O Somma Luce de Jean-Marie Straub - 2009
Un petit rendez-vous avec Straub, Varese et Dante, ça aide bien à commencer la semaine sous les meilleures égides. Les trois joyeux drilles jouent à égalité dans ce court-métrage, puisque les arts cinématographiques, musicaux et littéraires s'y côtoient dans un partage strictement partagé du temps de parole. Ça commence avec 6 ou 7 minutes d'un concert de Varese, sifflé par quelques énergumènes énervés ("Salaud, c'est un scandale !") sur fond noir, ce qui annonce la couleur si j'ose dire. On pense aux attaques ulcérées des détracteurs de Straub, et on apprécie de le voir ainsi désamorcer dès le début les critiques qui ne manqueront pas de pleuvoir sur la suite du film. Quand l'image apparaît, c'est pour filmer un gars assis sur une chaise dans un paysage champêtre, et qui se met tranquillement à déclamer du Dante dans la langue, entrecoupé parfois par de doux panoramiques le long des collines et des bois avoisinants. Jolie langue, il faut le dire, et très habilement dosée par Straub qui, cette fois, évite et austérité et exaltation dans ce bel exercice de récitation "à froid" d'un texte pourtant bien lyrique. Bon, voilà, le film est résumé, c'est-à-dire qu'on a encore une fois droit à un exemple de radicalité, à un refus de toute concession de la part du gars Jean-Marie, et à un film qui désolera certains et enchantera d'autres. Pour ma part, je l'ai trouvé un peu redondant par rapport aux autres films du couple sur le même modèle, mais je note avec plaisir que la tentative de faire entrer une sorte de Sacré dans la nature concrète contemporaine est ici plus réussie que dans la plupart des tentatives passées : on voit vraiment à l'écran les mots pénétrer dans ces paysages pourtant relativement "banals", le tout formant une osmose qui a peut-être quelque chose à voir avec une certaine mystique. Satisfaction, donc, teintée comme toujours d'une certaine perplexité.
Trop tôt, Trop tard de Jean-Marie Straub & Danièle Huillet - 1982
Rhaaa bon sang, elle se mérite, cette intégrale Straub-Huillet, me voilà presque au bout (si Shang arrive à me dénicher les deux-trois manquants), et je vous avoue qu'après je serais bien tenté par une odyssée Bruce Lee, pour changer. En tout cas, traverser un film comme Trop tôt, Trop tard vous laisse forcément des traces un peu partout (en plus des valises sous les yeux), le moins qu'on puisse dire, c'est que cette vision n'est pas innocente.
Le couple diabolique décide cette fois de faire du "Straub-Huillet ++", puisque le film est presque exclusivement composé de ces panoramiques qui ont fait leur gloire. Dans nombre de leurs films, il n'y en a qu'un ou deux, pour ouvrir et fermer ; ici, c'est un festival. Droite-gauche, gauche-droite, aller-retours de malades, 360° vertigineux, caméra désaxée même parfois (pour suivre les méandres de la Saône à Lyon), voire même travelling latéral à bord d'une barque, faux panoramique "embarqué" autour du rond-point de la Bastille (le premier plan, très malin), ou travelling avant à bord d'une voiture. Vous l'aurez compris : c'est un film d'action. Ces mouvements sont utilisés pour nous montrer deux choses : d'abord des paysages ruraux français, pris donc en plans larges pendant qu'une voix comme d'habitude atone égrène un texte sur la pauvreté des Français au XVIIIème siècle ; ensuite, sur le même principe, des plans de paysages pris en Égypte sur un texte qui résume les tentatives révolutionnaires dans le pays depuis Napoléon...
