Impardonnables d'André Téchiné - 2011
Ohla gros plantage de la part de notre André avec ce cru 2011. Moche, mal fagoté, péniblement écrit, Impardonnables est franchement étonnant de laisser-aller, comme si Téchiné avait perdu la foi en cours de route et laissé son film partir en sucette, lâchant peu à peu tous les postes, de la direction d'acteurs au scénario. Il faut dire que ceux-ci (les acteurs) ne sont pas forcément fautifs, tant les dialogues sont impossibles. On avait peur, en entrant, que la langue de Djian passe mal au cinéma, tant elle semble entièrement rédigée pour être lue et non pas dite (sa tentative pitoyable de pièce de théâtre, Lui, en est une preuve). Mais du style de Djian, il ne reste rien ; à sa place, les scénaristes ont pondu de laborieuses phrases ampoulées, jamais naturelles, curieusement bancales, qui gâchent l'essentiel du film. Les comédiens font ce qu'ils peuvent, mais rament leur mère : Téchiné les dirige contre le scénario, leur demandant un jeu naturaliste alors que ce qu'ils ont à dire pue le théâtre. La sentence tombe : même le grand Du
ssolier est à côté, on voit toutes les ficelles de son jeu, toute sa technique pour faire passer ces phrases, et c'est mauvais. Bien la première fois que je le vois mauvais dans un film, d'ailleurs. Carole Bouquet, enfouie sous 5 tonnes de fond de teint acheté à "Tout pour la Fête" (il faut qu'elle paraisse bronzée, elle paraît juste marron), ne peut pas exprimer grand-chose non plus, ce qui est dommage parce que son personnage est un chouille plus intéressant : femme moderne, dure et franche qui vit sa vie dans la plus grande simplicité, il y avait de la place pour un portrait sensible ; mais encore une fois, la direction d'acteurs est à vau-l'eau, et rien n'y fait. Même les petits jeunes sont fades (cet acteur italien est une véritable tête-à-claques).
Quant à cette histoire rocambolesque et gonflée comme une religieuse, elle lasse très vite. Là aussi, il ne reste pratiquement rien du beau roman de Djian, sauf cette histoire de disparition. Ça parle d'un écrivain retiré à Venise pour pondre son prochain best-seller, de la disparition mystérieuse de sa fille, de ses amours avec une Française,
de ses relations avec un jeune Italien homophobe et casse-cou, de son amitié avec une détective vieillissante, etc etc etc, si bien qu'on a l'impression que chaque séquence démarre un nouveau film sans qu'aucun ne soit mené au bout. Petit à petit, c'est l'agacement qui domine devant le bâclage de la construction, et même devant la maladresse du montage, fait quand même sidérant chez un vieux briscard comme Téchiné. Certaines coupes heurtent vraiment le regard (l'attaque du jeune gars contre le bateau de Dussolier est une horreur), pratiquant des hiatus qu'on devine vraiment involontaires. Encore une fois, on a l'impression que Téchiné a laissé tomber en cours de route, qu'il a regardé le naufrage se faire (la scène du début où nos deux tourtereaux se retrouvent en panne sur un bateau est symbolique de la position du gars Téchiné sur ce film) en se disant qu'il ferait mieux la prochaine fois. Comme en plus la photo est particulièrement terne et la musique faussement "philipglassesque", on ressort du bazar avec la conviction qu'on a vu là un des pires films de la carrière de notre ami Téchiné. (Gols 11/09/11)
Il arrive à l'ami Gols d'avoir la dent dure. Malheureusement pas cette fois-ci tant cette oeuvre du Dédé est à la limite du pardonnable... L'ensemble est un tel naufrage qu'on finit rapidement par regretter que la barque sur laquelle se trouvent, au départ du film, Dussolier et Bouquet n'ait point été écrasée par le cargo... Téchiné, qui aime dans ses derniers films notamment, multiplier les trames, lâche carrément les chevaux sauf que cette fois-ci aucune, mais alors absolument aucune, n'est intéressante. Tout comme ce pauvre gars italien homophobe (fils d'une lesbienne qui refuse tout contact avec les hommes... point étonnant qu'elle se nomme Maria...) qui a le don pour se retrouver, quand il est poursuivi, dans des cul-de sac, la plupart des récits ébauchés ressemblent rapidement à des impasses que Téchiné laisse tomber avant d'en commencer un autre - aussi vain... Comme si on assistait à de mauvais brouillons de film. Gols évoquait à raison ce montage terriblement heurté (l'ensemble du film étant constitué de sortes de vignettes (genre mes photos de vacances à Venise "premier jour" - Dédé remplace finement ce "premier jour" par le nom des saisons (du réchauffé, vi)) composée elles-mêmes de plans comme montés à la sauvette...), on pourrait également parler de certaines scènes qui tombent franchement dans le ridicule : le passage de l'homo par dessus la rambarde du pont - youplà -, la vidéo que Mélanie Thierry envoie à son pater où elle est à deux doigts de faire in vivo une ptite pipe à son camarade de jeu - Dussolier reste grave, j'imagine mon père... -, le fracassage du chien contre le mur (est-ce vraiment utile ? dit-il), les filatures où le gars qui suit Bouquet est aussi discret que Casimir dans un magasin de verre de Murano, le final genre "eh les gars si ça c'est po un happy end téléphoné"... Bref, je me suis emmerdé de bout en bout, absolument consterné par cette histoire où les gens sont, qui plus est, tous sérieux comme des papes - eh les gars, déridez-vous, cela ne nous intéresse point vos ptits tracas. Une seule phrase peut-être à sauver, au tout début ("Alice m'a posé un lapin" - possible qu'un jour je la ressorte...), pour le reste, du temps bêtement perdu... (Shang 11/01/12)
Les Innocents (1987) d'André Téchiné
Je gardais le souvenir (23 ans déjà, ciel !) d'un film très solaire mais absolument aucun de la trame. Ca part plutôt bien au niveau du casting avec le regretté Simon de la Brosse dans l'un de ses tout meilleurs rôles, la présence du jeunot Abdellatif Kechiche (auquel Téchiné a dû sûrement permettre de mettre le pied à l'étrier) en frère ennemi du Simon, Jean-Claude Brialy en vieil homo désabusé ("dans la vie il n'y a pas le choix, ou on est ivre ou on est triste", olé) et Sandrine Bonnaire qui malheureusement m'a pour une fois semblée terriblement empruntée dans le rôle de cette jeune fille mal dégrossie : jouant constamment les bras ballant, débitant son texte comme du petit bois (le même phrasé tout du long, phrase courte séchement prononcée, pause, phrase courte... ça lasse un peu): on dirait qu'elle a bien du mal à être vraiment à l'aise ; faut dire qu'avec la sale coupe de cheveux dont elle est affublée (à côté, Jeanne d'Arc, c'est super fashion), moi aussi j'aurais tiré la tronche. C'est d'ailleurs un peu le reproche général qu'on peut faire au film : à part Brialy qui picole du matin au soir (mais cela ne le rend pas plus gai pour autant, si je peux me permettre), le reste de la distribution passe un peu son temps à faire la gueule comme si, tu vois, la vie ben y'en a trop marre, ça se passe jamais comme on veut... - syndrome d'un certain cinéma français me direz-vous, mouais, possible... Même Bonnaire, censée incarnée une certaine légèreté - elle se retrouve au centre d'une double idylle avec les deux "frères ennemis" - paraît la plupart du temps malheureuse comme une pierre, ayant bien du mal à se dérider. Ok, c'est une tragédie, mais de là à prendre toujours une mine tragique, il ne faut pas non plus se complaire dans le petit jeu de la morosité.
