Jour de Fête (1949) de Jacques Tati
Un petit village français qui rappelle son enfance - enfin surtout celle de mon père, on va pas se vieillir pour le plaisir -, des forains (non roumains, tiens) qui débarquent avec leur petit manège, un grand échalas de facteur qui fait sa tournée en enquillant les canons tant bien que mal, un petit film américain avec des employés ultra-entrainés qui vexe notre postier, et ce dernier de se lancer dans une virée d'anthologie où, à la moindre occase, un gag croquignolet (ou une catastrophe) peut surgir... Je me suis fait la version couleur (et non colorisée, attention à qui vous parlez) - enfin plutôt la version couleur passée trente fois de trop en machine - qui garde finalement aussi bien le charme de ce lointain passé - bah, allons, 60 ans, une paille. On sent bien qu'il y a deux mondes qui s'affrontent : celui paisible de cette France campagnarde qui vit à son rythme - la France de l'apéro plutôt que celle des grands travaux - et celui dynamique et tape-à-l'oeil (oui sûrement plus moderne aussi) des "sauveurs" Américains. Ils font même une petite apparition dans ce paysage rural avec cette bagnole de la Police Militaire perdue au milieu de nulle part ; notre postier les bluffe d'ailleurs comme des bleus en leur faisant croire qu'il a le téléphone installé sur son vélo... Eh oui, parce que Monsieur, la France est peut-être encore un gros pays de paysans, la France n'a peut-être pas tous les moyens techniques de pointe, la France n'a peut-être pas de pétrole, mais la France, Monsieur, oui, la France, elle a les idées originales de Jacques Tati, et cela suffit à son bonheur...
C'est une suite ininterrompue de saynètes drolatiques, de dialogues du cru ("eh ah, le gârs Françoâs, vient donc boire un verrrrre") et de gags burlesques dont certains sont de haut vol - ce vélo qui continue sa route tout seul ou ce splendide plongeon dans l'eau du postier volant qui n'en finira jamais de m'impressionner. Chaque distribution de lettres est motif à deux ou trois trouvailles (le boucher qui coupe le colis en deux, la lettre empalée sur la fourche, la lettre délivrée via la moissonneuse batteuse...), trois ou quatre accidents de parcours (la course de feu avec les cyclistes avant que le vélo du facteur finisse accroché dans la barrière des chemins de fer), cinq ou six borborygmes du genre "eh, oh, ben, donc, oh là" qui sont à chaque fois comme un écho des discours plein de sagesse de mon grand-oncle (il faisait de la gnôle, on ne peut que le glorifier)... Nan, c'est vrai, on ne finit pas plié en quatre, on peut même trouver certaines facilités (le gag du poteau qui dure dix minutes, bon... "Les gârs à droite, à droite, les gârs à gauche, à gauche" - le commentaire marque des points quand même), mais il y a encore et toujours un charme éternel qui se dégagera toujours de ce petit film ; on retrouve le bon vieux Français "romantique" (Roger, le forain) surveillé par sa matrone de femme et faisant les yeux doux à une jeune autochtone, le bon vieux Français picoleur (ah tiens, encore Roger qui saoule notre postier !), le bon vieux Français blagueur (Rah ce con de Roger, jamais le dernier pour faire des tours de cochon au facteur) et même le Français qui cultive son jardin (François finit sa tournée dans les champs, victoire indéniable du monde paysan (travailleur) sur l'administration (des branle-manette)). C'est léger comme un petit jour de fête qu'on avait "dans le temps" (pas un parfum de rance mais plutôt d'enfance, c'est là toute la différence) et drôle... par la force des choses : d'ailleurs, personne en France n'est jamais arrivé, au niveau du burlesque, à l'épaule du grand Jacques. On peut pas piper mot là-dessus.