Je vous sens frémir de désir de voir immédiatement ce film passionnant, je vous comprends, mais calmez-vous, attendez voir. Le truc, c'est que pendant une grande partie du film, l'humain est presque absent de l'écran, mis à part dans la présence des voitures, des bâtiments et surtout d'une bande-son qui laisse toute sa place aux bruits extérieurs (oiseaux et voitures, mais aussi cris d'enfants). Les hommes rentrent peu à peu dans le champ, disons au bout de 17 heures de film environ, sous la forme d'un plan phénoménal : 11 minutes de plan-séquence fixe qui filme la sortie d'une usine au Caire. Clin d’œil évident à nos amis Lumière Brothers qui donne quand même une expérience hallucinante dans un film de 1982. On regarde ça hagard, au bord de l'apoplexie, exsangue et pas loin de la rupture de faisceau, mais le fait est que ça fonctionne : où pourrait-on trouver ailleurs cette audace qui consiste à aller au bout du bout d'un plan (ou de la pellicule du magasin, c'est vrai aussi), sans rien lâcher, sans céder d'un pouce à la facilité (alors que le nôtre, de pouce, s'approche quand même dangereusement du bouton "avance rapide" de la télécommande) ? Peut-être seulement chez le Kiarostami de Five, bonne référence.
On est donc bluffé par l'exigence de ce film, une nouvelle fois. Maintenant, le souci est que c'est aussi très nettement chiant comme un jour de pluie à Brioude, ce qui est un peu dommage. Je n'ai pas la moindre idée de ce que les Straub ont eu envie de dire avec cette expérimentation éprouvante et lentissime, et le film aurait été plus court d'une centaine de minutes (il en fait 104), que ça m'aurait pas non plus dérangé plus que ça. Mais on, on n'a pas si souvent que ça l'occasion de se frotter à ce type d'OVNI. Je ne le conseille donc à personne (faut pas charrier), mais je suis pas peu fier d'avoir vu ce bazar jusqu'au bout. Je vous laisse, je vais pleurer.
Le Chemineau (Il viandante) & Le Rémouleur (L'arrotino) de Jean-Marie Straub & Danièle Huillet - 2001
Deux petits films tirés du magnifique Sicilia, qui sont en fait des séquences coupées au montage et/ou remontées par les compères. Sicilia, c'est le meilleur film des Straub, sans conteste, et on comprendra donc que ces deux courts soient eux aussi impeccables. Ma préférence ira au Rémouleur, exercice de rigueur qui va pourtant à l'encontre de l'austérité souvent étouffante des films des Straub : il n'y a pas grand chose de plus que d'habitude, quelques cadres qui se comptent sur les doigts d'une main, une façon janséniste de balancer le texte, une rigueur totale dans les cadres, et pourtant, pour cette fois, la vie jaillit de cette mise en scène épurée. Peut-être parce que les Straub osent enfin l'humour, ou en tout cas l'expression d'une certaine joie, une énergie spontanée qu'on ne leur connaissait pas. Ce rémouleur, installé sur une place d'église et qui rencontre le héros de Sicilia pour échanger avec lui quelques mots, est en effet un sacré gaillard qui manie la parole en escrimeur, et n'hésite pas à se lancer dans de petites mimiques comiques impeccables. Impeccables, parce que placées ainsi au sein du protocole straubien ordinaire (et donc ardu), elles en ressortent d'autant plus vivement. Le texte flirte avec l'absurde, et s'il est relativement construit au début, devient vite un simple évocation de mots déclencheurs d'émotions, ponctuée par les cris et les petites danses de notre copain rémouleur. Frais, voilà : c'est un mot qu'on ne s'attendait certes pas à trouver dans une chronique sur le cinéma des Straub, et pourtant c'est bien ça.
Le Chemineau est plus mystérieux, et a plus de mal à trouver sa justification hors du film d'origine. On y retrouve la vieille femme de Sicilia en train d'évoquer un homme, sans doute mort, qui a simplement traversé son existence à un moment donné. Sujet trop flou pour être vraiment intéressant, à mon avis, ce qui n'empêche pas ce court-métrage d'être passionnant dans sa mise en scène : les Straub renouvellent complètement la figure grammaticale du champ/contre-champ avec une utilisation savante des axes de regards (qui n'obéissent à aucune règle d'espace), des rythmes de parole, du montage "illogique" des plans : on ne sait plus qui regarde qui, qui dirige la conversation, même le temps est brouillé, tout autant que l'espace. Comme en plus les cadres sont de plus en plus rapprochés, on a l'impression de 5 minutes hors de tout repère temporel ou spatial, et ça vous accroche merveilleusement. Ça vaut le coup de faire une odyssée Straub : ça permet de tomber sur de vrais bijoux.