Sans vouloir être dur avec le Dédé, la mise en scène est également parfois terriblement appuyée. Certes, il y a ces très beaux plans chaloupés (caméra s'élevant à la verticale avec une grande fluidité pour suivre un personnage changeant d'étage, caméra contournant tout en souplesse un personnage pour finir sur son visage troublé...) mais on pourrait également noter au passage des effets un peu trop faciles : Brialy et Abdel se retrouvant après une dispute chacun d'un côté d'une cloison (bien au milieu le mur, tu vois); Brialy, chef d'orchestre en fond d'écran, avec au premier plan, l'encadrant, Abdel et son fils Simon (ces deux-là se rendant coup pour coup, le pater de Simon étant, bien malgré lui, à l'origine de cet affrontement); Brialy, dépité après qu'Abdel l'a mis au courant de son départ, filmé immobile sur des escalators descendant ; ce plan final vraiment lourdingue avec les deux jeunes garçons se retrouvant "tête-bêche"(...)... Tout cela manque quelque peu de spontanéité (on imagine parfaitement à chaque fois les croix au sol) et ces cadres trop "théâtraux" finissent par donner au film une allure relativement "empesée" et démonstrative. J'aurais sûrement dû garder en mémoire mon lointain souvenir "de jeunesse" (hum, hum), innocent (facile) tant cette nouvelle vision m'a paru un poil fastidieuse. Bon c'est pas grave, je le reverrai dans vingt ans, j'aurai de toute façon, d'ici un mois, oublié la trame...
La Fille du RER d'André Téchiné - 2009
Après la lumineuse beauté des Témoins, on pensait Téchiné passé définitivement dans la catégorie supérieure, celle de ces vieux cinéastes contrôlant complètement leur art pour servir des épures totales. La Fille du RER vient nous affirmer violemment le contraire : c'est un retour en arrière cinglant, qui montre que Téchiné peut aussi se montrer paresseux et mal inspiré pour peu qu'on le pousse un peu. Le film est bâclé, dans son écriture surtout mais aussi dans ses aspects techniques, et même, comble des combles pour ce cinéaste si précis de ce côté-là, dans la direction d'acteurs. La paresse semble bien être le mot d'ordre dans cette petite chose privée de sève et de sang, simple exercice intellectuel froid, hétérogène et laborieux. Téchiné s'appuie sur un fait divers (cette fille qui avait prétendu avoir été agressée dans le RER par des antisémites), mais joue au malin en détournant le sujet en portrait d'adolescente fragile. Il annonce d'ailleurs sèchement le principe en découpant son film en deux parties : 1/les circonstances qui ont préparé le mensonge; 2/les conséquences. Ni dans l'une ni dans l'autre on n'est convaincu par la démonstration.
La première heure est un bizarre exposé de toutes les explications possibles des agissements de Jeanne : manque de communication (déclinée par des scènes péniblement clicheteuses de dialogues sur internet), chômage, amours bancales avec un petit délinquant, mère trop présente, manque de considération... tout y passe, au cours d'un interminable exposé qui cherche de quoi parler, et préfère brouiller les pistes en multipliant les intrigues plutôt que de se concentrer sur un seul sujet et un seul personnage. Les dialogues de Besset frôlent bien souvent la thèse, et on ne cesse de sentir, au travers de cette écriture peu naturelle et poussive, la somme de recherches que les auteurs ont dû faire sur le cas de Jeanne. On a l'impression d'une compilation d'extraits de journaux, insérés dans ces dialogues qui du coup passent très mal en bouche. C'est donc avec consternation, mais avec compréhension, qu'on découvre une poignée d'acteurs
talentueux (Michel Blanc, Deneuve, Matthieu Demy, Ronit Elkabetz) ramer pour tenter de rendre ces dialogues naturels. Figés, enfermés dans ce style trop raide, ils n'évitent jamais la fausseté du jeu, d'autant que Téchiné semble bien avoir démissionné de ce côté-là : on a rarement vu Deneuve aussi mal à l'aise, dans ce rôle en contre-emploi, maigrichon et sans intérêt, de mère aimante perdue par les actes de sa fille ; on retrouve le Michel Blanc mauvais, celui qu'il peut être quand il n'est pas dirigé, dans sa façon de bouger, sans naturel, trop faussement décontracté et rapide (regardez la façon dont il marche pour mesurer combien il était tenu dans Les Témoins et comment il l'est peu ici). Une première partie douloureuse, donc, où on cherche ce que Téchiné peut bien avoir à raconter et à monter, à part une série de courts-métrages mis bout à bout et qui peinent à faire un sujet complet.
Puis dans
la deuxième partie, La Fille du RER prend un chemin radicalement différent, et c'est encore pire. Peu intéressé finalement par son portrait de mythomane, Téchiné décide de tenter le coup du "film choral", abandonnant en partie Dequenne pour tenter d'approfondir chaque personnage. Ca part dans tous les sens, entre l'ado rêvant d'une première émotion érotique et l'avocat tourmenté par la vérité, entre les débats religieux et la déconstruction de la famille. Trop de sujets tuent définitivement le sujet, on s'ennuie ferme sans pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit. On tente de nous intéresser au finish à des personnages qu'on avait baclé jusqu'ici, et on n'y arrive pas : ils restent des ombres peu sympathiques, archétypaux dans leur façon d'endosser chacun un cliché social, pas assez travaillés pour qu'on les aime.