Gai Dimanche (1935) de Jacques Tati et Jacques Berr
Jacques Tati et le clownesque Rhum "de Medrano" font la paire en s'improvisant guides touristiques : ils louent une bagnole pourave, prennent des chemins de traverse et atterrissent dans une petite auberge campagnarde : au menu, poule au riz, encore faut-il attraper la poule, riz-res. On est forcément prêt à pardonner beaucoup de choses au grand Jacques, prenant ce genre de courts comme un gentillet essai de l'oeuvre à venir. Ces vingt minutes demeurent tout de même assez bien rythmées (notamment la course finale après la poule) même si les gags sont loin d'atteindre des sommets. Tati et Rhum font preuve d'un bel abattage pour vendre, tels des marchands de cravates, leurs billets, on a droit à un petit passage joliment mis en musique où les portes de la caisse se montrent plus que récalcitrantes, et Rhum fait quelques tours de magie à la Garcimore pour occuper les clients au resto. Les deux compères se donnent à fond pour gagner leur beurre, et l'aventure finit en catastrophe avec la bagnole, déjà bien décatie, broyée par un train. Le ton est enjoué, voilà, et cela permet de finir toute en légèreté une journée bien remplie.
Courts-Métrages avec ou de Jacques Tati
L'Ecole des Facteurs (1947) de Jacques Tati
On a beau avoir vu et revu trois cents fois les mêmes gags, on se fend toujours autant la pipe devant le fameux déhanché du Jacques et son fameux lancé de sacoches, incontournable dans toute bonne école de facteurs (à l'époque, révolue, où on avait le temps de rire et de boire un canon en route). Droit comme un i sur son biclou, Tati nous livre en 15 minutes un festival de situations cocasses (le remorquage en camion, le vélo accroché à la barrière du passage à niveau qui me fait toujours gondoler, le vélo sans conducteur qui file pendant des bornes avant de s'arrêter tout seul au bistrot, le dépassement, tranquillou, des pros qui s'entrainent...), de jeux de mots finauds (Jacques à un client qui vient de chuter lourdement : "Ah ben tu tombes bien" et de lui tendre une lettre) et de cascades d'équilibriste (le passage entre les bagnoles ou les vaches, ou le détour acrobatique via le fossé). Jacques est grand, très grand et ce court métrage nous fait apprécier son sens infini du tempo, aussi bien dans ses gestes de mime clownesque que dans ce montage trépidant... Totalement timbré, la meilleure pub de tous les temps pour la Poste.
Cours du Soir (1967) de Nicolas Ribowski
Tati en prof, ou comment démontrer que le mime est avant tout une question d'observation pointue. Tati se met donc dans la peau du fumeur - la première cigarette du matin, la meilleure mais la plus difficile, CQFD -, du joueur de tennis ("A la moindre erreur du joueur, c'est la raquette qui en prend la responsabilité"...; l'hésitation et le manque de réflexe du débutant, incontournable), du pêcheur (le "déroulage du fil", le lancer et l'art de l'attente, pas de doute on a affaire à un pro), une petite resucée vintage avec quelques changements de l'Ecole des Facteurs, les différents styles pour monter un cheval (plan fixe sur une portion du manège et Tati qui trouve toujours le moyen de trouver une petite variation) et pour finir hommage à lui-même en grand maître du micro-accident avec "le ratage de marche" et "la prise de colonne dans la tronche": le prof montre, les élèves imitent mais aucun ne lui arrive à la cheville. On sent que Tati se fait plaisir et même si cela est peut-être un peu répétitif, la leçon de tennis face au mur vaut à elle seule le détour.