L'Inconsolable de Jean-Marie Straub - 2010
Oui, bon, ça va, on a compris, à force, que Straub, quand il lit du Pavese, imagine tout de suite une forêt, des acteurs assis sur des souches et de la lumière qui change. Etait-ce nécessaire de refaire une énième fois la même chose, après les 232 films sur le même principe ? Je n’ai pas l’impression. L’Inconsolable a juste l’intérêt supplémentaire de permettre de constater qu’après la mort de son alter-ego Danièle Huillet, Jean-Marie n’a pas changé ses bonnes vieilles habitudes, mais qu’il se dévergonde grandement ici : l’acteur lève un sourcil à un moment, ce qui fait de ce court-métrage le premier film d’action du cinéaste. D’autre part, on constate que la tradition du sous-titrage abscons s’est bien transmise, puisque là encore on ne comprend pas grand-chose à ce qui est dit (mais le gars a changé la police de caractère : il y a tellement peu de choses dans le cinéma épuré du compère qu’on remarque le moindre petit détail). A part ça, je l’ai dit, c’est du déjà vu, 5 plans au total, 2 (non-)acteurs qui balancent le texte de façon métronomique, un mouvement (le sourcil, donc) et pour finir la lumière qui joue sur le front de notre personnage principal. Tiens, cette fois, pas de mouvement de caméra, ça manque. C’est bien pour dire…
Joachim Gatti, Variation de lumière de Jean-Marie Straub - 2009
Deux minutes de ciné-tract tourmenté et coléreux de la part de notre Jean-Marie. Pour exprimer sa solidarité avec Joachim Gatti, jeune gars défiguré par un tir de flash-ball non justifié balancé par la police, il cadre simplement une photo de ce dernier, affichée sur un mur de pierre où la lumière joue. Toutes petites nuances d'éclairages, une plante qui s'agite très doucement, un vague bruit d'extérieur (le klaxon de voiture qui vient clôre le film), c'est tout : on regarde juste ce visage inconnu. Le truc, c'est que Straub y adjoint une voix-off, enregistrée par ses soins, qui vaut son pesant de cocktail-Molotov. Je cite : "Rousseau écrivait : Il n'y a que les dangers de la société tout entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe et qui l'arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n'a qu'à mettre ses mains sur ses oreilles et s'argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l'identifier avec celui qu'on assassine. Faute de sagesse et de raison, on voit toujours l'homme sauvage se livrer au premier sentiment de l'humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s'assemble, l'homme prudent s'éloigne : c'est la canaille, ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattants et qui empêchent les honnêtes gens de s'entr'égorger." Le gars conclue alors sur cette vibrante sentence à la Godard : "Et moi, Straub, je vous dis que c'est la police armée par le Capital, c'est elle qui tue !" Que dire, sauf que c'est bougrement efficace tant c'est simple et engagé. Un film qui ressemble à son auteur, à la fois fantomatique, littéraire, abscons, simple, très personnel et ancré dans la vie. Du Straub.
Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer de Jean-Marie Straub & Danièle Huillet - 1970
Titre complet, pour être précis : Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer, ou Peut-être qu'un jour Rome se permettra de choisir à son tour. Ça, c'est fait.