J'ajouterais pour enfoncer le clou une mise en scène chichiteuse, qui utilise des techniques variées pour tenter de parler du monde moderne, mais n'aboutit qu'à une impression de bordel esthétique (des ralentis, de la DV, des scènes presque oniriques, du réalisme, on passe par tout et n'importe quoi) ; une utilisation de la musique redondante et un peu putassière ; et une tentative pitoyable de retrouver l'énergie de réalisation que Téchiné a souvent su trouver, mais qui n'est ici qu'un style plaqué sur une intrigue qui n'en veut pas. Gros ratage, donc, dont aucune scène n'émerge vraiment. A oublier. (Gols - 21/10/09)
J'avais trouvé l'ami Gols super dur avec l'ami Dédé à la lecture de son commentaire, mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas tort... En voulant traiter un sujet d'actualité, Dédé a dû vouloir tenter de réactualiser son style en se matant une saison entière de 24 heures : il a loué ensuite pour l'occase au moins trois cameramen qui filment sous tous les angles avec interdiction de faire un plan de plus de 8 secondes; notre pauvre Emilie Duquenne est tellement agitée dans tous les sens qu'on a peur, dès le début qu'elle finisse par passer sous un R.E.R... Un train qui file, qui gronde jusqu'en son jardin et notre petite fifille trop maternée qui rêve d'évasion dans sa petite banlieue. Elle fait du patin, elle tombera dans le ravin ou, si on veut, ira droit dans le muret - mais ça rime moins... Elle tombe sur un Nicolas Duvauchelle (que mon collègue n'a pas mis, lucidement, dans la liste des bons acteurs qui jouent mal, faisant partie, lui, des mauvais acteurs qui jouent mal) qui lui offre une valise (ah ouais d'accord, c'est un peu son passeport vers un ailleurs, ok, je vois, ouais) et dès le départ on se demande quand même ce qu'elle peut trouver à un type en slip rouge... Une piètre histoire d'amour qui se retrouve rapidement les deux épaules au sol, et notre Duquenne de se peindre des croix gammées (à l'envers, c'est béta...) sur le bide (j'ai vérifié mon DVD pour voir s'il n'y avait pas un trou : j'ai raté l'évolution psychologique du personnage ou quoi...?). Sa petite histoire illusoire de racisme quotidien est récupérée par les médias peu regardants et les politiques opportunistes (Jacques Demy, que tu es beau, quand tu es de gauche - A quand un remake du Che à la française ?); les dialogues deviennent de plus en plus plats et sont, en effet, terriblement interprétés (la discussion au téléphone entre Michel Blanc et Deneuve m'a fait faire les gros yeux...); et poum, cerise sur le gâteau, on nous sort une scène de lac avec l'Emilie sur l'île de la rédemption et de l'amour puuuuur (ridicule cette scène dans la cabane du pêcheur, manquait juste la chanson de Cabrel)... Une petite cérémonie de Bar Mitzvah, comme ça pour la route, histoire de donner un peu de couleur au bazar mais qui tombe comme un prépuce dans la soupe... Et le générique de tomber alors qu'on se demande encore ce que Téchiné a vraiment voulu prouver avec ce film... Comme le notait mon camarade, tous les personnages sont à moitié traités (l'histoire d'amour entre Demy et Ronny, heeeiiin?), on n'est po dans "l'étude de société", c'est à peine l'histoire d'une ado perdue, ce qui concerne la communauté juive semble presque uniquement évoqué pour son petit côté folklorique (...) Gros gros déraillement pour notre Dédé très mal aiguillé d'entrée de jeu. S'est fait punir de Cannes du coup, à juste raison... (Shang - 06/12/09)
Ma Saison préférée (1993) d'André Téchiné
Petite reprise d'un article écrit en Malaisie, avec quelques menues modifs, mais mon sentiment sur ce magnifique film est bien encore et toujours le même.
"Mais où est donc l'ami que partout je cherche
Dès le jour naissant mon désir ne fait que croître
Et quand la nuit s'efface c'est en vain que j'appelle
Je vois ses traces, je sais qu'il est présent"
Émilie (Catherine Deneuve)
Quatre saisons: une valse à quatre temps.
Quiconque ayant un frère, une sœur, des enfants, des parents, une grand-mère (...) ne peut être que touché par ce film. La maîtrise de Téchiné est d'avoir su analyser en parfait entomologiste les relations familiales (privilégiant l'axe frère/sœur- Antoine/Émilie, Auteuil/Deneuve - et les rapports de ceux-ci avec leur mère - Berthe, interprétée par l’extraordinaire M. Villalonga) et l'action du temps sur ces liens. Le TEMPS est le maître-mot du film : d'une part, l'époque moderne s’oppose à un période révolue – où la famille était la valeur de référence, servit de « valeur-refuge » -, comme pour mieux montrer le fossé qui sépare les deux générations. D'autre part, le temps narratif, son passage inéluctable, est appréhendé avec un art cinématographique rare.
Découpé en quatre chapitres (I - Le départ, II - Le faux pas, III - Le pas suivant, IV- Le retour) avec en toile de fond les quatre saisons (sous-bois ensoleillés, nuit enneigée de Noël, cueillette de cerises, récolte de pêches), le film évoque autant d'étapes dans la vie des trois personnages principaux :
- Automne (de la vie) : départ de Berthe, après un malaise cardiaque, de sa maison de campagne à celle d'Émilie et de son mari; retrouvailles nostalgiques d'Émilie et Antoine après trois ans de brouille.
- Froideur hivernale : dispute familiale; Berthe revient chez elle et Émilie quitte son mari.
- Résurrection printanière : Antoine re-vit avec Émilie; Berthe, après une nouvelle attaque cardiaque presque fatale (elle voit une partie de sa vie défiler) est placée en maison de retraite.
- Plénitude, le soleil au zénith : enterrement de Berthe (ascension au ciel…); réconciliation familiale.
Ce découpage, purement "formel", est toutefois à cent lieues de l'esprit du film : les rapports familiaux (d'amour et de haine) étant toujours subtilement évoqués, tout comme le passage inéluctable du temps.
Famille : nous nous sommes tant aimés.
Le générique du début nous montre les détails d’un tableau d'enfants siamois; le ton du film est ainsi donné : Antoine et Émilie peuvent-ils vivre séparément ? A l'approche de la quarantaine, il semble en tout état de cause qu’à cet instant de leur vie tout les sépare : Antoine, spécialiste du cerveau, est excentrique, caustique, libre. Émilie est, elle, autant attachée à son mari qu'attachée, surveillée par lui - ils travaillent dans la même étude d'avocat, et ce dernier n'a de cesse de vérifier les dossiers de sa femme. Antoine est solitaire et extraverti, sa sœur, confortablement installée dans le cocon familial avec mari et enfants, est réservée, froide; quand l'une va à la messe de minuit par respect des traditions, l'autre préfère aller aux toilettes pour se faire la morale...