Forza Bastia (2002) de Jacques Tati et Sophie Tatischeff
Bon, ça, je suis prêt à parier un paquet de Lustucru 500g que mon comparse ne l'a point vu, puisque ce petit documentaire se focalise sur le match aller de la coupe d'Europe entre Bastia et Eindhoven en 1978 - Oui, en 2002, le pauvre Jacques était déjà mort et enterré depuis 20 ans et si cette petite chose était restée inédite, on n'aurait pas non plus crié au scandale... Bref, Tati tente de capter l'ambiance d'avant-match avec ces supporters de football qui font toujours preuve en cas d'urgence d'une ingénuité de diplômés de polytechnique : habillage de chien aux couleurs de l'équipe, mise en place d'un canon sur le toit d'une voiture, accrochage de drapeau sur la croix de l'Eglise (ah le Corse ne rechigne jamais à l'effort dangereux pour son équipe, comme tout bon supporter en transe)... Les enfants sont plus bruyants que d'habitude, les grand-mères agitent les drapeaux comme s'il s'agissait d'un concert rock de Tino Rossi, le Corse en général exulte. La pluie fait son apparition et le terrain se retrouve plus gorgé d'eau qu'une éponge après la vaisselle. La pelouse prend des airs de rizière et on sent bien que le Jacques doit se réjouir derrière son oeilleton d'assister à un tel carnage. Pas question en tout cas d'annuler le match, déjà que le Corse fait péter des bombes en temps normal, il serait bien capable cette fois-là de faire couler l'île... On assiste alors à une parodie de football comme dirait l'autre, le match se jouant dans une gadoue birkinienne. Tati s'intéresse surtout aux réactions désabusés et philosophiques (enfin les insultes pas trop quand même) de ces pauvres spectateurs impuissants qui assistent à un non-match... 0-0, score final du match aller (tout ça pour ça), Bastia se prenant une branlée au match retour 3-0 (je le dis pour le non-initié). On a droit à quelques plans sur les déchets qui jonchent les tribunes après le match, rien de vraiment suprenant, le supporter de football n'ayant jamais été connu pour être particulièrement éco-friendly... Bah, Tati tente de capter cette ambiance de fête gentillette et un poil fofolle, pour la mémoire, concluerons-nous mollement...
Mon Oncle (1958) de Jacques Tati
Quelques grammes de Hulot dans ce monde moderne, c'est toujours bon à prendre. Que dire encore sur Mon Oncle qui n'ait pas été dit ? Le grand Jacques et sa pipe (il fume et vous emmerde, poliment) trimballe sa carcasse dégingandée d'un petit bourg de village agonisant au "jardin" caillouteux tiré au cordeau de sa soeur et de son gros ponte de mari. Le village, avec ses discussions infinies qui riment à rien mais permettent à tout le monde de donner son avis sur tout, les canons que l'on boit au bar du coin, semble vivre ses dernières heures; on ne ressent point pour autant chez Tati de vision passéiste, conservatrice : le monde du tout électrique est en marche, il risque non seulement d'asservir les gens plutôt que de les libérer et surtout de les isoler, comme si chacun se devait dorénavant de protéger ses petits biens personnels. C'est comme ça, tout simplement. Le temps où les chiens pouvaient vagabonder tout leur saoul dans le village ne devrait lui non plus pas tarder à disparaître, ces longs plans sur ces chiens batifolant semblant en effet vouloir nous faire prendre conscience que le temps de toutes les libertés sera bientôt révolu (enfin, ce n'est peut-être qu'une impression personnelle...). Un monde modernisé ultra-bruyant (le couple qui tour à tour ne peut échanger le moindre mot quand chacun vaque à ses occupations (cuisine pour Madame, rasage pour Monsieur), un monde mécanisé à l'extrême sans respect pour la pauvre personne humaine (le portail qui se referme à chaque fois pratiquement dans ta gueule), un monde tellement réglé qu'il est difficile pour Hulot d'y trouver vraiment ses marques.