Un vrai sacerdoce, cette odyssée straubienne. A moins d’être doté d’un puissant sens du second degré, ou de vous intéresser aux films toujours ardus mais intéressants des gusses, je ne vous conseillerais pas ce film si je n’ai pas envie de vous faire du mal. Mais ma foi, si vous avez l’esprit aventurier, et l’envie de vous marrer en écoutant de la tragédie classique, aussi, pourquoi pas ? Dieu sait que j’aime le bon père Corneille (beaucoup moins que Racine, cela dit, ça y est, je lance une polémique, je sens que ça va fuser dans les commentaires comme pour Piranha 3D), et que je ne rechignais pas à découvrir cette œuvre méconnue (Othon) filmée par le couple infernal. Mais si le cinéma des Straub est souvent radical, reconnaissons qu’ici il est sur-austère, et que la langue de Corneille y est passée à la moulinette comme c’est pas possible. Le contexte : la pièce, donc, qui parle plus ou moins, d’après ce que j’en ai compris, des hésitations entre pouvoir et amour, entre ascension sociale et sentiments ; une pièce peut-être pas forcément passionnante, mais qui recèle réellement, ça et là, de vrais moments de beauté, notamment dans les monologues féminins ou dans cette façon d’enchaîner subitement les répliques dans une musique toujours raffinée. Mais les Straub semblent penser que, dé
cidément, ce serait un peu ballot que les spectateurs profitent pleinement de cette langue. Donc : 1/ ils engagent des acteurs aussi bien français qu’étrangers (italiens, britanniques), histoire de pulvériser un peu la clarté de la trame et des dialogues ; 2/ ils leur demandent de bouler le texte, d’en enlever toute intonation, de le traiter comme une récitation « à l’italienne », même si on perd les trois quarts de la musicalité ; et 3/ comme c’est encore un peu audible, ils enregistrent les bruits extérieurs de la ville, et le texte est ainsi souvent bouffé par le vacarme de la circulation (pour la première partie) ou les sons de la nature (maudit vent, dans la deuxième moitié). Résultat : on entrave que pouic, ce qui semble être la volonté première de la chose.
Ayant ainsi tout le temps de penser à autre chose plutôt que de regarder et d’écouter, on se demande pourquoi donc une telle volonté de piétiner le verbe cornélien. Bon, personnellement, j’ai des propositions d’explication. Les Straub semblent avoir envie de ne s’intéresser qu’à la musicalité des alexandrins, plus qu’à leur sens, et ils enregistrent donc, comme souvent dans leur cinéma, une parole au sein d’un territoire, ou pour être précis, une voix dans un cadre. Peu importe ce que ça raconte : il importe d’écouter un accent, une intonation, un vers. Je dis : ok, mais je m’érige alors devant le manque de technique des
comédiens, qui traitent le vers comme de la prose et envoient valdinguer, la plupart du temps, la musicalité de la pièce. Au mieux, on a une bête récitation scolaire, au pire un mépris complet de la métrique. Quelques comédiens s’en sortent mieux, certes, mais on dirait que c’est parce qu’ils luttent contre cette tendance des Straub à vouloir « aplatir » toutes les fulgurances de Corneille. Deuxième constatation : la « grammaire » des Straub, même si elle reste très repérée, prend ici une toute autre allure, voire un autre style. On dirait qu’ils ont envie de définir un thème à chaque personnage, mais pas par la musique ou par la lumière, comme c’est le cas d’habitude : c’est le décor derrière chaque personnage qui en définit le caractère ; on est loin de Antigone, par exemple, ou même de tous les films autour de Pavese. Ici, chaque acteur a son cadre, son décor, son bout de ville ou de campagne, dans lesquels sa parole doit prendre place comme un outil symbolique plutôt que sémantique. Les mouvements de caméra, étonnamment nombreux quand on est habitués à l’immobilité du cinéma des Straub, sont autant d’événements qui viennent mettre en valeur cette radicalité : panoramiques latéraux pour suivre deux paroles qui s’échangent, utilisation constante du hors-champ, grande variété dans les champs/contre-champs, très beaux travellings arrière pour dégager un paysage derrière un acteur, travail intelligent sur les entrées et les sorties des personnages, voire même (événement) : un ou deux plans-séquences de travelling avant en caméra portée, chose que je n’avais jamais vue chez les compères. C’est bien joli, et ça permet au moins de s’occuper l’œil à défaut de l’oreille.