Rapidement, on comprend qu’Émilie a besoin du grain de folie d'Antoine pour s'échapper du personnage qu'elle s'est forgé année après année; Antoine, éternel enfant, ne semble pouvoir être pleinement heureux qu'aux côtés d'Émilie. D'ailleurs lorsque celle-ci lui apprend qu'elle vit désormais séparée de son mari, Antoine se réfugie une nouvelle fois dans les toilettes pour laisser éclater sa joie : «On se calme. Ca te fait plaisir… Pas de triomphe. Pas d'excès. Ca faisait 20 ans que tu attendais cela… » Émilie accepte de revivre avec son frère même si progressivement, elle devient de plus en plus mal à l’aise face à cette situation qu'elle juge "absurde" voire "ridicule" ; Pour Antoine, cette réunion est une fatalité, vu qu’ils sont « faits » pour se comprendre : « C'est biologique : on a deux cerveaux qui sortent du même ventre ».
Cependant devant le feu des critiques acerbes de son frère, qui aimerait qu'Émilie tombe un peu les masques, se laisse aller un peu plus, cette dernière finit par réagir : peut-être, avoue-t-elle, qu'elle n'est pas douée pour le bonheur. Antoine trouve la parade autant pour la rassurer que pour la garder à ses côtés : « C’est toi qui m'as tout appris. Si tu n'avais pas été là, je n'aurais jamais appris à aimer la vie ». Au-delà de cette confrontation fraternelle qui oscille entre l'amour platonique d'Antoine et la volonté constante d'Émilie de rompre les liens (pour ne pas dire le cordon), il y a la figure de la mère. Au fil du récit (notamment lors de cette scène magnifique où Deneuve joue Émilie enfant et apprend de la bouche de sa mère qu'elle aura un petit frère) on comprend que l'amour de la mère envers Antoine se retrouve à l’identique entre Antoine et Émilie mais a fini par fausser les rapports entre Émilie et sa mère. Cela apparaît au cours d'une scène où le frère et la sœur règlent leurs comptes :
(Émilie à Antoine) : - J'aimerais que tu n'existes pas.
(Antoine) : - Comme ça tu serais la préférée. Tu détestes ta mère parce qu'elle ne t'aime pas assez. Ce doit être terrible de détester sa mère.
Choderlos de Laclos écrit dans Les Liaisons Dangereuses qu'une femme qui n'a pas de respect pour sa mère est une femme qui ne s'aime pas. Émilie a passé sa vie à se renfermer sur elle-même, à cacher ses sentiments et a fini par devenir, comme lui lance son mari, une "infirme" au niveau sentimental, incapable de savoir ce qu'elle désire vraiment.
Horloge, Dieu sinistre ou Avec le temps...
Téchiné se joue du spectateur en émaillant son récit d'indices, visuels ou sonores, sur la course du temps, mouvement perpétuel ou tic-tac lancinant : un avion qui traverse le ciel vient rythmer les scènes cruciales, des séquences où apparaît un ski nautique se jouent également du temps (ainsi la deuxième de ces séquences, lorsque le bateau va de droite à gauche, lance un flashback), un son entêtant de cloches revient également plusieurs fois (ce bruit est "mixé en arrière" lors d'une séquence où Antoine court pour rentrer chez lui, pressentant un malheur qui serait arrivé à Émilie) comme s’il s’agissait de traduire ce besoin constant d’Antoine de rattraper le temps perdu, une femme (magnifique Ingrid Caven, la muse de nombreux artistes dont Fassbinder, un personnage quasi « atemporel » car éternel ) qui chante dans un café "le temps passera, tout ça s’effacera..."entraîne un ralenti dans les images, comme un ange qui passerait pour suspendre le temps à jamais, les nombreux plans sur les photos des trois personnages principaux, des images figées à jamais dans le temps…
Une histoire à propos d'une pendule est symptomatique de cette symbolique. Lorsqu'Émilie annonce à son mari, Bruno, qu'elle a convié Antoine pour le repas de Noël, Bruno se plaint du comportement instable d'Antoine qui, lors de l'enterrement de son père, a fait un scandale à propos d'une vieille pendule achetée par le couple (Émilie tente tant bien que mal de justifier la réaction d'Antoine : « Il n'aime pas les antiquités; il dit que ce n'est pas comme cela que l'on s'achète une âme ») – Antoine se méfie en effet comme de la peste des apparences, un monde dans lequel d’après lui sa sœur s’est réfugiée alors et qui s’oppose aux sentiments « viscéraux » qu’il éprouve pour elle. Puis, après que le dîner a tourné à l'affrontement physique entre le frère et le mari, Antoine s'en sort par une pirouette verbale dont il est coutumier; il annonce d'un ton sentencieux qu'il a eu la prémonition de l'incident lors d'un rêve récent :« On était tous là et moi je cassais quelque chose : la pendule sur la cheminée... » Cette métaphore filée s’achève quand Émilie, décidant de rompre avec son passé, finit par casser elle-même cette pendule en la jetant par terre.
Ce côté puéril, blagueur, enfantin d'Antoine, est également le résultat d'un blocage dans le temps ; lorsqu'il se réveille chez sa mère, il avoue qu'à chaque fois il a le même problème : il lui faut faire un effort pour réaliser qu'il n'est plus enfant, « qu’il a connu d’autres trucs depuis ». Il n'est d'ailleurs pas anodin qu'il dise à sa mère qu'il n'a jamais voulu de la montre de son père : Antoine est un éternel adolescent et il en revendique le droit; il s'en explique parfaitement à sa sœur : « On est des enfants. Ne cherche plus à être adulte. Tout le mal vient de là. Pour y arriver, il faudrait plusieurs vies : on n'a pas le temps… »
Ultra Modern Solitude : de l'instinct à l'instant présent.