Perpétuel "inadapté" - aucune vie de famille (po marié) ou professionnelle (po de taff), c'est mal -, maladroit comme deux oeufs, Hulot passe son temps à foutre le Bronx dans la maison de sa soeur ou à l'usine. Il s'étonne de tout faire partir en live malgré lui, mais ses multiples pitreries d'éternel enfant innocent sont un régal. Il se donne d'ailleurs le beau rôle en étant toujours du côté des gamins qui font les 400 coups. Son neveu l'apprécie forcément dix fois plus que ses propres parents aseptisés - même si sur la fin, Tati est tout de même beau joueur puisqu'il montre la réconciliation entre son neveu et le père de celui-ci (uniquement parce que le père se conduit (malgré lui) comme le gamin et non l'inverse, ceci dit...). La séquence qui m'explose toujours le plus est celle où Hulot fait rebondir douze fois la carafe "ultra ergonomique" - avec un fond en plastoc en forme de ballon (le truc super utile, disons-le) - puis lâche un verre qui n'est, lui, jamais qu'un verre et se pète en mille morceaux : il tente de comprendre le monde moderne, seulement comme la logique de celui-ci lui échappe, il en perd lui-même son bon sens. C'est abyssal. Le monde moderne ou l'art de faire de façon compliquée les choses les plus simples et de se piéger soi-même derrière les illusions du côté "pratique" - le couple qui vient de poser un nouvelle porte électrique pour la bagnole et qui reste enfermé comme deux brèles dans le garage : on voit bien où est le gain de temps. J'aime beaucoup aussi cette "pièce d'eau" que l'on n'active que lorsqu'on reçoit un invité de marque : Hulot ou les petits commerçants peuvent, eux, aller se faire voir; le paraître bourgeois ou l'art de montrer son dédain pour les gens de peu (qui ne méritent aucun égard d'autant qu'ils ne pourraient sûrement point apprécier une telle "oeuvre d'art" moderne - belle à vomir d'ailleurs)
On sent que Tati a su affiner son sens du cadre pour ce troisième long-métrage avant de parvenir au nirvana dans Playtime. Chaque décor semble déjà avoir été pensé, conçu en fonction de chaque gag (les immenses vitres-hublots où les deux têtes, la nuit, deviennent des pupilles : absolument fabuleux) et la merveilleuse petite musique tatinesque semble comme jamais rythmer chaque situation (le final jazzy est à se tordre au niveau du timing). Le bruitage est également un vrai bonheur, aucun objet en mouvement n'étant laissé au hasard; il semble d'ailleurs que pour chaque chose un nouveau son a été crée comme pour renforcer cette impression générale d'une nouvelle civilisation du "toc". Magnifique et inépuisable. Mon Oncle en a, définitivement...
Playtime (1967) de Jacques Tati
S'il y a un film qui mérite plus que tout d'être vu sur grand écran (tous OK, mais disons s'il y en a un particulièrement...), c'est bien Play Time de Tati, non seulement tant le moindre petit gag peut apparaître à l'un des quatre coins de l'écran mais aussi vu la plasticité remarquable des décors et l'agencement des sets. On se contentera de cette belle version dvd restaurée qui possède malgré tout un charme dingue. Quel film a su montrer avec autant de talent l'aliénation de notre glorieux monde moderne avec juste quelques lignes de dialogues, comme des bribes, du temps où le langage avait encore un sens ? Place au béton, aux grandes baies vitrées qui enferment plus qu'elles ne donnent de le la lumière, aux espaces cubiculaires qui isolent, aux sols nickels et glissants comme une patinoire, aux salles d'attente déshumanisées... Tati a mis dix ans pour parvenir à l'élaboration puis à la construction des décors, et si le film a ruiné notre gars, le spectateur en a, lui, définitivement pour son argent.