Et puis reconnaissons qu’on rigole bien quand même, surtout quand l’acteur qui joue Othon se pointe : il récite son texte avec un zozotement hilarant et à la vitesse grand V, à la surprise de ses partenaires féminines, qui du coup ont du mal à capter toute l’intensité de l’amour du gars (« Ouimdamejvouzaimetnpuissoufrir »). On adore aussi les acteurs français, leurs accents régionaux sont très drôles (le normand lymphatique, le gars du sud, et la gonzesse très Comédie Française qui a l’air de souffrir beaucoup) ; je vous défie de rester de marbre face au dernier plan, qui montre un pauvre garde en hallebarde restant tout seul dans le cadre après la sortie des autres acteurs, pendant une bonne minute, l’air d’un cocker mouillé, j’en rigole encore ; on aime enfin la détresse des comédiens plus âgés, anglais ou italiens, qui s’en sortent pas mal quand même à force de lutter contre la consigne et de tenter de donner un peu de souffle lyrique à l’ensemble. Résultat des courses : un cinéma qui ne ressemble à rien… d’autre, et à ce titre précieux, que vous ayez envie de passer une soirée culte entre copains autour d’une pizza ou de jouer à l’intello branché. Une sorte de deux en un, quoi.
Humiliés (Umiliati) de Jean-Marie Straub & Danièle Huillet - 2002
Vittorini semble décidément doper la mise en scène straubienne, puisque, après Ouvriers Paysans et Sicilia, cet auteur politique et minéral est à nouveau à l'origine d'un de leurs beaux films. Rien de très différent, cela dit, du cinéma habituel du couple infernal : la rigueur est de mise, l'installation janséniste, et la fête du slip remise aux calendes. Mais ce film-là a je ne sais quoi de plus lumineux, et pour tout dire de plus vivant que le reste de leur filmographie souvent chiante comme un jour sans pain. Par le sujet d'abord : on arrive à comprendre, malgré les sous-titres toujours aussi rares et sibyllins de Huillet, qu'il s'agit d'une communauté de paysans qui a décidé de s'approprier des terres après la guerre ; l'arrivée d'un émissaire de l'Etat pour les déloger déclenchera une dispute, puis un début de rébellion. Sujet engagé, donc, idéal pour les Straub en ce qu'il leur permet de parler d'un sujet qui leur tient à coeur : la notion de territoire, et le sort des paysans. Le texte est fort, simple, parfois très technique (le calcul des taxes sur l'eau), mais arrive à parler subtilement de choses amples, avec une rigueur et une précision de diction qui en décuplent le sens.
Cette parole politique prend place, comme toujours, dans une forêt ensoleillée, à travers des plans fixes d'un formalisme confinant à l'ascèse. Mais pour cette fois, le découpage des Straub se fait plus "enlevé" (si tant est que les gusses aient déjà entendu ce mot-là) : beaucoup plus de coupes qu'à l'ordinaire, une circulation de la parole dont on n'a pas l'habitude chez eux (qui réalisent bien souvent des suites de monologues), et même des changements d'atmosphères qui font du bien. A commencer par ces trois cadres qui ouvrent le film : on y voit deux hommes discuter en marchant, se dirigeant vers la caméra avant de sortir du champ, et ce à 3 endroits différents de la forêt. Ça n'a l'air de rien, mais avec cette seule idée, les Straub montrent leur but principal : insérer la parole dans un espace donné, la donner à voir autant qu'à entendre, presque géométriquement. L'essentiel du film est constitué de la discussion entre les paysans et le messager, et les champs/contre-champs sont toniques, faisant bien sentir la frontière qui sépare les deux clans, les deux classes : on se souvint du beau Antigone filmé jadis par les compères, qui fonctionnait sur la même dualité. Enfin, les dernières scènes sont parfaites : une parole enfermée dans le cadre d'une porte, avec ce personnage en amorce ; et, attention les mirettes, un panoramique VERTICAL (!!!!) qui décadre une femme tragiquement appuyée contre le chambranle de ladite porte : on ne sait pas alors si l'on doit regarder ce poing fermé qui clôturerait le film sur une pointe révolutionnaire, ou ces minables fourmis qui s'agitent, qui le clôtureraient sur un constat bien acide. Vraiment, à condition d'être méchamment en forme, je vous conseille ce film-là pour vous familiariser avec le cinéma "deuxième période" des Straub...