Au début du film, Émilie demande à sa mère comment celle-ci faisait pour découvrir des champignons; elle lui répond sèchement : « C'est comme les animaux, faut pas réfléchir ». De même lors de la première visite de ses enfants à la maison de retraite, Berthe, après avoir fait plus ou moins mine de ne point les reconnaître, se lance dans des histoires délirantes, sans rapport aucun avec la réalité (Antoine aurait eu un grave accident, et sa maison aurait été détruite par la foudre). Une hémorragie cérébrale serait en fait à l’origine de ces visions imaginaires. Seulement, la suite de l'histoire lui donnera raison, les deux événements finissant par se réaliser. Comme le disait à l’époque un critique : «Berthe appartient à une espèce en voie de disparition. Dans notre monde actuel, il n'y plus beaucoup de gens pour instinctivement trouver des champignons ». Berthe fait partie d’une génération où l'instinct de survie tout comme l'instinct familial était inhérent à la façon de vivre. Ce sera d'ailleurs la grande leçon qu'elle donnera à ses enfants sur son lit de mort : « Votre père voulait que vous soyez modernes. Il voulait que vous fassiez des études pour réussir. Je regrette de ne pas avoir eu un autre enfant pour qu'il puisse me prendre chez lui sans que ça fasse d'histoires. » Elle s'était occupé d'eux en espérant qu'ils s'occuperaient d'elle mais comme elle le dit avec une pointe d’ironie accusatrice, « le monde moderne est ce qu'il est ». Un monde de progrès (…) où l'on coupe ses racines aussi facilement que celles des champignons.
Les Egarés (2003) d'André Téchiné
A partir de l'exode de 1940, Téchiné, en dehors des séquences d'ouverture et de clôture de son film, réalise un film intimiste, presque en huis-clos, confrontant deux personnages que tout semble opposer au départ : une jeune institutrice veuve, femme à principes, qui n'a d'autres volonté que d'imposer ses règles, et un jeune homme, illettré, plus habitué semble-t-il aux vagabondages et aux instituts de redressement qu'aux bancs de l'école. Dans ces temps troublés, cet être insaisissable, ingénieux, va peu à peu fissurer le monde de certitudes dans lequel s'est enfermée l'instit.
Téchiné faisait à propos de son film le commentaire suivant : " Faire de nous des êtres humains exige beaucoup de culture. Faire de nous des bêtes en exige encore davantage. Ce paradoxe ne se présente-t-il qu'en temps de guerre ou se retrouve-t-il dans la plupart de nos actions, voire dans toutes? Il produit en nous une lutte ambiguë dont dépend notre identité. C'est ça l'apprentissage." Beau projet, d'autant que cet aspect, propre surtout au personnage de Béart, pourrait se décliner également aux deux enfants; ces derniers font à la fois l'expérience des réalités de la vie - autrement dit la mort... - (le cadavre de l'Allemand que le chtit découvre dans le champ, le mimétisme de la chtite qui reproduit la position des cadavres lors du bombardement) mais également de l'amitié, des trahisons, des premières désillusions (le jeune garçon envoie paître le chtit en lui disant qu'il ne voudrait pas d'un frère comme lui, mais aussi la chtite qu'il renvoie dans ses quartiers alors qu'elle joue "au prince et à la princesse") ou encore enfin de la prise de responsabilité (belle scène où le chtit avoue aux gendarmes que le jeune garçon pris en flagrant délit est un "ami" alors que l'instit reste silencieuse). Téchiné concentre au maximum sa trame sur ces quatre individus, mais c'est également un peu la limite de son scénario qui a du mal à rebondir. Ses personnages n'ont jamais la richesse, ni la profondeur (allez, au hasard) de ceux des Roseaux Sauvages ou de Ma Saison préférée, et la trame s'enlise un peu à mesure qu'un retour à une certaine normalité s'installe dans la maisonnée. Peut-être aussi est-ce dû aux acteurs que l'on sent parfois un peu trop rigides dans leur comportement - Béart passe son temps à faire la gueule pendant que Gaspard Ulliel fait un peu trop le chien fou. Le film, sans être déplaisant, manque de rythme, comme si la trajectoire des deux personnages était un peu trop linéaire et attendue.
Un Téchiné en petite forme donc, cette seconde vision confirmant point par point la première, comme si les étincelles de ce couple réuni par le plus grand des hasards avaient finalement bien du mal à prendre. (Shang - 01/04/08)
Pas d'accord avec mon camarade, qui passe ce me semble à côté de l'aspect onirique de cette histoire. Pour moi, voilà encore un très beau film de la part de Téchiné, qui ne cesse de tracer une voie modeste et sensible dans le cinéma français. On peut craindre, aux premières séquences, une lourde propension à la reconstitution qui lui siérait mal. Après un long travelling, assez hallucinant et magnifique techniquement, on suit les péripéties d'un convoi de réfugiés en 1940 sur une route de campagne. Ca sent trop le costume recherché, le figurant perdu, pour être vraiment intéressant, et on tremble que Téchiné ne tombe dans un académisme poussiérieux qui cadrerait mal avec la modernité qu'il a su trouver depuis Les Roseaux Sauvages. Heureusement, on est vite détrompé : après cette intro chargée, le film nous amène très délicatement sur les chemins de l'intimité, et c'est bien plus réussi.
Odile (Emmanuelle Béart, sobre et filmée amoureusement) et ses deux enfants sont entraînés au sein d'une forêt étrange sur les traces
d'une sorte d'elfe innocent (Gaspard Ulliel, une présence effarante, la nature faite garçon, comment mon gars Shang peut-il mettre en doute ce corps cinématographique par excellence ?!!). On comprend alors vite que c'est beaucoup moins la vérité historique que la symbolique initiatique qui intéresse Téchiné. Passage dans des herbes folles pour déboucher sur une sorte d'Eden coupé du monde, d'où toute intervention extérieure sera bannie, recentrage sur les corps et les visages, précision des dialogues : voilà un film de personnages, de comédiens, qui a l'audace de s'appuyer sur un contexte historique fort (l'occupation allemande) pour mieux l'expulser hors-champ, affirmant ainsi encore plus fort que d'habitude le cahier des charges de Téchiné : filmer l'intime plus que l'arrière-plan, l'émotion plus que le message. L'Histoire intéresse au final peu le bonhomme, malgré les occurences de ces images d'archives qui renvoient au réel de la guerre : elle n'est que le produit dopant des sentiments, qui rend encore plus forts les sentiments intérieurs qui animent les personnages.