Chaque détail est somptueux (des sièges mous qui font pfrrrtt aux chaises menaçantes du restaurant - quand les objets se vengent sur les hommes... - en passant par trois milliards de petits bidules tels que ce merveilleux balai qui s'allument lorsqu'il passe sous un bureau - extraordinairement inutile...) , millimétré, à l'image de ce monde qui fait du paraître la seule et unique valeur. Il faut "donner l'air" à tout prix, faire semblant (la Tour Eiffel ou Montmartre n'existent plus qu'en tant que reflets, ruines d'un monde ancien qui se désagrège), tout est fait "à la va vite" mais automatiquement utilisé, comme ce fabuleux restaurant qui n'en finit point de partir en lambeaux à mesure que la soirée avance. L'ultime séquence de ces voitures qui tournent indéfiniment en rond sur le rythme d'une musique de manège (clin d'oeil de Tati à lui-même) symbolise parfaitement cette époque sans queue ni tête où l'essentiel est d'avoir l'impression d'avancer, même si on finit par faire du surplace. Tati multiplie les faux Hulot, personnage presque interchangeable, ne cesse de faire se croiser et recroiser les individus dans cette dynamique du vide, s'amuse indéfiniment des inventions technologiques qui semblent surtout avoir été créées au final pour faire perdre du temps...
Ce petit billet ne peut être qu'une ébauche superficielle de toutes les trouvailles du film, dans le fond mais encore plus dans la forme puisqu'il y a une idée visuelle, au moins, toutes les dix secondes. Un nettoyeur méchamment à l'affût de la moindre poussière qui traîne (le temps n'est plus à l'aspérité mais au lisse), une chaise sur roulettes qui va à trois mille à l'heure pour suivre les déplacements d'un agent à l'accueil de l'aéroport incapable de répondre aux clients qui se bousculent, des appartement divisés en quatre "images" de bandes-dessinées où malgré les murs qui les séparent se déroule une incroyable chorégraphie "interactive", tout cela filmé de l'extérieur comme quatre aquariums pour poissons humains, une femme sophistiquée tellement figée qu'elle en glisse sur le sol en se mouvant, un serveur de resto qui se prend pour un mannequin dans un défilé de mode (drôlissime avec son homard), des touristes américains éternellement à la recherche de ce qu'ils connaissent (de toutes façons, comme l'indiquent les affiches dans l'aéroport, toutes les villes modernes aujourd'hui se ressemblent)... Seule une pauvre vieille marchande de fleurs résiste, la dernière pointe de poésie dans ce monde aseptisé à outrance. Tati se serait fait une joie de filmer Shanghai, il n'aurait, en plus, pas eu à donner de directives de mise en scène - juste à planter la caméra à un carrefour... Je plaisante à peine. Du grand "cinéma". (Shang - 18/06/08)
Aussi désarmé que mon camarade pour évoquer la force que dégage ce film : il est strictement impossible de décrire Playtime, tant Tati utilise exclusivement les seuls outils du cinéma, sans emploi des mots, pour décrire l'enfer climatisé de nos belles sociétés modernes. Le film est effectivement visuellement prodigieux, un exemple de mise en scène inégalable, une démesure dans l'ambition qui ne va jamais à l'encontre d'une modestie totale du propos et des détails. Au sein du barnum le plus gigantesque, notre regard est toujours dirigé vers le plus petit personnage, vers le minuscule objet qui détonne. Hulot fait tomber son parapluie sur la surface brillante d'un sol d'aéroport, et on ne voit que lui, malgré l'immense cadre rempli de personnages ; une petite bonne femme remet son moche chapeau en place, et on reste accroché à elle, malgré les 11000 figurants qui traversent le champ. C'est prodigieux de voir comment, même au 8ème plan, tel ou tel acteur est dirigé dans la finesse, souvent vers le "rien" d'ailleurs : juste une traversée d'écran d'un petit mec, juste une démarche rigolote, parfois un simple détail de costume, tout ça forme un écheveau de gags minimalistes dont la plupart échappe tant le regard est ample.