Cézanne de Jean-Marie Straub & Danièle Huillet - 1989
Autant les Straub m'avaient convaincu avec Une Visite au Louvre, qui travaillait sur le "temps" de la peinture, et qui ne reculait pas devant une saine vigueur dans le commentaire, autant ce Cézanne m'est littéralement tombé des yeux et des oreilles. On dirait que le but de la chose est d'enterrer définitivement Cézanne, alors même que ses paroles (le texte est fait d'un entretien du bonhomme) pourraient être vivantes et toniques. Annônées ainsi par une voix discordante, trop forte, à deux doigts d'être vulagire dans cet accent populo et ce manque de finesse, les pensées du peintre disparaissent sous la vieillerie ; on a l'impression que Cézanne, c'est chiant, et s'il n'y avait pas quelques tableaux filmés pour nous rappeler que sa peinture était aussi lumineuse, on soupçonnerait les Straub de ne pas aimer le gars. Pourtant, belles remarques que celles de Cézanne, qui évoque l'impossibilité de peindre le soleil, et l'obligation de trouver d'autres façons de penser le soleil ; qui parle de la grandeur de la nature, à travers ce mont que le film nous montre longuement ; et, surtout, qui dit que le peintre n'est qu'une "plaque sensible", presque objective, qui ne doit vibrer qu'aux impulsions des couleurs et de la nature : voilà qui a dû plaire aux Straub, qui du coup, montent en parallèle de ces pensées leur propre film (La Mort d'Empédocle), histoire de bien nous prouver qu'ils sont les disciples de Cézanne. Ben oui, mais on préfère encore ces longs cadres fixes sur les tableaux, autrement plus parlants que les extraits du film. En gros, Cézanne (le film, pas le gusse) échoue à nous parler réellement de peinture, prisonnier d'un trop grand souci de rigueur, d'une hantise maladive du spectacle et de l'émotion fabriquée. Du film, finalement, on ne sauve que ces 7 minutes d'extraits de Madame Bovary de Renoir, enfin simples et émues.
Le Genou d'Artémide (Il Ginocchio di Artemide) de Jean-Marie Straub - 2008
Ca faisait un moment que je n'étais pas allé faire un tour chez les Straub, et je sens bien que ça vous manquait, bande de petits coquinous. M'y revoilà donc avec un des derniers films en date du père Jean-Marie, privé de sa moitié mais qui n'en reste pas moins fidèle à la Danièle dans la forme. C'est le lot habituel : un dialogue dans la forêt, tiré d'une oeuvre de Pavese, et filmé au minimum du minimum de ce qui est possible au cinéma. Quatre plans, montés dans une géométrie scrupuleuse : les deux protagonistes en plan d'ensemble, un plan serré sur l'un d'eux, de dos, et deux plans serrés sur l'autre. Straub travaille sur le champ/contre-champ, trouvant comme toujours une rythmique étrange et bien à lui dans la "distribution" de ces quatre cadres. Car, encore plus que les mots, c'est le montage qui donne ici le tempo, et Straub semble avoir atteint un sommet dans la précision de sa construction. On a déjà vu sous sa caméra au moins 5 films conçus de la même manière depuis Ouvriers Paysans en 2001, mais à force de revenir à cette forme, on dirait qu'il a trouvé là son accomplissement (j'espère, parce que c'est vrai qu'au bout de 10 ans, on aimerait bien qu'il passe à autre chose). Bon du coup, dans cette forme toujours aussi radicale, le moindre détail fait figure d'évènement historique : une mouche qui court sur le col de l'acteur, un changement de lumière, une pause dans la litanie verbale, et nous voilà en plein film d'action. Ca marche, voilà ce que je veux dire, si tant est qu'on ait envie de vérifier que le cinéma n'a pas besoin de grand-chose pour être du cinéma : un lieu, un acteur, quelques mots, la nature qui agit d'elle-même, et zou.
