22 février 2010

La Salamandre (1971) d'Alain Tanner

00293964_1_"Avant de crever, le capitalisme dans sa perversité fondamentale et la bureaucratie dans son dogmatisme obtus feront chier encore pas mal de monde". Rien que pour cette réplique lancée par Jean-Luc Bideau à son comparse Jacques Denis, perdus dans une forêt enneigée au fin fond de la Suisse, le film de Tanner mérite toute ma sympathie.

Sinon que dire : deux bons vieux gars reçoivent une commande pour la télé, écrire un scénario sur un fait divers - "Un oncle a été blessé d'un coup de fusil : erreur de manipulation ou coup de feu volontaire de sa nièce - le tribunal a rendu un non-lieu". Si Bideau, en journaliste, essaie d'enquêter sur les protagonistes, son ami se lance dans l'écriture d'une fiction, guidé par le feeling. Puis ils vont faire la connaissance de la nièce, la fameuse Salamandre, l'immense Bulle Ogier. Ils vont finir par s'embourber lamentablement dans leur récit, même lorsqu'ils connaîtront la vérité car, ben ouais, la vérité est ailleurs... Comme le conclut, goguenard, Jacques Denis à la Bulle -sachant qu'elle a tiré parce que son oncle la gonflait grave- "Il y a trop de gens à qui la liberté d'être dans leur peau est systématiquement refusée...". Faut avouer qu'elle a du caractère la Bulle, jamais aussi heureuse que quand elle claque la porte de son dernier taff (faut dire, faire des saucisses ou vendre des chaussures, c'est po non plus ce qu'il y a de plus excitant). Je vous parle d'un temps où l'on pensait encoreF000134_1_ que la société pourrait changer, malheureusement, on a eu plutôt tendance à retomber, depuis, dans les bons vieux schémas - une société bien molle et triste. Est-ce que le film a vraiment vieilli ? Oui et non, tant les considérations des 3 personnages principaux ont encore une bonne vieille résonnance aujourd'hui : le capitalisme et la bureaucratie étant bien loin d'être morts (hein, mouais). Cela se regarde donc bien sympathiquement, avec un petit rythme suisse parfois, mais toujours avec une grande tendresse pour la Bulle Ogier, libre comme l'air, et le Jean-Luc Bideau, le type à la cool.   (Shang - 18/10/06)


salamandre_la_1Oui, un film très agréable avec des très bons acteurs, de très fins dialogues et un très joli ton, pour ce film qui a quand même perdu en 40 ans pas mal de sa force première. On sent que Tanner aurait voulu dire plus que ce qu'on voit, partir peut-être vers une réflexion sur le réel et la fiction, ou réaliser un vrai manifeste marxiste ou féministe. Cette dualité entre les deux compères, l'un traquant la réalité des faits, l'autre préférant la rêverie du roman, est intéressante, et même si, au final, le résultat est le même (les deux sont amoureux de Bulle, les deux échoueront à la cerner complètement), on voit un peu où le bonhomme voudrait nous amener : faire de cette femme "libre" l'archétype de la Légende contemporaine, une icône cinématographico-politique aussi forte que les gangsters des années 50 ou les cow-boys des années 60. C'est d'ailleurs assez réussi, grâce à la photogénie incroyable de Bule Ogier, qui, dans ses gros plans surtout, arrive à toucher à l'aura des légendes. Tanner, sous le charme, la filme merveilleusement, en tableau flamand (le nu de dos) ou en icône érotique du prolétariat (la façon dont la bougresse remplit les saucissons...), sous la neige ou abandonnée sur un canapé, rieuse ou boudeuse ; Tanner a trouvé sa Karina à lui pour exprimer toute la puissance de ce caractère contemporain, symbole marxiste malgré elle, image mouvante de l'émancipation inconsciente.

salamandre6Car le fim est bien entendu doucement politique, nous renvoyant au visage l'utopie de l'époque, depuis l'amour libre (triolisme) jusqu'à la lutte enti-bourgeoise. C'est dommage que Tanner ne reste pas toujours dans cette subtilité-là : on aimait ce ton léger, on apprécie moins quand il tente des scènes beaucoup plus directes, comme ce dialogue malhabile dans la forêt évoqué par mon comparse, ou cette scène rajoutée dans le tramway où les deux copains rejouent les lois du marché sans subtilité. Finalement, les gros plans sur Bulle sont beaucoup plus politiques que les conversations sur la lutte des classes.

Tanner fait montre pourtant dans la plupart des scènes d'une très belle attention aux personnages, qui sont réellement attachants, d'un humour minuscule qui marche très bien (le plan-séquence sur Ogier qui s'emmerde sur son canapé), et d'un petit côté expérimental qui ravit, lors salamandre7des incursions quasi-documentaires au sein des extérieurs suisses. C'est léger comme une comédie de moeurs de cette époque-là, et pourtant on sent qu'il y a derrière un peu plus que ça, que Tanner livre un véritable portrait à charge d'une certaine façon d'être dans le début des 70's. La Salamandre ne va peut-être pas assez loin, ou peut-être pas dans les bonnes directions, pour en faire le portrait ultime d'une génération qu'il semble vouloir viser. Mais tel quel, c'est un joli petit film précieux.   (Gols - 22/02/10)

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04 avril 2008

Charles mort ou vif (1969) d'Alain Tanner

Charles4

Voilà un film qui fleure bon l'esprit de Mai 68 du côté de la Suisse , même si, c'est peut-être le rythme suisse qui veut ça, il y a un petit quelque chose d'un peu soporifique - ouais le comble par rapport à l'esprit de la révolution... Enfin bref, à l'heure des cent ans de son entreprise, un père de famille fait le bilan avec les journalistes - et réalise qu'il n'a jamais vécu la vie qu'il souhaitait ; il décide alors de couper les ponts. Dans un geste relativement symbolique (ah si), il casse ses lunettes dont il n'a jamais vraiment eu besoin et qui l'ont, d'après lui, empêché, jusque là, de voir la réalité en face. Il s'installe dans un premier temps dans un hôtel avant de faire la connaissance par hasard d'un couple à la coule. Ces derniers bazardent sa bagnole dans un fossé - objet qui d'après lui pousse à l'incommunicabilité et renforce le pouvoir des grands groupes pétroliers, bien -  et notre pater de pouvoir vivoter enfin à sa guise : il donne un coup de main à ce peintre qui se définit comme un barbouilleur, flirte (enfin surtout elle) point trop n'en faut avec sa compagne, fait la popotte et se saoule à ses heures perdus. Plutôt que de vivre au contact de son fils qui représente pour lui le "pur commercial et homme d'affaires" qui ne pense qu'à la thunasse, il se rapproche de sa fille, étudiante en lettres et révolutionnaire à l'occase. Celle-ci d'ailleurs donne à apprendre au peintre une série de dictons pour chaque jour de la semaine, des petites formules à vivre au jour le jour donc, genre carpe diem, quoi. On comprend parfaitement l'idée de Tanner et la trajectoire de cet homme, dommage tout de même que le film, parfaitement dans l'esprit de la Nouvelle Vague, perde un peu de son souffle au fur et à mesure, comme si cette petite utopie était destinée à demeurer une vision - réaliste certes (surtout 40 ans plus tard) mais on aurait voulu un peu plus y croire - ou plus précisément qu'il nous y fasse croire avec plus d'allant... Il y a tout de même, soyons positif, un vrai regard critique sur cette société engoncée dans son formalisme et ce petit air frais -suisse- est comme une petite bulle salvatrice.

Charles8

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