Tati décrit certes la froideur futuriste des grandes cités mondiales, toutes strictement identiques d'un pays à l'autre ; il décrit certes ce cauchemar de propreté et de lignes droites que sont en train de devenir les villes ; mais il profite de ce discours critique pour lui opposer une poésie à l'ancienne, tout le sel du film consistant à repérer dans l'écran le détail qui n'est pas à sa place, le personnage inadapté, la trace d'un passé qui s'efface mais lutte encore pour revenir à la surface. Finalement, Playtime n'est pas si pessimiste : on y voit des tas d'éléments en résistance contre la globalisation : une fleuriste, une chanteuse réaliste, un amour naissant, une baie vitrée qui explose, une dalle qui se décolle, un décor qui s'effondre, etc. C'est plus sur ces "défauts"-là que Tati s'attarde, en vrai partisan d'une vie simple et mal rangée. C'est toute la grandeur de cette mise en scène, qui commence par nous servir des lignes parfaitement droites, des alignements de touristes suivant des parcours soigneusement mathématiques, pour mieux nous montrer comment la courbe, le cercle, viennent polluer cet ordre établi. Démarrant dans les gris métalliques et les transparences des bureaux, le film nous emmène dans le chaos de la danse, dans la couleur, dans le bruit. Le dernier décor (un restaurant select tout en angles droits) se détruit et finit par ressembler à un Mondrian éclaté, et c'est seulement quand ce désordre est trouvé que la rencontre (l'amour ?) peut avoir lieu entre Hulot et la touriste américaine. Ils se sont croisés 5 ou 6 fois au cours du film, mais c'est là, au bout de la nuit, quand tout a explosé sous la force du gag et de la poésie, que quelque chose est possible.
Tati réussit un exploit sidérant, celui de rendre compte d'un délitement de la société (à travers son architecture surtout) tout en poursuivant l'oeuvre entamée avec Jour de Fête. Balancer Mr Hulot dans la société moderne : voilà la preuve que le cinéaste est profondément ancré dans son monde, qu'il regarde avec une tendresse infinie. Il parvient même à trouver de la poésie dans ces cadres froids (les réverbères comme denier remparts de la beauté), et entre en résistance : jamais la ville ne parviendra à annuler le sentiment, la simplicité des hommes, leur maladresse et leur beauté. Profondément émouvant sous le concept gigantesque, Playtime est un grand film sentimental. (Gols - 23/09/09)
Trafic (1971) de Jacques Tati
Trafic n'a peut-être pas la classe de Playtime, il n'en demeure pas moins que cette ultime aventure de Mr Hulot est truffée de cocasserie et qu'on passe rarement cinq minutes sans lâcher au moins un sourire (sur l'air de "Mon Dieu qu'il est con" avec toute la gentillesse du monde). On se doute dès le départ et la première crevaison sur le bord de l'autoroute, que cette ingénieuse "voiture camping car" (qui ferait passer l'Aston Martin de James Bond pour une Smart) n'arrivera jamais en temps voulu à l'exposition automobile d'Amsterdam et l'on se cale d'avance dans son fauteuil, le coude sur la portière, pour savourer ce périple plein de digressions.
Tati sait développer à merveille ces petits moments d'absurdité (deux automobilistes se croisent, chacun d'un côté de la route, avec son jerrican vide) qui dérivent en farce facétieuse et délirante (s'engage entre les deux hommes une véritable course poursuite dans la campagne à la recherche d'une station essence perdue). On a droit à quelques moments volés où on comprend pourquoi les Chinois nous appellent les longs nez (la voiture semble un espace vital essentiel pour se curer le pif), à des carambolages ubuesques (je vois pas trop le sens de l'adjectif, ici, mais cela vous donne une idée du feu d'artifice déjanté de jantes qui partent en tout sens), à des acrobaties keatoniennes hilarantes (Hulot, un mur de lierre, un arbre, ou comment l'homme devint chauve-souris), à des petits clins d'oeil godardiens ("Dégueulasse, ça veut dire quoi ?" lance la grande bringue british, une beauté à se damner), à des instants de pure poésie apollonienne (la séquence, au petit matin, dans une brume lunaire, où les deux gaziers sont au ralenti, dans le garage, est un pur joyau)...