Mais, on le sait, un film straubien ne serait pas straubien sans son panoramique. Ici, on est gâté : pas moins de 5 panos bouclent le film, droite-gauche, gauche-droite, et même, accrochez-vous : gauche-droite, pause, gauche-droite, PUIS DROITE-GAUCHE !!! C'est bien joli, on découvre la forêt et quelques pitites constructions (on ne nous dit pas ce qu'elles représentent), mais il n'empêche qu'on est un peu agacé par cette répétition du même d'un film à l'autre. Il y a aussi, pour ouvrir le film, quatre minutes de noir total accompagnées du Chant du Monde de Mahler (la musique de mon premier spectacle, j'en ai pleuré, où sont les neiges d'antan ?), ce qui rapproche le film d'un Barry Lyndon en moins fun. On comprend le principe : laisser la musique prendre sa place, pour laisser éclater l'image ensuite dans toute son épure. On comprend, mais on s'ennuie un peu de voir le gars Straub stagner depuis une décennie dans les mêmes idées. Mieux vaut voir, finalement, Itinéraire de Jean Bricard, au moins plus inattendu de la part de Straub, ou Le Streghe, plus senti.
Le Fiancé, la comédienne et le maquereau (Der Bräutigam, die Komödiantin und der Zuhälter) de Jean-Marie Straub - 1968
Ca commence avec un travelling latéral infini comme sait si bien les faire le père Straub. Autant le même dans Itinéraire de Jean Bricard m'avait gavé (il durait 7 heures environ, dans mes souvenirs), autant celui-là, pourtant d'une durée proche, est vraiment de toute beauté, longeant les rues d'une ville allemande by night, faisant surgir ici ou là quelques silhouettes fantômatiques ou des éclats de lumière aveuglants, prenant tout son temps pour nous enfoncer dans une atmosphère étrange que la suite du film saura bien développer. Pour cette fois, l'économie de mouvement si chère à Straub (il n'y a en général que deux ou trois déplacements dans ses films, rendus d'autant plus impressionnants par leur rareté) trouve toute sa justification.
Ensuite, j'avoue que c'est plus mystérieux, et que j'ai été largué par la forme et par le fond du film. Il est question d'une comédienne à la solde d'un maquereau, qui s'éprend d'un type et décide donc de liquider son passé (au sens propre, puisqu'elle finira par buter son mac). Enfin, je crois... A grands coups de citations sentencieuses, Straub met une nouvelle fois en oeuvre son austérité terrible de filmage : après le travelling, on a droit à un plan séquence longuissime sur une petite scène de théâtre, sur laquelle évoluent froidement les personnages, qui récitent leur texte sans intonation et en quatrième vitesse. Renseignements pris, il s'agit d'une pièce de Bruckner, ici mise en scène sous la forme d'un happening bien de son époque : chaque "tension" de la trame est effacée au profit d'un jeu implacable d'entrées et de sorties, de gestes mathématiquement exécutés, et de dialogues envoyés au plus rapide. On croit qu'on va finir là-dessus, mais Straub a encore un lapin dans son chapeau, et nous offre une troisième partie pour le coup inattendue de sa part.
Cette dernière partie est constituée de quelques plans relativement nerveux et rapides pour boucler l'histoire dans le drame, avec même au menu une course-poursuite dans la campagne allemande, et un assassinat (Fassbinder, visiblement ravi, en victime). Chez Straub, ça équivaut en gros à du Tarantino chez Bresson. On sent, au final, que Le Fiancé, la comédienne et le maquereau a bien envie de dire un truc, peut-être de politique (le fiancé est un black qui doit bien être symbolique de quelque chose). Mais j'avoue que j'ai été un peu largué, et que je me suis satisfait de la seule forme du film, implacable, sans concession et parfois très intrigante. Pour le reste... Bon, pour m'en tirer sans trop de dégat, je dirai que voilà une rareté dans l'oeuvre du compère, toujours bonne à prendre de ce fait. Je vous promets d'y réfléchir. Ou pas.