Les Egarés déploie ainsi toute une grammaire du conte de fées (depuis la voix off de la fillette qui raconte tout ça comme une aventure jusqu'aux nombreux animaux paradisiaques, lapins, fouines, grenouilles), et on sent concrètement cet isolement du monde. Les 3/4 du film jouent sur l
es minuscules faits qui émaillent al vie des ces quatre "égarés" vivant une aventure fraternelle, amicale, amoureuse loin des bombes ; on entend les bombardements au loin, mais presque plus comme des battements de coeur que comme des menaces réelles. Odile replonge en enfance à la suite de ses enfants et de cet ange qui les prend sous sa coupe, découvrant la simplicité des choses (le vin, le repas, l'écriture, l'innocence, l'amour) comme une première fois. La scène de cul, en ce sens, est formidable, une des plus belles assurément de ces dernières années : des corps scrutés au plus près avec une simplicité naïve, ce garçon qui aborde la chose avec une joie directe, et cette découverte heureuse de l'autre (même Odile découvrira un nouveau truc, je vous laisse découvrir ça). Si bien que quand le monde adulte refait surface, c'est presque violent, à l'image des ogres des contes. Une douceur, pourtant, imprègne le film tout du long, presque jusqu'à la fin. C'est sûrement grâce à ce brio qu'a toujours Téchiné pour filmer la nature (ici, une forêt agitée par le vent, d'un vert sublime), et à cette façon de diriger les comédiens vers le murmure, vers l'immobilité, vers les sentiments doux.
On aurait presque envie que le film soit amputé de ses dernières minutes, dans lesquelles une certaine trame vient rejoindre ce style onirique si touchant. Mais après tout, Téchiné a sûrement eu raison de rompre le charme : la réalité rattrape le rêve, la mort double la vie, et le film y gagne en réalisme, même si mon romantisme aurait préféré rester dans l'amour paradisiaque déconnecté du monde. En tout cas, voilà un film d'une belle pureté, profondément sentimental, qui n'est sûrement pas un chef-d'oeuvre, mais qui vous reste en tête comme une chanson mélancolique, comme un rêve enfoui. (Gols - 12/09/09)
Rendez-vous (1985) d'André Téchiné
J'ai vraiment un peu plus de mal à me laisser happer par cette oeuvre de l'André. Le sujet est pourtant relativement prenant - une provinciale monte à Paris à 18 ans pour vivre sa vie -, les jeunes acteurs, alors pratiquement inconnus (Binoche, Wilson, Stanczak) tiennent définitivement bien leur rang, la mise en scène de Téchiné est comme d'habitude d'une grande fluidité (bon les violons de Sarde, c'est toujours pôreil par exemple) mais je sais pas, il y a comme un petit côté glaçant dans chacun des personnages - peut-être un peu stéréotypés, c'est une impression - qui ne me permet point de vraiment plonger dans cette histoire...
Nina (Binoche) débarque de sa province prête à tout pour faire son trou; elle couche à droite à gauche, au hasard des rencontres, et a décroché un pauvre rôle de servante (4 répliques) dans une pièce de boulevard. Elle fera plusieurs rencontres, un jeune gazier gentillet, un peu timide et mal dégrossi, qui n'a d'yeux que pour elle (Stanczak), un type passionné et enfiévré (39 du matin au soir - tout pâle) qui tente de lui faire prendre conscience de sa vacuité (sympa) (Wilson), et un vieux metteur en scène définitivement désespéré, ou en tout cas revenu de tout, qui tente de croire en elle comme pour revivre une dernière fois son passé (Trintignant). La pauvre Binoche se retrouve bien souvent dénudée mais il y a toujours comme une froideur dans ces scènes où la chair est bien triste. Ces différentes rencontres, plus âpres les unes que les autres et où elle s'attire, au final, plus de dédain que de compassion vont peu à peu la faire éclore de sa gangue (l'image est usée, j'ai fait exprès, je vous assure). Téchiné joue subtilement sur les apparences et sur le rôle, les rôles, que ses personnages se donnent (Binoche et Wilson au quotidien, en coulisses ou sur scène) comme pour faire apparaître la difficulté qu'ils ont tout simplement à "être", à exister - Wilson revient même sous les traits d'un spectre qui finit par hanter cette pauvre Binoche, un fantôme qui l'aide finalement à se "construire", à lui donner une âme dans la réalité. Malgré tout, on sent parfois comme un petit côté artificiel dans la mise en scène de ces personnages qui fait qu'on a du mal (je dis "on", c'est moi) à vraiment se passionner pour cette histoire d'apprentissage un peu trop balisée. Bon, voilà un peu mon sentiment, Rendez-Vous n'étant pas de loin, on l'aura compris, le Téchiné que je préfère (Ma Saison préférée restant à mes yeux au dessus du lot - un beau lot, remarquez)
La Matiouette ou l'Arrière-Pays (1983) d'André Téchiné
Deux acteurs, un salon de coiffure, un noir et blanc basique, et pourtant Téchiné et Nolot insufflent un maximum de vie dans ce face-à-face qui vire peu à peu au règlement de compte. Les dialogues fusent entre ces deux frères dont les routes ne se sont pas croisées depuis dix ans : il y a bien les liens de sang qui sont là comme un lointain souvenir, mais surtout a rapidement lieu une confrontation entre deux personnes qui ont choisi chacun un chemin totalement différent; Alain a repris le salon de coiffure de son père, a gardé ce putaing d'accent du midi qui ferait passer Yves Montand pour un pauvre
imitateur, et semble s'être enfermé tout seul dans la petite vie qui est la sienne. Jacky a changé son nom de famille, est parti à Paris pour faire l'acteur et revient dans ce petit village presque incognito avec ses lunettes de soleil et sa décapotable sur un coup de vague à l'âme. Alain ne reconnaît même pas son frère au départ après tant d'années, puis c'est la bise et la tape dans le dos, puis les premières blessures qui remontent à la surface. Alain charrie rapidement ce Jacky qui a bien changé, qui a perdu l'accent, qui semble avoir tout fait pour couper ses racines. Ce dernier lui reproche sa façon de se plaindre en faisant mine d'être heureux, sa petite vie étriquée de province hypocrite entre une femme qu'il n'aime pas et une pauvre maîtresse dont il se vante, en résumé "sa couche de connerie épaisse comme ça" : ses petites réflexions et ses pauvres préjugés (sur les homos entre autres) ne sont d'ailleurs pas sans lui rappeler les oeillères de leur père. Les deux tentent encore de vouloir croire qu'ils sont frères, mais les injures ne tardent pas à pleuvoir : ils font "mine de" mais le terrain semble trop miné pour espérer un réel rabibochage. Les deux acteurs sont parfaitement au taquet (Nolot en particulier dont toutes les répliques émaillées d'un "putaing" ou d'un "c'est bieng" provoquent chez les spectateurs - moi et ma femme - un petit rire nerveux) et Téchiné parvient à varier avec un indéniable talent les angles de vue : jeu avec les chaises tournantes du salon (ils se retrouvent notamment, sur un plan, côte à côte mais l'un tournant le dos à l'autre) mais surtout avec les miroirs (l'image de l'un étant filmée directement, alors que, pour l'autre, il s'agit de son reflet) comme s'ils n'étaient plus sur le même plan, comme si leur lien de parenté avait volé en éclats. 48 minutes d'une belle densité et d'une vraie profondeur (je recommande d'avoir un frère pour apprécier encore plus ce film, mais cela n'est pas obligatoire)
Hôtel des Amériques (1981) d'André Téchiné
Je ne gardais qu'un souvenir très flou de ce film de Téchiné que j'ai soudainement eu envie de revoir (un besoin de Patrick Dewaere, on va dire) et ce n'est point étonnant vu qu'il s'agit tout de même d'une histoire d'amour toute aussi floue. On a l'impression que ce film appartient à un genre de cinéma qui n'existe plus; difficile de dire si cela est typique de la fin des années 70 et du début des années 80, mais on oscille constamment entre un romantisme fébrile, une sorte de passion en pointillé, et la peur de vraiment s'investir dans un couple, une histoire d'amour.
