Antonio Gaudí (1984) d'Hiroshi Teshigahara
Teshigahara ne s'encombre point de commentaires ni d'informations précises sur les diverses oeuvres de l'architecte et livre un véritable poème visuel. Même si on est une bille - comme moi - en architecture, on ne peut qu'apprécier l'extraordinaire jeu avec les courbes de cet artiste, quelque part entre le baroque et le surréalisme. Teshi se focalise surtout sur les arches en trompe l'oeil du maître, ces
voûtes surprenantes qui s'encastrent les unes dans les autres avec un poil de distorsion. Maître des formes alambiquées, convexes, concaves et j'en passe, plutôt que de dire des conneries, l'architecture de Gaudi est un régal visuel entre chou à la crème (c'est peut-être un peu sacrilège ça comme remarque, non?) et vision déformée par le rêve. Richesse de ces mosaïques qui explosent de couleurs, lieux sacrés possédant un éclairage éblouissant, escaliers qui s'enroulent et piliers champignonesques, avec en point d'orgue la fameuse Sagrada Familia toujours occupée à l'époque par les grues : que ce soit ces statues qui semblent sortir, voire naître de la pierre, ou ces colonnes qui poussent vers le ciel comme des stalagmites, tout respire le génie visionnaire d'un créateur singulier. Ca se voit d'ailleurs en passant qu'il n'a jamais rien construit à Shanghai, le bougre. Souligné par une musique étrangement dissonante et envoûtante, ce documentaire possède une force hypnotique indéniable - bon je suis un peu fatigué aussi. Vu l'atmosphère d'étrangeté et de créativité qui plane dans les films de Teshigahara, il n'est point surprenant, malgré l'éloignement et les différences entre les deux cultures, que les deux artistes se retrouvent ainsi à la croisée des chemins. Amen.
Le Visage d'un autre (Tanin no kao) (1966) d' Hiroshi Teshigahara
Je reste décidément dans le monde des masques après The Banquet, à la différence prêt que Teshigahara est un vrai cinéaste.
Deux histoires parallèles: un homme défiguré (genre Elephant Man mais recuit sur un poêle, bandé façon Kaurismaki dans l'Homme sans passé) se voit proposer par un médecin un masque qui lui permet de reprendre figure humaine (Là, Franju et Les Yeux sans visage pointent leur nez)- il entreprend de re-séduire sa femme (qui se prête au jeu sans être dupe, la coquine) alors que peu à peu son nouveau visage semble influencer une nouvelle identité - il finit par tuer le médecin d'un coup de couteau, la créature
se rebellant face au créateur pour pleinement s'assumer...; plus discrète est l'histoire de cette jeune fille irradiée à 50 pour cent (Nagasaki n'est pas si loin) qui décide de faire l'amour avec son frère avant de se suicider.
Besoin pour le Japon de se donner un nouveau visage, ou réflexion en profondeur entre les relations tortueuses entre l'esprit et l'apparence? Il y a tout cela et encore plus dans cette oeuvre urbaine du couple japonais Teshigahara/Abe Kobo. Quelques scènes très oniriques comme cette porte de laboratoire qui s'ouvre sur des cheveux flottant semblant préfigurer le suicide de la jeune fille; les multiples superpositions sur des glaces de dessins de contours de visage ou de croquis de De Vinci avec la tête bandée de notre héros, comme pour mieux illustrer la complexité les liens qui se tissent entre le
s différentes "couches" de l'être humain, de l'épiderme au cerveau; une ultime scène où "l'homme avec visage" et son médecin croisent une foule de gens portant des masques (Matrix n'a rien inventé, non) comme si chacun d'entre nous tendait à vouloir se cacher derrière les apparences; cette séquence très sensuelle de séduction sous la table où les jambes du mari et de sa femme s'entrecroisent. Quelques réflexions qui laissent songeur (Aimer, est-ce vouloir démasquer l'autre? - l'individu dont l'identité demeure cachée aura-t-il tendance à passer du côté sombre de la force?) et une musique envoutante enrobent le tout et on se dit que le cinéma des Années 60 au Japon tient la dragée haute à la Nouvelle Vague française.
Traquenard (Otoshiana) (1962) d'Hiroshi Teshigahara
Premier long-métrage deTeshigahara et première collaboration avec Abe Kobo (On leur devra par la suite le troublant La Femme des sables, même si le bouquin reste définitivement un ton au-dessus du long-métrage), cette oeuvre entre film noir et film fantastique est vraiment une perle japonaise.
Paysage désertique de mines, atmosphère ultra étouffante - tous les personnages transpirent autant que Carlos quand il pêche un mérou -, manipulation infernale sur fond de guerre de syndicats, individus qui, une fois morts, reprennent leur enveloppe corporelle mais deviennent invisibles aux yeux des vivants, les deux artistes semblent s'entendre à la perfection pour parvenir à traduire en images ce r
écit d'une imagination bouillonnante. Sublime scène que celle d'un homme en blanc sortant de nulle part poursuivant un mineur avant de l'assassiner sauvagement dans la boue à coups de couteau. Si l'on peine un peu au début à comprendre où Teshigahara veut nous amener, on comprend progressivement que les personnages principaux sont englués dans un destin infernal à l'image de ses fourmis qui se noient dans un bol d'eau. Cette machination diabolique qui débouchera sur une scène hallucinante où les deux secrétaires de syndicats miniers s'entretueront est parfaitement huilée: le noir et blanc poisseux (c'est pas facile à faire, croyez-moi... (?)) est au diapason et la musique (imaginez Björk qui tente de faire un concert avec un set de sushi et vous serez pas loin)
tend l'ambiance de façon incroyable et cela dès la scène d'ouverture où l'on assiste à la fuite des personnages principaux dans la nuit. Tourné en 1962, on finit presque par se demander si la scène finale (travelling énorme sur 3 kilomètres au milieu de baraquements sur un enfant qui court) ne serait pas un pendant nippon aux 400 coups, puisqu'elle met en scène le désespoir d'un gamin, témoin de tous les meurtres, qui tente d'échapper au monde violent et absurde des adultes.
J'ai hâte de voir Visage d'un autre que j'ai trouvé miraculeusement hier, le fruit de leur troisième collaboration.


