur l'amour tout court, sur l'aveuglement, la perte de la personnalité et l'humiliation amoureuse. Dans un rythme très saccadé, Van Sant filme les corps qui se choquent (ou ne se rencontrent pas, le plus souvent, Van Sant est aussi un type qui filme la frustration), les petites combines, les bagarres hilares de gosses des rues, et puis aussi la petite vie des Américains moyens (qui 18616226achètent tous, à un moment ou à un autre, allez savoir pourquoi, de la crème anti-champignons). Il y a de magnifiques scènes, qui prennent bien leur temps pour s'installer (notamment la longue séquence où le Mexicain s'amuse à faire croire à Walt qu'il l'abandonne sur la route), il y a une compréhension du désir sexuel qui est déjà bien en place, il y a cette fameuse fascination pour les ados qui marquera le cinéma de Van Sant dans son ensemble, il y a une musique à la Paris Texas qui est parfaite. Bref, c'est déjà du très bon cinéma, sans hurler au génie. Et puis la fin (qui a rendu folle furieuse ma voisine de droite) est poilante, puisque le gars arrête son film en plein milieu ("zou rentrez chez vous j'ai plus d'argent pour terminer"). Toute une époque.

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03 juin 2006

Even Cowgirls get the Blues de Gus Van Sant - 1993

6303980422.01.lzzzzzzzLa vache ! Je n'ai absolument rien à dire sur ce film qui m'a totalement échappé, de bout en bout. Un scénario qu'on aurait peut-être plus vu chez le Tim Burton de Edward Scisorhands, une image kitschissime qu'on ne sait pas comment prendre, des personnages de freaks hystériques et quand même peu épais, une musique à l'avenant... Un film pour le moins étrange, mais un peu trop mode à mon goût. Un film sans fond, une pure forme franchement vaine et vide... La seule à sauver là-dedans, c'est comme d'hab Uma Thurman, l'actrice la plus punk d'aujourd'hui. Je me rends bien compte que sa carrière est absolument exemplaire, et elle est dans ce film tout aussi superbe et "décalée" que dans Kill Bill. Il doit y avoir du talent là-dedans, je dis pas, puisque c'est un film de l'immense Van Sant. Mais je ne sais pas où. Quelqu'un peut m'aider ?

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20 février 2006

A la rencontre de Forrester (Finding Forrester) de Gus Van Sant - 2000

Gfinding_20forresterus van Sant construit depuis toujours une oeuvre, les enfants. Et c'est vraiment étrange qu'on hurle au génie sur Gerry ou Elephant (qui sont des putains de chefs d'oeuvre, entendons-nous bien), et pas sur Will Hunting ou le magnifique Finding Forrester.

On croit qu'on va assister au énième film sur le gamin qui sort de sa zone pour monter les échelons, voire à un discours moralisateur et passable sur l'écriture. Mais le sujet est bien loin de tout ça. On assiste simplement à une réflexion vraiment profonde, bien que formelle, sur le contact, sur les corps, sur les "hommes entre eux". Un manifeste pour l'importance du physique par rapport à l'intellect.

Et bien sûr, c'est aussi un film sur le contact homo. Les scènes de basket, c'est bien simple, on dirait du Chéreau. Quand est-ce que quelqu'un sera assez intelligent pour passer à Van Sant une commande d'un film sur le sport? Van Sant est un cinéaste physique, qui fait passer ses soucis esthétiques avant tout par le corps, le mouvement, la danse, le contact, le choc. Le sujet du film n'est pas du tout l'écriture, pas du tout les rapports de la banlieue avec l'élite, pas du tout la transmission inter-générationnelle, pas du tout la difficulté d'être noir dans un monde de blancs... Le sujet, c'est comment reconnaitre sa part d'être physique, comment affronter les autres corps, comment réussir à ne pas s'isoler, à ne pas couper le contact?

Les scènes sont énormes, pratiquement toutes (avec une baisse de régime sur la fin, ok). Et c'est loin d'être le film le moins formel du gars Van Sant. Au contraire : la caméra est vraiment virtuose, de façon moins voyante que dans la trilogie récente, mais c'est un pur plaisir de la voir au plus près des souffles, des gens, des gestes.

Putain, et un truc important quand même : Sean Connery est bon...

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