Leur rencontre est une vraie rencontre de cinéma, une nuit, à Biarritz, par le plus grand des hasards, Catherine Deneuve en bagnole renverse Patrick Dewaere à pied. Elle a pas l'air de très bien savoir où elle en est, il n'a pas l'air de très bien savoir où il allait, il n'a d'yeux que pour elle dans ce café où elle finit par s'assoupir... Il faut avouer que Catherine Deneuve a vraiment la grande classe et qu'elle joue à merveille ce personnage de femme un peu paumée, sentimentalement parlant (son mari est mort, elle semble bien seule dans cette ville de province). Patrick Dewaere vit de petits taffs dans le tourisme et entretient son meilleur pote qu'il loge dans l'hôtel dont s'occupent sa mère et sa soeur. Il ne sait pas trop ce qu'il veut, hésite en permanence entre deux escapades à la ramasse mais voudrait bien coucher avec cette femme, sûrement trop bien pour lui de son propre avis... Le film va être un éternel chassé-croisé entre ces deux individus que tout semble opposer au départ mais qui semblent avoir besoin l'un de l'autre, comme une bouée de sauvetage. Deneuve est une femme de caractère qui a besoin de faire le deuil de son passé. Dewaere est encore un adolescent rêveur qui ne sait pas trop ce qu'il veut. Les deux tentent de s'adapter aux états d'âmes de l'autre et, entre deux clashs, deux caprices, semblent attirés l'un vers l'autre de façon quasi magnétique.
Le film demeure assez jouissif car il s'agit de deux duettistes au sommet de leur art (Deneuve resplendissante et émouvante, Dewaere, sublimement sobre et un peu perdu). La partition écrite par Téchiné et Gilles Taurand, tout comme celle de Sarde d'ailleurs, laisse beaucoup de place au temps mort, à ces petits moments de doute où nos deux personnages partent un peu à la dérive. C'est relativement minimaliste dans l'écriture mais toujours éclairé de façon tonitruante par un Bruno Nuytten qui n'y va pas de main morte sur les couleurs (le manteau vert pétant de Deneuve sur son chemisier bleu pétant, rah, ça pète). On a l'impression parfois d'assister à une histoire d'amour flamboyante qui passe son temps à essayer de renaître de ses cendres. Les deux personnages passent plus de temps à se chercher eux-mêmes ou à se chercher l'un l'autre qu'à tenter réellement de s'appuyer l'un sur l'autre. C'est au final une drôle d'ambiance, de danse, où les deux cavaliers ne paraissent jamais sur le même pas (le petit côté chien fou de Dewaere qui tend à s'assagir, le petit côté trop froid et responsable du personnage de Deneuve qui tend à s'ouvrir). Le film passe comme un charme, sans qu'il ne se passe vraiment grand-chose, mais c'est aussi pour cela qu'on aime Téchiné. La confession de Dewaere, en solitaire, dans la dernière séquence, est de toute façon suffisamment renversante pour finir par vous couper les pattes.
Les Témoins d'André Téchiné - 2007
C'est un peu inquiétant, mais le fait est que les deux films français récents les plus lumineux et les plus jeunes sont signés par deux vieux de la vieille : Resnais l'an passé, Téchiné cette année. Les Témoins est une pure merveille, le plus beau film de son auteur depuis Ma Saison préférée. C'est d'une subtilité dans la palette des sentiments, d'une beauté formelle, et d'une intelligence réjouissantes, sans jamais tomber dans les pièges du "grand cinéma français", grâce à sa fougue et à sa jeunesse.
D'entrée, on est bluffé par le rythme extraordinairement tonique de l'ensemble : du premier plan (Béart qui tape fébrilement à la machine) jusqu'au dernier (un groupe d'amis reconstitué), Téchiné nous entraîne dans une fureur, une urgence de filmer, qui étonne et sonne très juste. Il arrive à reconstituer quelque chose des années 80 (sujet du film) par ce rythme d'ensemble plein d'énergie. Pendant une bonne heure, les scènes durent quelques secondes : clac clac, il enchaîne tel un photographe,
dessine son histoire avec une rapidité très tenue, et utilise des ellipses presque à chaque coupe. A la manière d'un Huston, il ne prend que quelques secondes pour faire entrer le spectateur dans son scénario. A la manière d'un peintre, il brosse d'abord à gros traits les personnages, pour les épaissir, les colorer au fur et à mesure du film. C'est magistral, cette épilepsie toujours contenue, et ça sert magnifiquement son sujet.
Téchiné, dans Les Témoins, aime les ombres et les lumières. On trouve plein de plans de passages sous des ponts, où les visages des acteurs passent subitement de l'obscurité à la pleine lumière solaire. Il y a aussi cette scène sublime à l'opéra où Julie Depardieu est brusquement plongée dans une obscurité presque totale sur un air de Mozart. Il y a surtout (c'est la spécialité du gars) le changement de saison (le film se déroule sur un an), où Téchiné peut
montrer tout son talent quand il s'agit de faire virer une ambiance. Les premières images, au bord de la mer, sont solaires, surexposées, pleines de vie ; les scènes hivernales (surtout les quelques plans en Isère) sont magnifiques de tristesse, de mélancolie contenue. On dirait que les remous intérieurs de Michel Blanc se projettent sur le ciel, sur la nature.