Notre icône dégingandée n'en finit point d'arpenter de sa souple démarche les aires d'autoroute mais demeure encore, malgré l'âge, d'une maladresse séduisante ( il est tout prêt d'emballer la girl en public relation, le veinard). Il y a certes quelques baisses de régime mais comment en vouloir à notre Hulot capable encore de mettre en scène une bonne centaine de gags visuels, avec toujours la même finesse. J'en gardais un très lointain souvenir po vraiment super alors que ce Tati reste étonnamment électrique - définitivement en avance sur son temps.
Les Vacances de Monsieur Hulot (1953) de Jacques Tati
Jacques Tati est l'essence raffiné du burlesque, l'élégance même, un dandy de l'humour. Alors c'est vrai que les Vacances de Monsieur Hulot n'est peut-être pas un film qui fait littéralement mourir de rire tant il est parsemé de gags minuscules, bénéficie d’une « mise en scène du quotidien » toujours un poil décalé. Mais c'est dans ces petites touches, dans ces millions de micro-idées que Monsieur Hulot demeure un bijou.
Il y a avant tout un travail sur la bande sonore extraordinaire, de cette
voiture pétaradante à ce bruit de porte de café qui ne cesse d'aller et venir
en passant par toutes les ambiances de fond, sur la plage, le pépiements des
enfants, dans le restaurant, les conversations banales et plaintives... Il y a
bien sûr la démarche inimitable du grand Jacques Tati qui a l'art de trébucher
sans jamais s’étaler de tout son long, qui a l'habileté de tout déranger sur
son passage dès qu'il a n’importe quoi dans la main - la scène des tableaux et
du tapis en renard restant un must. Il y a bien sûr les séquences d'anthologie :
au cimetière (avec cette couronne de fleurs autour d'un pneu et la plume du
chapeau de la dame en deuil qui chatouille), dans le kayak, qui se referme
telles les mâchoires d'un crocodile et qui annonce 25 ans en avance Les Dents de la Mer, dans
ces parties de tennis et de ping-pong complètement folles, ou encore dans
cette danse maladroite et candide avec la sublime Nathalie Pascaud, lui en
corsaire, elle en colombine, comme un petit instant de grâce volé au reste de
l'univers. Il y a aussi une multitude de mini-gags - comme ce serveur qui coupe
une fine tranche de gigot quand une jeune fille entre dans la salle puis, à
l'apparition d'un gros monsieur, en coupe une grosse… - absolument magnifiques
et tout en finesse.
Tati attache un soin extrême dans la mise en scène, aussi bien dans la précision du montage (à chaque changement d’angle de la caméra, tout le monde se retrouve toujours exactement dans la même position) que dans l’usage de la profondeur de champ (tous les seconds voire les troisièmes plans sont toujours soignés pour ne pas dire signifiants); il y a enfin ces drolatiques personnages « de passage » (comme ce couple formé par un vieux monsieur et sa femme, ce dernier étant toujours à la traîne pour pouvoir observer ce qui se passe dans le dos d’icelle), et de nombreuses petites vignettes jamais bien méchantes qui illustrent à la perfection les attitudes outrées de ces bonnes gens des années 50 qu'un rien choque. Bref, l'art du petit trait sans prétention qui permet au cinéaste d'enchaîner les images, au fil de ces vacances, comme de petites perles toutes parfaitement calibrées. Subtile et humble – indémodable.
Soigne ton gauche (1936) de René Clément
Premier court-métrage réalisé par un Clément de 23 ans avec un Tati de 29 ans. Variation autour du chaplinesque combat de boxe qui tourne au pugilat avec effondrement du ring et bastons dans tous les coins. Il y a déjà ce fou de facteur qui fonce à deux cents à l'heure et un Jacques Tati qui fait ses armes en mimant ce personnage de boxeur ou en copiant les gestes d'un escrimeur: l'histoire éternelle du garçon "gauche" qui fout une branlée au gros costaud sur son terrain, la victoire étant double puisque en même temps l'humour triomphe de la violence physique. Collector.






