On pourrait citer des tas de scènes sublimes dans Les Témoins, des plans bouleversants en même temps que d'une grande intelligence formelle : Blanc qui maquille son amant atteint du SIDA, un petit groupe d'amis insouciants qui danse sur une terrasse ensoleillée, le sourire de Depardieu (fille) au détour d'un dialogue, la détresse de Michel Blanc dans un parc de rencontres homo, sa douleur amoureuse dans un camping bourgeois qui l'exclut de la vie, Bouajila en flic homo et père de famille (il fallait oser), une mère qui vient de perdre son fils et qui encaisse, une pute qui danse sur Rita Mitsouko dans un temps
suspendu, une ballade en bateau où les personnages, isolés, s'impriment sur le bleu de la mer... Tout est beau là-dedans, des acteurs, tous parfaits (un peu de mal pourtant avec Emmanuelle Béart, qui a parfois de la difficulté à différencier le cinéma d'un plateau de mode, qui prend des mines agaçantes) à la musique de Philippe Sarde, très hermannienne, du scénario habile qui arrive à parler de la mort en restant tourné vers la vie aux seconds rôles parfaits (Nolot en tenancier verreux, et cet Américain insouciant qui apparaît à la fin du film). On ressort de ce truc les larmes aux yeux, plein de jeunesse et d'amour de la vie, et touché au plus profond. Pour finir, je salue servilement Julie Depardieu, touchante, géniale, fascinante, belle et austère en même temps, qui irradie tout simplement ce film déjà lumineux. (Gols 18/03/07)
Certains films français mettent décidément plus de temps que d'autres pour me parvenir en terre chinoise... C'est pas grave, cela me permet de reparler de cette oeuvre du grand Téchiné, qui tout en revenant sur une époque - 20 ans en arrière tout de même - signe une oeuvre d'une extraordinaire fraîcheur. Me voilà certes un peu à court de mot après le billet de mon camarade qui revient parfaitement sur le rythme de l'ensemble, la musique d'un Sarde en grande forme, la luminosité (les scènes d'été m'ont fait immédiatement penser à celle des Innocents qu'il me tarde de revoir un jour) et l'aspect cyclique (même s'il reprend dans ses grandes lignes l'idée de Ma Saison préférée, Téchiné insuffle ici une dimension nouvelle qui colle à l'évolution de chaque personnage), la direction d'acteur au taquet (difficile de prendre le Dédé en défaut dans ce domaine quelque soit le film : Bouajila est comme un poisson dans l'eau, Michel Blanc mérite son 34ème prix d'interprétation à Cannes, Johan Libéreau apporte sa candeur et sa cyclothimie bouillonnante -de la rage de vivre à ses colères, une fois touché par la maladie-, Julie Depardieu ses fêlures...). Les légers cut renvoient Godard à ses études et Téchiné reste définitivement une clé de voûte du cinéma français. Ce qui surprend le plus, c'est qu'en revenant sur le début des années SIDA, on a presque l'impression d'avoir fini (honteusement) par gommer cette époque de nos mémoires; Téchiné, loin de ces films surfant sur des "sujets à la mode" (même si le mot dénote), signe un film d'une pudeur immense, comme s'il lui avait fallu toutes ce temps pour vraiment digérer émotionnellement ces années dramatiques (d'autant que le combat est loin d'être terminé, et la Chine en particulier se devrait d'être un peu plus présente dans le combat - malheureusement je ne pourrais projeter le film, deux hommes s'embrassent, c'est mal... passons, sinon je vais m'emballer comme la pluie qui va finir par tous nous noyer ici-bas...). Téchiné ne force jamais le trait pour donner le ton de l'époque -une ou deux chansons, un élément dans le costume... cela suffit amplement- et nous conte magnifiquement ces tranches de vie marquées par l'euphorie -les histoires d'amour- et la tragédie -la maladie, mais aussi la souffrance du personnage de Béart assailli par le doute. Loin du "film à thème", il livre un film à "t'aime" qu'il décline sur tous les modes (le personnage de Blanc est ainsi remarquable, de l'emballement initial à la détresse, de l'entraide amoureuse à l'emballement final). On attend avec impatience le prochain opus pour 2009 (La fille du RER) avec la même voracité, sachant que Téchiné ne déçoit finalement jamais... Tu sais, Alphonse, les films sont comme des trains... (Shang 27/06/08)
Les Voleurs d'André Téchiné - 1996
C'est drôle de constater comme Téchiné peut faire des films d'une grande modernité, jeunes et énergiques, et peut aussi se fourvoyer dans le cinéma français dans tout ce qu'il a de plus clicheteux. Disons que Les Voleurs a tendance à plus faire partie de la deuxième catégorie que de la première.
A son actif pourtant, beaucoup de qualités : une construction intéressante, l'histoire étant racontée dans un désordre complet, mais qui permet d'éclairer certains personnages par rapport à d'autres ; Téchiné abandonne telle ou telle personne pendant une demi-heure, puis la fait brusquement réapparaître quand sa présence permet de remettre en perspective un rebondissement, un geste, une parole. Les acteurs sont par ailleurs très class, avec un Auteuil dont le personnage de cynique froid ne gavait pas encore à l'époque, avec un Bezace très en verve, avec un Magimel à la voix beineixienne (je me comprends) et à l'énergie contagieuse, avec une Deneuve légèrement effacée mais inattendue. Seule Laurence Côte est à la ramasse, elle accumule les clichés de la jeune première rebelle et soûle très vite. Ajoutons que, comme à son habitude, Téchiné soigne son image et ses lumières en orfèvre, et que ses rythmes sont très dynamiq
ues, dans un film qui est constitué pourtant à 90% de scènes de dialogues.
A son passif, et c'est là que le bât blesse, les dialogues, justement. Beaucoup trop littéraires, impossibles à dire, ils alourdissent une trame qui n'avait certes pas besoin d'eux pour être déjà pesante. Chichiteux et trop volontairement trouble, Les Voleurs déploie tous les défauts d'un scénario qui fait semblant de ne rien dire pour mieux prouver son intelligence. On a droit à tout ce qu'on déteste dans le cinéa label France : la scène d'hystérie venue de nulle part, le sexe brutal, le dialogue dans la salle de bains, les acteurs qui font la gueule pour montrer qu'ils comprennent ce qu'ils disent, l'enfant qui regarde tout ça...
Tout ça finit par se voir : Téchiné n'a peut-être, cette fois-ci, pas grand-chose à raconter, et ni sa trame pseudo-policière, ni ses arcanes psychologiques ne suffisent à rendre ce film intéressant. Il faut aussi reconnaître que le gars André n'a pas l'air de comprendre grand chose aux enfants : son petit héros n'est pas du tout crédible avec son langage XIXème et sa sensibilité de bazar. Ce film est passable, ce qui est inexcusable pour le metteur en scène d'Hôtel des Amériques, de Ma Saison Préférée, des Roseaux Sauvages et des Témoins.


















